Poésies de Charles d'Orléans
En 1734, Tabbé Sallier, homme savant et judicienr, prononça pour la première fois le nom d'an poëte qui peut passer à bon droit pour un des plus élégants et des plus accomplis parmi ceux de notre vieille langue ' . La parole du docte académicien qui exhumait Charles d'Orléans après trois siècles d'oubli, semblo avoir eu un faible retentissement ;xeci ne nous surprend pas. D'abord, la description et quelques extraits du manuscrit étaient insufOsants à mettre dans sa lumière un personnage si nouveau ; puis, la critique d'alors, à peu près uniquement circonscrite dans les limites de l'érudition grecque et latine, se souciait peu d'un poëte à peine âgé de quelques centaines d'années. Evidemment l'époque était mal choisie pour une réhabilitation. En remontant un peu plus haut, Boileau, a-t-on dit maintes fois, n'a pas nommé Charles d'Orléans; ceci prouve que Boileau, esprit d'un tact exquis, n'avait pas lu un seul vers du recueil que nous publions aujourd'hui. Mais si dans tout cela une chose doit étonner, c'est Te silence incompréhensible des écrivains du seizième siècle.
Petit-fils de Charles V, le roi lettré de l'ancienne monarchie, neveu de Charles YI, père de Louis XII et oncle de François I«r, Charles d'Orléans fut le chef d'une faction puissante qui ébranla la France pendant on demi-siècle ; il poursuivit sans relâche le meurtrier de son père assassiné rue Barbette par Jean de Bourgogne ; il vécut au premier rang dans les guerres civiles ; enfin, lui et les siens se trouvent mêlés à tous les désordres, à toutes les agitations de l'époque la plus troublée des temps modernes. Certes, il faudrait moins que cela aujourd'hui pour illustrer de mauvais vers, et on se demande pourquoi les poésies si remarquables d'un homme qui réunissait d'ailleurs toutes les conditions apparentes de la célébrité, sont restées dans l'ombre? François 1er faisait publier les ouvrages de Villon, et il oublia son oncle, le maître de Villon. Octavien de Saint-Gelais, Biaise d'Auriol et les poètes de ce temps pillaient effrontément Charles d'Orléans, les compilateurs pre-
Mém. de VAcad. des Inscrip. t. SUT, aoncp 1740, p. 593.
naient ses ballades ', et personne ne signale le plagiat. Bien plus, Alarot a dit : « Entre tous les bons livres imprimez de la langue francoise, ne » s'en veoit ung si incorrect, ne si lourdement corrompu, que celluy de » Villon : et m'esbahy, veu que c'est le meilleur poète parisien qui se » trouve '. Cependant, et Marot le savait sans doute mieux que nous \ Charles d'Orléans composa certaines de ses ballades avec une délicatesse de pensée et une perfection de langage que Villon n'atteignit jamais ; il fut en outre l'instigateur d'un grand mouvement littéraire où Marot a tenu assurément une des premières et des plus larges places. Lorsqu'on écrit la vie d'un poëte, on interroge curieusement ses vers, on y découvre les secrets de sa pensée, on aime à suivre les impressions les plus fugitives de son âme, et on saisit le caractère qui leur appartient. C'est là une étude attrayante et pleine d'enseignements imprévus. Sans doute, nous pourrions raconter ici le meurtre de Louis d'Orléans, épisode sanglant qui domine tout le règne de Charles VI ; nous pourrions suivre pas à pas les péripéties diverses de cette guerre de parents à parents, où les uns s'appelaient Armagnacs^ les autres Bourguignons, ceux-ci Cabochiens, et ceux-là Écorcheur*. Mais ces récits se trouvent partout ; l'histoire abonde en matériaux de toute sorte, et il serait facile de grouper autour de Charles d'Orléans des volumes de pièces inédites ou déjà publiées. Le prince et le chef de parti sont connus, nous cherchons le poète ; aussi écarterons^nous tout ce qu'il n'est pas absolument nécessaire de connaître pour l'objet que nous nous somme» proposé dans cette notice.
Louis d'Orléans et Valentine de Milan sa femme eurent trois fils : Charles, l'aîné, d'abord comte d'Ângoulême, puis duc d'Orléans, naquit à Paris le 26 mai 1391 ^ Louis a laissé la réputation de ce qu'on peut appeler un prince lettré ; il protégea Christine de Pisan, il rimait des ballades; passionné pour les fêtes et les plaisirs, sa maison était le rendez-vous des beaux esprits, des femmes séduisantes et des plus aimables gentilshommes ^ On sait l'âme tendre et mélancolique de Valentine, son
' Voyez le Jardin de Plaisance, où se troavent, mêlées à d'aniros poésies du ip.inps, deux ballades de Gh. d'Orléans.
* Toy. la prérace des Œuvre* de Villon, publiées | ar Maroi.
* La ballade de Marot, inlilulée : D*un amant ferme en son amour, ftni lout à l'ait dans le goût de Ch. d'Orléans.
* Du Tillel dit 1393, et Juvénal des Ursins 1394.
* Christine de Pisan, le Livre des fais du sage roy Charles V Citlluci. Pi;iiloi. IV, p. 371).
INTRODUCTION. iij
exquise beaaté, son inépuisable amour pour un mari dont le libertinage sans frein était un scandale public; l'épouse résignée se voua toute entière à l'éducation de ses enfants. L'histoire n'offire point de figure plus gracieuse, plus chaste, ni plus touchante ; tout chez cette femme, jusqu'à la douleur, a quelque chose d'élevé et de majestueux. Depuis le meurtre de la rue Barbette, Valentine avait adopté la devise devenue populaire : Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien^ et elle avait choisi pour emblème une chantepleure placée entre deux S, initiales de soucy et de soupirs ^ C'est en face de ces lugubres images et au milieu des plus sinistres catastrophes que Charles d'Orléans passa les années de sa jeunesse. En 1407, son père tombe sous le fer d'un assassin; en 1406, sa mère meurt épuisée par les larmes ; en 1 409, sa jeune épouse Isabelle * perd la vie en donnant le jour à une fille; et pendant tous ces désastres, Charles, qui est l'unique protecteur de deux jeunes frères, fait d'inutiles efforts pour tirer vengeance du duc de Bourgogne. Enfin le 25 octobre i4i 5, jour de la bataille d'Azincourt, les Anglais trouvèrent sous un tas ae morts le duc d'Orléans blessé; ils l'emmenèrent prisonnier. Le poète avait vingt-quatre ans.
