‹ Poésies de André Chénier étude sur la vie et les œuvres d'André ChénierChapitre 109 sur 424 · KAÏS · texte numérisé non relu

KAÏS

Adresse ailleurs ces vœux dont l’ardeur me poursuit :

Va, respecte une vierge.

DAPHNIS

Imprudente bergère ,

Ta jeunesse te flatte ; ah ! n’en sois pas si fière:

Comme un songe insensible elle s’évanouit. 10

NAÏS

Chaque âge a ses honneurs, et la saison dernière Aux fleurs de l’oranger fait succéder son fruit.

DAPHNIS

Viens sous ces oliviers ; j’ai beaucoup à te dire.

NAIS

Non ; déjà tes discours ont voulu me tenter.

DAPHNIS

Suis-moi sous ces ormeaux ; viens, de grâce, écouter is Les sons harmonieux que ma flûte respire :

J’ai fait pour toi des airs, je te les veux chanter ;

Déjà tout le vallon aime à les répéter.

NAÏS

Va, tes airs langoureux ne sauraient me séduire.

DAPnNIS.

Eh quoi ! seule à Vénus penses-tu résister ? 20

NAÏS

Je suis chère à Diane ; elle me favorise.

V. 9. Flatter , leurrer d'espérances, comme dans La Fontaine, Fah. XII, V :

La Jeunesse k flatte . et croit tout obtenir.

V. 21. Diane était la déesse protectrice de la virginité; elle avait obtenu de Jupiter de conserver éternellement sa virginité. Voy. Callimaque. Hym. à Diane; Catulle, XXXIV, à Diane.

IDYLLES

DAPHNIS

V énus a des liens qu'aucun pouvoir ne brise.

NAÏS

Diane saura bien me les faire éviter.

Berger, retiens ta main,... berger, crains ma colère.

DAPHNIS

Quoi ! tu veux fuir l’amour! l’amour, à qui jamais 25 Le cœur d’une beauté ne pourra se soustraire ?

NAÏS

Oui, je veux le braver. Ah !... si je te suis chère. . .

Berger, retiens ta main,... laisse mon voile en paix.

DAPHNIS

Toi-même, hélas! bientôt livreras ces attraits A quelque autre berger bien moins digne de plaire. 30

NAÏS

Beaucoup m’ont demandée, et leurs désirs confus N’obtinrent, avant toi, qu’un refus pour salaire.

DAPHNIS

Et je ne dois comme eux attendre qu’un refus ?

NAÏS

Hélas ! l'hymen aussi n’est qu’une loi de peine ;

Il n’apporte, dit-on, qu’ennuis et que douleurs. 35

V. 24. Le Tasse, Aminte , III, i, a imité ce passage de Théocrite :

Pastor, non ml tocrar : non di Diana :

Per me strua aaprô sctoglicrmi i piedl.

André suit ici exactement le texte de Brunck ; il est donc probable qu’il s’est servi pour traduire cette idylle des Analecta , ce qui doune à cette composition une date qui n’est pas antérieure à 1782. Brunck, en effet , diffère ici des éditeurs de Theocrite ou de Moschus, dont les uns intercalent entre les deux vers qu’il met dans la bouche de la jeune fille, celui-ci qu’ils attribuent à Üaphnis :

A. — xp©6dXr(; tàv gsîpa * xal ctasTi gclXoc àpt/Çto,

et dont les autres l'omettent ainsi que le suivant : pr, '71160X3;.... Les éditeurs modernes les donnent ou les omettent tous deux; voy. éd. Didot, éd. Boissonade.

DAPHN1S

On ne te l’a dépeint que de fausses couleurs :

Les danses et les jeux, voilà ce qu'il amène.

NAÏSs

Une femme est esclave,...

DAPHNIS

Ah ! plutôt elle est reine. naïs.

Tremble près d’un époux et n’ose lui parler.

DAPHNIS

Eh ! devant qui ton sexe est-il fait pour trembler ? 40

NAÏS

A des travaux affreux Lucine nous condamne.

DAPIINIS.