Un singulier contraste frappe tout d'abord dans Charles d'Orléans : d'une part, sa vie est ébranlée par les plus cruelles tourmentes ; de l'autre, une certaine tranquillité d'âme, des moqueries pleines de finesse et une résignation placide, paraissent dans ses vers. On démêle bien au fond des plus joyeux rondels échappés à sa plume quelque chose de réfléchi, de grave et de mélancolique : Je suis cellui au cueur vestu de noir, dit-il dans les premières pages de son livre *. Cependant, à proprement parler, Charles d'Orléans n'a fait que des poésies légères, quelques plaintives élégies et des chansons amoureuses.
Dans le poème qui ouvre le recueil, l'auteur raconte, au milieu d'une continuelle allégorie, comment il fut conduit par dame Jeunesse dans la maison d\i seigneur Amour, comment il fut vaincu par Beaulté ( Beaulté rat la Béatrix de notre poète, nous y reviendrons tout à l'heure], comment il laissa à Amour son cœur en gage, et comment il promit de
' Hitt. du ckdteau de Blois^ par L. de la Saussaye, p. Ai. Lemaire ( Hist. ft antiquités de la ville d'Orléans ^ ip. 96. édit. in-folio) ixpliqae ainsi ces deux s : Solam sape seipsam sollicitari suspirareque, c'est-à-dire : À'eu/e souvent elle nourrit sa douleur.
* Isabelle, lille aînée de CiarlesYI, et déjà veuve de Ricttanl II, roi d'Angli'ierre, avait épousé Ch. d'Orléans en 1406. —'Pag- 31.
faire balades et ehancons rimer. Dame Merencolie^ dame Enfance^ Joye, Sousey et autres personnifications des sentiments humains, se retrouvent dans toutes les poésies de Charles d'Orléans.
Cette narration est froide, quoique d'une rime assez élégante. Les ballades qui suivent sont uniquement consacrées à la louange de Beaulté (le lecteur nous permettra de laisser ce nom à une femme qui joue un grand rôle dans la vie littéraire de Charles d'Orléan<z, et dont nous aurons quelquefois à parler). Dans ces premières pages inspirées par la douleur d'une séparation récente, le vers du poëte s'affermit visiblement, un élan inaccoutumé échauffe sa verve, et déjà brillent çà et là toute l'originalité et toute la richesse de sa manière. Tantôt l'amant s'abandonne à une triste rêverie, tantôt il soupire gracieusement les peines de l'absence; parfois il craint d'être oublié ' et rappelle à sa maîtresse les serments jurés dans la maison du seigneur Amour '. Alors Beaulté se hâte de rassurer son bel amy sans per^ puis la correspondance continue plus active et plus passionnée. Je ne sais si cette femme, dont le poëte a tu discrètement le nom, méritait tous les éloges qu'il lui donne, mais à coup sûr elle faisait des vers fort tendres ; citons la première stance d'une de ses chansons :
Mon seul amy, mon bien, ma joyc, Gellui qne sur tous amer veulx.
Je vous pry que soyez joyeux.
En espérant que brief vous Toye '
Écoutons maintenant la réponse du poëte :
Je ne vous puis, ne scay aimer, Ma Dame, tant que je vouldroye/ Car escript m'avez pour m'oster Ennay qui trop fort me guerroyé :
« Mon seul amy, mon bien, ma joye,
> Celhii que sur tous amer veulx, » Je vous pry que soyez joyeux,
> £n espérant que brief vous voye *.
Je demande pardon au lecteur d'insister sur ces détails; mais je devais lui signaler une petite confusion échappée à deux éditeurs ' qui ont
• Pag. 33.— » Pag. 40.— » Pag. 232.— ♦ Pag. 45-46.
* MH. Ghalvct et Aime Champollion. Gliaivet a édité, eu 1803, les {tocsies ^U^ Charles d'Orléans, d'après le manuscrit incomplet qui est conservé à la bibliothèque de Grenoble. Notre édition est la seconde, ou si l'on veut la première.
compris dans les œuvres de Charles d'Orléans les poésies de sa maîtresse. Cette erreur est d'autant plus facile à rectifier, que la plus simple lecture suffit, à défaut de tout autre indice, pour montrer que les poésies dont nous parlons, ont été composée^ par une femme et envoyées au poète prisonnier.
Ainsi c'est à fieauit^ et non pas à Charles d'Orléans qu'il faut attribuer la chanson de la page 211 (Se Dangier me toit le parler), celle de la page 232 {Mon seul amy, num bien, ma joye], celle de la page 428 [Faire ne puis joyeulx semblant), et le rondeau de la page 427 (Mon amy. Dieu te convoyé ) * ce rondeau et celui du poète ( Tay tant en moy de deeplaisirt page 427 ) sembleraient avoir été écrits à l'époque même où le prisonnier d'Azincourt quittait la France. Nous attribuerons aussi à BeatUté la chanson de la page 2i4 (Pour vous monstrer que point ne votu oublie ), celle de la page 220 (Comment vous puis je tant aimer), •et même le rondel de la page 208 (Pour le don que m*avex donné), ici l'auteur parait répondre à deux chansons (Ce mois de may, nompareille princesse, page 197, ei Belle que je chéris et crains, page 203) composées par Charles d'Orléans.
La chanson de la page 233 ( Au besoing congnoist on Vamy ) est sans contredit de Beaulté; la jeune femme annonçait son prochain départ pour l'Angleterre, projet longuement médité entre les deux amants; le voyage n'eut pas lieu ' , et c'est ici que finissent tout à la fois les premières amours du poète et les derniers chants de sa maltresse. Beaulté tombe dangereusemfflit malade ', un instant on espère la sauver \ mais bientôt la nouvelle de sa mort traverse la mer et arrive au prisonnier *.
Dans cet endroit du livre, le poète exprime sa tristesse d'une façon touchante, et le souvenir de Beaulté, morte en droicte fleur de jeunesse S restera empreint pour toujours dans ses vers. Toutefois nous ne pouvons
et pour mieux dire la seule, qui offre d'une part toutes les poésies de Charles d'Orléans, et de l'autre celles de ses collaborateurs : elle a paru eu deux livraisous, d'abord le texte, ensuite l'introduction et le glossaire. Dans l'intervalle iIr temps qui s'est écoulé entre ces deux publications, M. Aimé Gkampollion-Flgeac, de la Bibliothèque royale, etc., a mis au jour une troisième édition du même livre. Je u*ai pas le loisir d'examiner ici le travail du nouvel éditeur, je me bornerai à indiquer en noie quelques-uns des principaux points sur lesquels nos •opinions diflèrent le plus.
' C'est ce que parait indiquer la ballade de la page 61.
» Pag. 64. — » Pag. 65. — * Pag. 66 et suiv. — » Pag. 67.
Vj INTKODUCTION. •
passer sous silence une ballade pleine de gémissements funèbres, et où l'auteur s'est représenté faisant une partie d'échecs avec Faulx Dingier en présence d'Amour. FatUr Dangier aidé par Fortune enlève tout à coup la dame de son adversaire, et celui-ci s'écrie -.
Par qiioy suy mal, je le -voy cleremont, Se je ne fais une Dame nouvelle '.
Quelques-unes des ballades suivantes viennent confirmer Tinconstanco de l'amant de Beaulié ; cependant ne le condamnons pas sans l'entendre. Le poète qui avouait si ingénuement son infidélité a eu le coin de nous laisseraussi sa justification sous la forme de deux ballades, où tout ce que l'allégorie a de plus ingénieux, tout ce que la forme du langage a de plus frais et de plus élégant, tout ce que la pensée offre de plus naïf et de mieux senti, se trouve rassemblé \ Nous nous rangerons volontiers à l'opinion de ceux qui compteront ces deux ballades au nombre des plus charmantes du recueil.
Charles d'Orléans avait épousé en i4io ( d'autres disent qu'elle lui fut seulement fiancée ) Bdtme d'Ârmagnac ; or, quelques critiques guidés sans doute par un sentiment de haute moralité, ont cru voir dans Bonne d'Ârmagnac la femme si éloquemment chantée par le prisonnier. Mais comme cette conjecture, que rien dans les manuscrits ne peut autoriser, tendrait tout simplement à rendre inexplicable le tiers des poésies composées par Charles d'Orléans, nous devons nous y arrêter un instant.
Dans quelques-unes de ses premières poésies, Charles d'Orléans se plaint douloureusement, parfois avec un certain dépit , des rigueurs de sa dame, et la forme de ces reproches ne peut en vérité convenir aux calmes relations d'une union conjugale *. Nous signalerons aussi une ballade où le prisonnier dit la joie que lui causera, à son retour en France, la présence de cette même dame, à laquelle il recommande de rraindre Dangier qui les épie, mais qui à la fin trompé sera *. Ces particularités et nombre d'autres semblables que nous omettons, ne paraissent pas devoir s'appliquer à une épouse légitime. Mais continuons : Bonne d'Armagnac mourut un mois après la bataille d'Azincourt, et il
' Pag. 6ft. — * Voyez la ballade qui conimeoce à la p. 70 el la suiv. ^ Voy. la ballade de la pag. YI [Belle que je tiens pour amye) ; voy. tu chaneoii (ie la pag. 194 [Quelqueekoiequeje fiie\ oic, elc. * Pag. 61.
INTRODUCTION'. VÏ)
est luatériellement impossible que dans ce court intervalle les deux époux aient eu le temps d'écrire, l'un ses nombreuses ballades, l'autre ses chansons. Enfin, le duc de Bourbon, aussi prisonnier en Angleterre, revint en France, et à cette occasion son cousin Charles d'Orléans lui adressa une ballade où il dit : Recommandex moy sa <$ point Voublier, â fna Dame '.Or le voyage du duc de Bourbon est de l'année 1417, et Bonne d'Armagnac était morte en i4i&. Quant au nom de la femme qua nous avons appelée avec le poète Beaulté, car nous la soupçonnons fort d'être aussi la dame de la ballade, c'est une petite énigme littéraire dont les manuscrits ne donnent pas le mot, et que nous laisserons à nos successeurs '.
A la page 80 , commence le Songe en complainte qui forme le coro« plément , ou si l'on veut , la contre*partie du poërae placé en tête du recueil. Le Songe en complainte porte la date de i437 *; Charles d'Orléans avait alors quarante-six ans, Beaulté était mortje et le temps des jeunes amours passé. Ung vieil homme lequel Aage s'appelle apparaît en songe au prisonnier ; mais, cette fois, Aage est. devenu philosophe, ses discours sont pleins d'une moralité affectueuse et de sages conseils ; il reproche doucement au poète une vie dépensée dans lt>s loisirs inutiles; puis il ajoute :
Avisez vous, re n'esl pas chose fainle ; <'ar Vieillesse, la mère «le courrons.
Qui toiil abat et ainaiue au dcssoubz, Vous donnera dedens briel une alaiiile *.
A ce mot de vieillesse le poète efTrayé se résigne courageusement et va redemander son cœur à Amour (on se souvient que vaincu par Beaulté, Charles d'Orléans avait laissé à Amour son cœur en gage). Le poêle reprend donc son cœur et sa quittance, abandonne pour jamais
' Pay. 148.
* En ouvraui l'édiliou des poésies de Cliarles d'Orléans piibliëc par H. Ainio Cliampollion, nous n'avons pas été médiocrement surpris de trouver des ballade» aiusi inliui}é«s : Ballade Mur la maladie de la duchesse d'Orléans; Ballide Kur la guërison de la duchesse d Orléans; Ballade sur les obsèques de la duchesse d'Orléans, clc, eiu. J'iguoredans quel mannscrii le nouvel é^ilieur u |)uî(é les litri'S de ces ballades ; niais je ne puis véril&bU>ment adopter son avis» sur ee jioint.
• Pas. 92.- * l»;i|,'. 81.