Il est bien doux alors d’être chère à Diane.

NAÏS

Quelle beauté survit à ces rudes combats ?

DAPHNIS

Une mère y recueille une beauté nouvelle :

Des enfants adorés feront tous tes appas ; 4S

Tu brilleras en eux d’une splendeur plus belle.

NAÏS

Mais, tes vœux écoutés, quel en serait le prix?

DAPIINIS.

Tout : mes troupeaux , mes bois et ma belle prairie ;

V. 41. Lucine est le nom latin de la déesse qui présidait aux accouchements, îlithyc , le nom grec. On se sert indifféremment de l’un ou de l’autre. Horace, Carm. smcul . 1 4 :

LenU / lithyia

Slvc ta butina probas vocarl ,

Sru grnitalU.

Catulle, XXXIV, à Diane , dit que Lucine n’est qu’un surnom que les femmes prés d’accoucher donnaient à Diane. Au surplus , les poètes confondent souvent Diane avec Lucine.

IDYLLES

Un jardin grand et riche, une maison jolie,

Un bercail spacieux pour tes chères brebis ; 50

Enfin, tu me diras ce qui pourra te plaire;

Je jure de quitter tout pour te satisfaire :

Tout pour toi sera fait aussitôt qu’entrepris.

NAÏS

Mon père...

DAPIINIS.

Oh! s'il n’est plus que lui qui te retienne,

11 approuvera tout dès qu’il saura mon nom. .îS

NAÏS

Quelquefois il suffit que le nom seul prévienne : Quel est ton nom ?

DAPIINIS.

Daphnis ; mon père est Palémon.

NAÏS

Il est vrai, ta famille est égale à la mienne.

DAPIINIS.

Rien n’éloigne donc plus cette douce union.

NAÏS

Montre-les moi, ces bois qui seront mon partage. go

daphnis.

Viens ; c’est à ces cyprès de leurs fleurs couronnés.

NAÏS

Restez, chères brebis, restez sous cet ombrage.

V. 49. Le mot joli a beaucoup vieilli dans le style poétique. Autrefois il donnait de la grâce au substantif qu'il accompagnait. Ainsi Marot, Rond, à son amie :

Dedans Paris , rille jolie

Regnier, Sat. IX :

Aussi Je les compare à ers femme s jnlits. La Fontaine, Psyché , I :

Pour plalrr ans yeux d’iinr nymphe jolie.

DAPHNIS

Taureaux, paissez en paix ; à celle qui m’engage Je vais montrer les biens qui lui sont destinés.

NAÏS

Satyre, que fais-tu ? Quoi! ta main ose encore... es

DAPHNIS

Eh ' laisse-moi toucher ces fruits délicieux ..

Et ce jeune duvet...

NAÏS

Berger,... au nom des dieux!...

Ah !... je tremble...

DAPHNIS

Et pourquoi ? Que erains-tu ? Je t’adore.

Viens.

NAIS

Non ; arrête... Vois, cet humide gazon Va souiller ma tunique, et je serais perdue ; 70

Mon père le verrait.

DAPHNIS

Sur la terre étendue,

Saura te garantir cette épaisse toison.

NAIS

Dieux! quel est tou dessein? Tu m’ùtes ma ceinture?

DAPHNIS

C’est un don pour Vénus; vois, son astre nous luit.

NAIS

At tends. Si quelqu’un vient. . . Ah!dieux!j 'entends du bruit .75

V. 73. Les femmes grecques portaient une ceinture, les femmes au-dessous des soins, et les vierges sur les hanches. Les vierges, déliant leur ceinture, la consacraient a Diane, voy. Suidas : XuotÇwvo; yvvy}. — Cet usage de porter une ceinture étant ronimun aux vierges et aux femmes, délier sa ceinture, Xvciv Çtôvr^v, signifiait lantôt perdre sa virginité, otairapÔcveOcaôai, et tantôt enfanter pour la première fois, 7tp.uiTu»; Ttxteiv ; voy. ScfuA. Apollonius, Arg. I, 128.