Vlij INTRODDGTION.
la maison au seigneur Amour; puis, guidé par Confort, il arrive bientôt à l'ancien manoir que Ven appelle Nonchaloir, et demande au gouverneur Passetemps la permission de demeurer avec lui le reste de ses jours. Ce petit poëme entremêlé de ballades est tout à fait dans le goût de celui auquel il sert en quelque sorte de dénoûment.
Charles d'Orléans composa aussi pendant la captivité, un chant patriotique intitulé : La Complainte de France'. Le but du poëte qui signalait avec douleur les plaies de la patrie, était louable sans doute, mais sa voix n'avait ni la mâle éloquence ni la verve puissante qu'il faut pour de tels sujets ; et la ballade de la page i 39 ( Pries pour paix, doulce Vierge Marie) nous confirme dans cette opinion. Après la Complainte de France, viennent trois autres complaintes ' que je préfère, surtout la première ; le poëte y dit ses peines amoureuses, et il est plus à l'aise. En général, toutes les fois que Charles d'Orléans , qu'on pourrait appeler le peintre des petits tableaux , veut sortir de la ballade, de la carole ou du rondel", sa pensée s'alourdit et sa plume s'embarrasse dans les détails. Qu'on lise les poésies tendres et mélancoliques que lui arrachèrent les amertumes et l'isolement de la prison , c'est là qu'il réussit parfaitement. Lorsque des côtes d'Angleterre l'exilé tourne ses regards vers la France S sa ballade devient une ode sublime et une élégie attendrissante, bes jours de joyeuse humeur, Charles d'Orléans trouve dans ses vers une incroyable dérision et une malignit(l de bon aloi, qu'aucun écrivain de notre langue n'a connue avant lui; à la page 145 {Je fu en fleur ou temps passé d'enfance), c'est Raison qui l'a mis pour meurir ou feurre de prison. Plus loin, il condamne gaiement son cœur qui voulait fuir à demeurer captif au royaume d'Angleterre \ A la page i4i, le poëte raille avec une colère bouffonne l'outrecuidance de Jean de Garencières % probablement son rival en amour; ce dernier réplique avec non moins de vivacité , et le tout reste consigné dans deux ballades où chacun exhale à qui mieux mieux , celui-ci sa plaisanterie provoquante, et celui-là son dépit. On avait répandu en
* Pag. 181. — * Pag. 184 el suiv. — * Pag. 139. — * Pag. 146.
* Jean de Uootenay, sire de Gareocières, fait prisconier à la bataille d'Aziocoort (Eiiai sur les Bardes, etc., par Tabbé de La Rue, t. III, p. 326 ], souliot longtemps le parti des Armagnacs coolre ha Bourguignons. En 1411, Charles d'Orléans demandait au roi qu'on rendît à Jean de Garencières la capitainerie de la ville de Gaen (Juvënal des Ursins, édit. de 1614, p. 274).
France le bruit de la mort du prisonuier, de là une ballade pleine de moquerie, dont la première stance se termine ainsi :
Si fais à toutes gens savoir Qu'encore est Tive la souris'.
Et plus bas :
Nul ne porte pour moy le noir, On vent meilleur marcbié drap gris.
A son anÎTée en Angleterre, Charles d'Orléans avait été enfermé à Windsor; en 1422, on le retrouve au château de Bolingbroke; ramené à Londres en 1430, mis à l'enchère comme une béte de somme, on lai donna successivement pour geôliers ceux qui le voulaient prendre au plus bas prix; Tâme du poète plia sous de telles humiliations : « En » ma' prison, disait-il plus tard % pour les ennuys, desplaisances et dan* » giers en quoy je me trouvoye, i'ay mainteffoiz souhaidié qae j'eusse » esté mort à la bataille où \e fus prios. » En 1433, ayant rencontré un jour chez lé comte de Suffolk , alors son gardien, les ambassadeurs de Philippe de Bourgogne, il vint à leur rencontre et leur pressant tendrement la main , il répondit à l'un d'eux qui s'enquérait de sa santé : « Mon corps est bien, mais mon âme est douloureuse ; je meurs de cha- » grin de passer ainsi les plus beaux jours de ma vie en prison sans que » personne soDge à mes maux ^ » Puis, après quelques paroles échangées, le prince ajouta: « Et ne viendrez -vous point me visiter? pro- » mettez-le-moi, vous savez si je me tiendrai heureux de vous voir *. » Le comte de Suffolk ne permit pas d'entretien particulier. Il y avait dans l'hôtel de ce comte un barbier , natif de Lille et nommé Jean Ganet ; le prince aimait causer avec lui, c'était un compatriote. Jean Ganet alla trouver les ambassadeurs bourguignons, et leur dit que le duc d'Orléans estimait grandement son cousin le duc Philippe, et qu'il les priait de se charger d'une lettre pour lui ; mais cette lettre envoyée le lendemain n'avait pas été écrite librement \ C'est au milieu de ces mi-
' Pag. 147.
' Discours prononcé par Ch. d'Orléans, en présence du roi Charles VII, au sujet du procès du duc d'Alençon.
* Hist. des ducs de Bourgogne, par H. de Barante, quatrième édition, t. VI, p. 233.
* M. de Baranlc, loc. cit. p. 234.
* M. de Baranlc, loc. cit. p. 235.
X INTROhUCTION.
sères que lc> prisonnier proposa au monarque anglais, en échange de sa liberté, de le reconnaître pour st*i*çneur suzerain ; on a reproché cet acte au duc d'Orléans comme une indigne bassesse, c'était avant tout une impossibilité.
Déjà en 1435 et 1438 , les Anglais avaient amené leur prisonnier à Calais pour y traiter de sa rançon ; ces négociations échouèrent ; mais en 1439, aux conférences de Gravelines, Charles d*Orléans sut plaire par les chanues de son esprit à la duchesse de Bourgogne; celle-ci fut émue aux récits de si longs malheurs, et elle s'intéressa vivement à la délivrance de son parent. C'est probablement pendant re dernier voyage en France que le poète envoya à Philippe de Bourgogne la ballade de la page 151 {PuisqfAeje suis vostre voisin); le duc de Bourgogne répliqua, et les deux princes continuèrent ainsi de régler les affaires de l'Europe '. Certes, l'histoire de la diplomatie n'oifre pas trace d'une telle particularité. Tout Bourgongnon suis vrayement, dit le duc d'Orléans à son cousin; les temps étaient bien changés. On fixa la rançon du prisonnier à la somme énorme de cent vin^t mille écus d'or.
Quand Villon avait dépensé jusqu'à son dernier sou, il adressait une requête à Mgr de Bourbon, qui lui prêtait (c'est l'expression de l'auteur ) six écus; Marot escomptait ses Épistres sur la bourse de François ler ; et plus tard, pour une modique gratification , Corneille comparait le financier Montauron à Auguste. Charles d'Orléans, qui devait subir toutes les vicissitudes des grands poëtes ses descendants, prit la plume et envoya à son cousin une ballade où il disait :
Il ne me faull plus riens qu'argent Pour avancer tosl mon passaige, El ^our en avoir preslemeni, Meciroye corps el arae en gaigo '.
La ballade eut du succès^ Philippe donna trente mille écus.
Enfin , après une détention de vingt-cinq années, Charles d'Orléans, débarqua à Calais; la duchesse de Bourgogne l'attendait à Gravelines, où le duc son mari arriva peu après. Les deux cousins se jetèrent dans, les bras l'un de l'autre, il n'y avait plus ni Armagnac, ni Bourguignon, et la réconciliation était complète. Charles d'Orléans, ses hôtes et ua
' Les ballades ccliaiigéos par les ducs d'Orléans el de Bourgogne sont au nombre de sept; voy. pages 151, 152, 153, 154, 155, 158 el 159. » Pag. 159.
nTRODUCTION. \j
brillant cortège se rendireiil à Saint-Oiiirr ; là fut célébré (novembre 1 44o) le mariage du poète avec Marie de Clèves , nièce de Pliilippe de Bourgogne. Après un voyage à Bruges, les princes se séparèrent. Le duc et la nouvelle duchesse d'Orléans prirent le chemin du château de Blois.
Le temps de la tranquillité et de la paix était venu ; une vie libre, fa> cile et souriante s'ouvrait devant Charles d'Orléans rentré au foyer de ses pères. Le poète a?ait commencé par chanter ses maîtresses avec une ardeur toute juvénile, puis ses vers s'étaient parfois assombris sous les murs de la prison ; maintenant Thomme mûri par l'âge a renoncé aux joies des jeunes années, et il se laisse complaisamment aller à une douce mélancolie. La ballade de la page 97 {Baladeê, chaneoru et complainte») , composée en Angleterre, et dont les premiers vers annoncentle retour du fioëte, «près une interruption, à ses délassements
avons, nous semble marquer le point de départ de ce que nous nom* roerons volontiers la troisième manière de Charles d'Orléans ; quelques années plus tard la transformation qui s'était accomplie se manifestait daus une autre ballade, publiée récemment par M . Ch. Lenorinand ' , et où parait la philosophie rêveuse et la brillante couleur des nouveaux chants du poète.
Hais ici notre tâche se complique ; Charles d'Orléans ne faisait pas seulement de charmantes poésies, il faisait aussi des poètes ; et nous ne pouvons pas tout à fait passer sous silence cette seconde partie des œuvres de notre auteur. Habité par un prince riche et puissant, le château de Blois devint bientôt le centre d'une colonie littéraire , où des rois, des grands seigneurs, le duc d'Orléans, la duchesse sa femme, confondus avec d'humbles gentilshommes et de pauvres poètes, venaient f haque jour apporter leur tribut. Parmi les membres de cette petite aca^ demie, qui rappelle le Dauphin et ses familiers écrivant à Genappe les Cent nouveUeg nouvelles , on remarque quelques noms devenus célèbres dans les lettres, et au premier rang François Villon.
La ballade de la page 130 {Je meurs de soif auprès de la fontaine), signée par Villon et adressée à Charles d'Orléans, est une espèce de jeu d'esprit où toute l'invention de l'auteur consistait à fondre et à ajuster dans le même vers deux pensées opposées l'une à l'autre ; ces contrastes plus ou moins ingénieux , cherchés avec effort, embarrassent sensiblement l'allure franche et aventureuse de Villon, et se plient d'ailleurs
' Livre de poésie à Vusagc des jeunes filles ekrétiçnucs, p. 408; voy. i1an'< noire cdilimi la haliail»* tW la pncjo 164 {En tirant if Orléans h Plnif\
Xij INTRODUCTION.
avec peine à ia forme rhythmique. La ballade de la page 124, qui a pour épigraphe un vers de Virgile, et les deux suivantes ', ne portent pas de nom d'auteur dans les manuscrits ; mais elles sont aussi de Villon, qui termine la dernière par ces mots : Vostrepovre escolier françoys, qualité qu'il a prise plusieurs fois dans ses vers '. Ces trois ballades, qui ont été insérées par M. Prompsault dans son édition des œuvres de Villon', furent écrites à l'occasion de la naissance de la princesse Marie , fille de Charles le Téméraire, et petite-fille du duc Charles de Bourbon ^ Â la page 336, nous lisons un rondel d'Olivier de la Marche ; nous préférons assurément un chapitre de ses Mémoires. Le rondel de la page 337, signé George^ a été attribué par quelques critiques à George Chas telain. Nous trouvons aussi parmi les collaborateurs de Charles d'Orléans, René , roi de Sicile et duc d'Anjou , qui est indiqué dans le manuscrit sous le nom de Secile, le cadet d'Albret ( le cadet Dalebret ou simplement le Cadet), Jean II, duc d'Âlençon, le grant Senesckal (selon l'abbé de la Rue', ce personnage était Pierre de Brézé , comte de Maulevrier,
' Combien que fay leu en ung dit, p. 125 ; ei Euvre âe Dteu, digne, louée, p. 127. Ces trois ballades de Yiliou sont réunies dans le manuscrit en une seule, peut être pour montrer qu'elles appartenaient an même auteur ; nous avons dû respecter cette disposition.
* M. Aimé Cbampollion a inséré dans son édition les denx premières de ces ballades, et il a supprimé la troisième. Il ajoute en note, p. 443 : < U sufiirade
> la lire (les deux premières ballades] sans grande attention pour voir qu'elle
> n'est point de Cliarles d'Orléans; son texte et ses rimes sont des plus mau-
> vais. > Boileau était moins sévère pour François Villon.