IDYLLES

DAPHNIS

C’est ce bois qui de joie et s’agite et murmure.

NAÏS

Tu déchires mon voile !... Où me cacher? Hélas!

Me voilà nue! où fuir?

DAPHNIS

A ton amant unie,

De plus riches habits couvriront tes appas.

NAÏS

Tu promets maintenant, tu préviens mon envie; so

Bientôt à mes regrets tu m’abandonneras.

DAPHNIS

Oh! non, jamais. Pourquoi, grands dieux ! ne puis-je pas Te donner et mon sang, et mon âme, et ma vie !

NAIS

Ah!... Daphnis! je me meurs... Apaise ton courroux, Diane.

DAPHNIS

Que crains-tu ? L’Amour sera pour nous. 85

NAÏS

Ah ! méchant, qu’as-tu fait ?

DAPHNIS

J’ai signé ma promesse.

NAÏS

J’entrai fille en ce bois et chère à ma déesse.

DAPHNIS

Tu vas en sortir femme et chère à ton époux.

V. 88. II y a encore dans Thcocrite cinq vert, qu’ André u'a pas traduits.

MNAZILE ET CHLOÉ

CHLOE.

Fleurs, bocage sonore, el mobiles roseaux Où murmure Zéphire au murmure des eaux,

Parlez, le beau Mnazile est-il sous vos ombrages ?

Il visite souvent vos paisibles rivages.

Souvent j’écoute, et l’air qui gémit dans vos bois s

A mon oreille au loin vient apporter sa voix.

MNAZILE.

Onde, mère des fleurs, naïade transparente Qui pressez mollement cette enceinte odorante,

Amenez-y Chloé, l’amour de mes regards.

111. — Cette idylle charmante est une peinture naïve et vraie de la timidité des amants, éternelle timidité des bergers et des héros, qui inspire la poésie pastorale et la poésie dramatique. Racan, 11, v, fait dire à Ydalie :

Ce que J'ay dans le cœur se lit dans mon visage ;

Je voudrai* bien le dire et ne le dire point.

Voy. dans Thomson, Été, l’épisode deDamon et de Musidore. Dans Racine, fier. I, fi, Àntiochus exprime le même sentiment :

Pourrai-Je un* trembler lui dire : Je voua aime?

Mai* quoi I déjà Je tremble ; et mon ctrur agite Craint autant ce moment que Je l*at souhaite.

Y. 1-3. Le début de l’idylle est imité de Calpurnius, Êgl. IX, 20 : ou* colitis *11 vas , Dryades, quæque .mtra , N’apar ,

Et qu* marrooreo pedr, Naïades, uda aecatis Litora, purpurcosque alitis per gramina flores,

Dicitc, quo prato Donaeeu , qua forte sub timbra Invcniam , ro*eis stringentem lilia palmis ?

La Fontaine, Psyché , I :

Huiwnus , enseignez-moi l'objet de mon amour;

Guidez vers lui mes pas, vous dont l'onde est si pure.

Dans Gessner, Chloé , l’amante de Lycas, s’adresse aux nymphes et s’écrie : « Si vous veille/, û Nymphes favorables, prête/ l’oreille à mes plaintes. J’aime... hélas!... j’aime Lycas aux cheveux blonds! N’avez-vous point vu quelquefois ce jeune berger?.... N’avez-vous point entendu sa voix lorsqu’il chante?,.. »»

IDYLLES

Vos bords m’offrent souvent ses vestiges épars. 10

Souvent ma bouche vient, sous vos sombres allées,

Baiser l’herbe et les fleurs que ses pas ont foulées.

CHLOK.

Oh ! s’il pouvait savoir quel amoureux ennui Mc rend cher ce bocage où je rêve de lui !

Peut-être je devais d’un souris favorable 10

L’inviter, l’engager à me trouver aimable.

MNAZILE.

Si pour m’encourager quelque dieu bienfaiteur Lui disait que son nom fait palpiter mon cœur !

J’aurais dû l’inviter, d'une voix douce et tendre,

A se laisser aimer, à m’aimer, à m’entendre. 20

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