* Les relations llllëraires de Charles d'Orléans et de Villon, qu^on n'a peut-être pas assex remarquées, ont lais$ié dans les ouvrages du dernier une trace qu'on retrouve, pour ainsi dire, à chacun de ses vers: nous ne citerons qu'un i-xemple. Charles d'Orléans adresse à sa maîtresse une ballade ( p. 22 ] où non' lisons :
Au fort, mariir on me devra nommer, Se Dieu d'amours fait nulz amoureux saints, Car j'ay des niaulx plus que ne scay compter. Puis qu'ainsi est que de vous suis loingtaius.
Ouvrons le petit testament de Villon :
Au fort, je meurs amant mariir.
Du nombre des amoiiroux sains.
* Kssni& hifit sur les Dardes, tic, t. III, p. 327.
INTRODUCTION. xUj
grand sénéchal d'Ànijoa ,• de Poitou et de Normandie ) , le comte de Nevers , le vicomte de Blosseville qui avait suivi Charles d'Orléans en Angleterre ', et quelques autres gentilshommes que nous nommerons plas loin*. Les poésies de ces auteurs sont fort médiocre*;. Divers chansons ou rondels portent le nom du duc de Bourbon et du comte de Clermont; il faut ici, pour éviter les méprises, donner quelques éclair-
Trois ballades de Charles d'Orléans * sont adressées à un duc de Bourbon-, ce duc est Jean Ter, qai avait été fait prisonnier à Azincourt, ' et qui mourut à Londres ^n 1 433. Jean 11, comte de Clermont, petit-fils de Jean I^r, prit à la mort de Charles son père ( i466) le titre de duc de Bourbon ; il est Tauteur des rondels que nous allons citer : p. 303 {Rondel Clermondois), 309, 3io et 334.Au rondeldela p. 383, il est désigné sous le nom de Bourbon jadix Clermont ; le duc son père venait de mourir, et ceci nous explique les deux premiers vers du rondel suivant, où Charles d'Orléans dit :
Comme ]<areni el alyé
Du duc Bourbonnois à présent *.
Enfin, ce duc Bourbonnois d présent est encore l'auteur de la chanson de la page 23.'), et de trois rondels (pag. 386, 39i, 425), où il est appelle Bourbon^. C'est probablement à ce duc Jean, et en qualité de collaborateur, que Villon empruntait de temps en temps six écus.
Hugues le Voys, Pierre Chevalier, Etienne le Goût, Montbreton, Vaillant, n'étaient pas, je crois, gentilshommes; mais à coup sAr, ainsi que le lecteur pourra s'en convaincre facilement, ils n'étaient pas poètes Don plus. Les deux rondels de Guillaume Cadier' et de Robertet composés en l'honneur de Charles d'Orléans ^ , les trois rondels de Guiot et de Philippe Pot, sont mauvais. Jean, duc de Lorraine, fils du roi René, a fait sept rondels ; celui de la page 345 annonce de l'esprit et de la
' Es$ais hist, sur let Bardes j etc., t. III. p. 322. ' Voyez la Liste des auteurs, p. xxiv.
• Pag. 148-150. — * Page 383.
* Plusieurs de ces loudels ou chansons portent au litre le nom de Bourban, et tonl, fiar conséquent, postérieurs à l'année 1456. Je m'él^nedonc encore ici de l'opinion émise (p. 425-427] par M. Aime Champollion qui attribue ces poésies à Jeau I*', duc de Bourbon, mort en 1433.
* Charles rt'OrIcans nomme ce Guillaiiinc Cailicr dans une ballade, p. 148.
• Pa-. 424.
XIV I.NTHODUCTIUN.
finesse. C'est à ce même duc de Lorraine qu'Antoine de la Sale a dédie le roman du Petit Jehan de Saintré.
Philippe de Boulainvilliers a mis dans le recueil une chanson et un rondel, deux pièces délicieuses qu'on croirait échappées à la plume de Charles d'Orléans ; on peut ranger hardiment sur la même ligne les trois rondels et la chanson de Fraigne.
Deux rondels d'un style élégant et pleins de sentiments gracieux portent au titre : Madame d'Orléans; l'abbé de la Rue avait attribué ces deux pièces à Bonne d'ArmagUdC ', seconde femme du duc d'Orléans, et (|ui probablement ne fit jamais un vers de sa ûe. Nous nous empressons de les restituer à leur véritable auteur, Marie de Clèves.
T.a ballade de Gilles des Ourmes, Je meurs de soif auprès de la fontaine, ressemble à celle de Villon sur le même sujet ; la chanson de la page 210 est fine et spirituelle; disons-en autant du rondel de la page 41 4 ; celui de la page 349, signé Gilles, est probablement du même auteur. Nous lisons deux ballades et deux rondels de Berthault de Villebresme; la ballade de la page 168, dont chaque vers commence par le mot tost, semble être la continuation de celle de Pierre Chevalier (p. 167 ] , qui offre la même singularité. Les deux Caillau ont composé onze pièce> , tant ballades que rondels. Jean est incontestablement supérieur à Simonnet; les rondels des pages 'i78 et 3Si sont fort jolis, surtout le dernier. Benoit d'Amiens ne vaut pas à beaucoup près Jean Caillau. Mais de tous ces poètes, le plus fécond était, sans contredit, Fredet.
Fredet parait pour la première fois à la page 169 ; il écrit une lectre tn comptotnte à Charles d'Orléans, qui répond par une autre complainte, laquelle est suivie d'une nouvelle lettre de Fredet. Les deux poètes se plaignent et se consolent mutuellement> le premier est tourmenté par Amour et le second par Soussy ; ces trois pièces sont froides et dénuées de tout intérêt poétique. Fredet et Charles d'Orléans échangent encore deux rondels (pages 251, 252) qui ne val^-nt pas mieux que leur complainte; mais bientôt les vers s'animent et se colorent. A la page 279 Fredet dit les grandes douleurs qu'il endure, et Charles d'Orléans (page 28o) promet de l'aider de toute sa puissance ; en effet un peu plus loin (page 335) le prince dit à so^protégé : Vostre fait que savez, va bien. Nonobstant ces bonnes paroles , voici Fredet qui déplore les mauvais tours qu'on lui joue, et appelle la moi ta grands cris (page 335). Que voulait Frc-
^ Essais hist. sur les Bardes, cic, t. 111, p. 323.
dekt quels tours lui avait-on joué ? c'est ce que le livre ne dit |ni8 ; maif; à la page 336 nous lisons un rondel de Charles d'Orléans où perce le dépit du prince et toute la mauvaise humeur du poëte ; il faut remarquer cette pièce, quoique très-faible ; elle est la seule de son genre dans le recueil La pique des deux poètes amena sans doute une rupture , car à la page 350 Charles d'Orléans se plaint de la longue absente de Fredet, mais d'une façon toute bienveillante; ce rondel, qui a douze vers, est im petit chef-4'œuvre d'esprit, de bonhomie et de gaieté; la réponse (page 350) nous apprend que Fredet était marié, ce qui fournit à Charles d'Orléans le sujet d'un nouveau rondel (page 351 ), aussi caustique, aussi piquant qu'un chapitre de Rabelais ou une scène de Molière.
Nous ne pousserons pas plus loin cet examen des collaborateurs de notre poëte. Seulement nous ferons remarquer que tous s'efforçaient d'imiter le maître , et que ceux-là réussissaient le mieux qui, comme Fraigne, Boulainvilliers et Jean Gaillau, en approchaient le plus. Il nous reste maintenant à parler de quelques pièces comprises dans le recueil, et dont les auteurs sont inconnus.
L'attribution des poésies qui portent au titre un nom d'auteur doit Atre mise, par cela même, hors de toute controverse. Les poésies non signées peuvent se diviser en deux catégories : les unes , et c'est l'immense majorité, appartiennent à Charles d'Orléans ; les autres , et c'est Texception, appartiennent à ses collaborateurs ; il suffira d'indiquer ces dernières.
Onze ballades commencent par le vers : Je meurs de soif auprès de la fontaine ; cinq de ces ballades ne sont pas signées ' . Les poêles du château de Blois , et ceci en oftre un exemple , choisissaient ordinairement une pièce de vers qui servait de thème commun ; or, il est peu probable que Charles d'Orléans ait composé pour sa part les cinq ballades non signées. Quelles sont celle ou celles qui lui appartiennent? Nous nous bornerons ici à consigner notre doute, car dans ces concours poétiques l'originalité de l'auteur dis^faratt, pour ainsi dire, derrière la rigueur de programme.
La ballade de la page 166 {Du régime quod dedistis) n'est certainement pas de Charles d'Orléans, car elle sert de réponse à la précédente <B(m régime sanitatis), qui est signée par lui. Nous avons vu plus haut (Charles d'Orléans et Fredet échanger deux rondels à propos du mariage y\p ce dénier ; or, je serais tout disposé à voir dans les deux ballade^i
' Pa«. 99, 128, 132. M l3i.
UDC coBtinuation de la même polémique ; d'autant plus que cette réponse non signée est tout à fait dans la manière deFredet, et j'ajouterai même qu'elle ressortait de la situation. On pourra m'objecter que Fredet n'était pas prince, et que le mot se trouve dans l'envoi de la ballade de Charles d'Orléans; mais nous ferons remarquer que Villon appelait prince son àmi Garnier ' ; ce sont fictions de poëte '.
Le rondel de la page 245 {Je suit desja éCamour tanné), adressé comme le précédent à la doulce Valentine, doit être du même auteur, René, roi de Sicile, auquel uous attribuerons aussi le rondel de la page 248 {Se vous estiez comme moy).
La ballade de la page 1 1 1 {Yeulx rougis, plains de piteux pleurs).
■ Voyez l'Eavoi de la ballade de Villon à Garoier. OEuwres de Villon^ édit. de M. Prompsault, p. 310-3 ti.
' Il Dous est impossible de partager sur les Envois TopinioD de M. Aimé GbarapollioD, qui a retranché des poésies de Charles d'Orléans les six ballades suivantes (nous citons les pages de notre édition) . En la forest de longue ac- Wïte, p. 105 ; Portant harrwi* rouillé de nonehaloir, p. 108 ; Dieu vueille sauver ma galie, p. 109; Amour qui tant a de puissance, p. 158; L'autre jour je fis assembler, p. 165, et Bon régime sanitatis, p. 166 ( cette dernière porte au litre daut les manuscrits le nom de Charles d'Orléans, et c'est probablement par une omission involontaire que l'éditeur iie l'a pas comprise dans 800 volume). Ces six ballades se terminent par uu envoi adressé à un prince; et comme Charles d'Orléans était prince, M. Aimé Champollion a conclu que ces (toesies avaient été composées pour lui et non par lui ; mais ici le nouvel éditeur nous semble avoir attaché au mot prince une $igniiication trop absolue et trop rigoureuse. Nous avons déjà vu que cette locution était employée chez les po<'les de ce temps comme une formule tonte de convention. Bien plus, Charles d'Orléans avait autour de lui et dans sa famille de vrais princes auxquels il pouvait dédier ses poésies : qu'on ouvre noire volume aux pages i^fi et 121, on y trouvera des balUdes signées par Charles d'Orléans, et adressées dans Venvoi à un prtne». La ballade de la page 100 *{ Comment voy je les Anglois esbahys ) composée, en 1453, par Charles d'Orléans, à l'occasion de la conquête de la Guienne et de la Normandie, porte au titre île l'envoi le mot prince (le nouvel éditeur a supprimé ce litre dans plusieurs ballades). Ainsi une ballade avec l'envoi à un prince peut vt'nir aussi bien de notre poêle que de ses collaborateurs. J'attribue sans hésitation à Charles d'Orléans les six ballades citées plus haut, car je crois y découvrir dos traces non <louteuscs de sa manière. La ballade de la page 105 est une charmante poésie, et toutes oiïrcnt de ces beautés délicates cl clé^aulcs qui ont, du moins à mes yeux, l'auloritc d'ui.o •«ignatiire.
INTRODUCTION. IVÎj
ceâe de la page 129 (Je n*ay plun noif, tarie est /a fontaine) , celle de la page i3i {Parfont conteil eximium) et celle de la page 1 57 {Visaige de baffe venu) , me paraissent toutes provenir des élèves de Charles d'Orléans; péniblement rimées, triviales et dénaées de toute élégance, cesq[aatre ballades n'offrent pas un vers qui trahisse le style pénétrant, facile et correct du maître. Je rangerai dans la même catégorie le ronde] de la page 406 {Prophetizant de vostre advenement) , celui de h page 425 {Des droix de la porte Baudet) et celui de la page 426 {Gar^ des vousbien de ce fauveau), celui de la page 4io ( Les biens de vous, honneur et pris) et les trois suivants. Le rondel de la page 324 {Se vous wnUex m*afnour avoir) serait plus naturellement placé dans la bouche d'un poète féminin que dans celle de Charles d'Orléans.
Le petit poëme diffus, plein de vers barbares, intitulé : Le lay piteux (pages 429-436) , et que deux manuscrits comprennent au nombre des poésies de Charles d'Orléans, me paraît d'une époque plus ancienne et n'est vraisemblablement pas de lui; à la page 430 , ligne 10 , on lit le root arme pour ame; à la page 434, ligne 31, li pour le; à la page 436, ligne 24, m'ot pour m'a; ces formes grammaticales, dont les vers de Charles d'Orléans n'offrent pas d'exemple ', viennent nous raffermir dans notre conviction.
Il y a bien encore ({uelques rondels sur lesquels nous ne sommes pas absolument fixés; muis nous avons dû nous borner ici à indiquer les pièces dont l'authenticité nous a paru la plus suspecte. Une lecture attentive des poésies de Charles d'Orléans et des membres de sa petite académie, est le meilleur guide qu'on puisse choisir pour démêler sûrement, dans cette espèce d'album poétique, ce qui appartient à œlui-ci ou à ceux-là ; toutefois il faut se défier de Fraigne et de Bouiaiuvilliers, dont la manière se rapproche et égale parfois celle du maître. Maintenant on comprendra pourquoi nous avons publié le recueil dans son entier, pourquoi nous avons toujours fidèlement et exactement reproduit les titres de chaque pièce et pourquoi nous les avons laissées dans l'ordre indiqué par le manuscrit où elles sont les plus nombreuses. Tout cela est un enseignement nécessaire pour ceux qui voudront examiner des questions que nous n'avons certainement pas la prétention d'avoir résolues; d'ailleurs ces poésies s'éclairent les unes
' AU page 390 de l'édilioD de M. Aimé Champollioo, ligne 16, on lit le vers sttiTaot : Abayer ne m*ot sonner. Il faut mot; voy. noire édition, page 399, Ter» 22.
XViij INTRODOCTIO.V.
les autres et il y a ici trop d'obscurité pour ne pas saisir avec empressement la plus petite lumière. Le lecteur a maintenant le.4 pièces du procès sous les yeux, il appréciera '.
' Les manuscrits que nous avous reproduits dans cette c\lilit)n sont au nombrt; «le six :
1. BiBLIOTH. DU Roi. (lavall. n* 193.) !269 feuil. vélin, in-8°. Le feuillet i porte les armes de la maison d'Orléans. L'écriture annonce la Un du quinzième siècle. Ce manuscrit, auquel plusieurs scribes ont travaillé, a appartenu au duc de la Vallière.
2. BiBUOTH. DU Roi. (Fond, franc, n* 7357-4. ) 112 Teuil. écrits sur deux col. vélin, petit in-folio. Le feuillet 1 (torte les armes de la maison d'Orléans el de Milao. Moins ancien que le n > 1, le manuscrit n° 2 représente le retneil le plus complet des poésies de Charles d'Orléans et de ses collaborateurs; il a appartenu à Henri II, à Catherine de Médicis, à Ballesdens et «^ Colbert. L'exécution du manuscrit n* 2 est très-riche et très-soignëe ; mais les textes oiïrenl la trace d'altérations nombreuses.
3. BiBLIOTH. DU Roi. {S.Germ. 1660.) Papier, petit in-folio. Les poésies de Charles d'Orléans, recneillies dans le même volnme avec d'autres opuscules, commenceut an recto du feuillet 1 par ces mois : Cy commence le livre que monseigneur Charles duc d*Orleans a faict estant prisonnier en Angleterre^ et finissent au recio tlu feuillet 59 : Cy /lue le livre, etc. Le manuscrit n* 3 ne contient qu'une partie des poésies de l'auteur ; mais dans le nombre se trouvent une ballade, le Lay piteux, deux rondeaux et deux chansons, qui man.]uent aux n" 1 et 2.
4. BiBLIOTH. DE l'Arsenal. 139 feuil. vélin, petit in-4'. Le feuillet i porte la signature du marquis de Panimy. Le manuscrit n' 4 , moins com|ilet que les n*< I et 2 , plus ancien que ce dernier , npns a fourni quelques leçon;» utiles.
5. BIBLIOTH. DE l'Arsenal. Papier, petit in-folio. Ce volume eonticnt les poé^ties de divers auteurs ; celles de Charles d'Orléans occupent cinquante-trois feuillets ; elles se terminent par la souscription suivante : Cy fine le livre que monseigneur d'Orléans fist lui estant prisonnier en Angleterre^ là oà vous trouvere% la lettre de Retenue, et balades, et complaintes, et la Requeste^ et la Quictance, comme il bailla son eueur en gaige, et la lectre clote et le dit de France, et le lay piteux, etc., etc. Le manuscrit n" 5 oiïre les mêmes textes que le n* 3; mais il est moins correct, et on y remarque une lacune considérable; le copiste n omis vingt-cinq ballades.
6. BIBLIOTH DE l'Arsenal. Papier, in folio.Reproduclion très-fautive du ma • nnscrit u° 2. Cette copie, a été fuite au commencement du siècle dernier, sur un lexte vicieux et déjà altéré; mais une main érudite a jeté sur les marges du volume quelques notes qui on^ dû appeler notre attention. Au folio 120 recio.
Retiré à Blois, Charles d'Orléans s'abandonna tout entier à ses goûts littéraires, et chaque jour voyait s'accroître le nombre infini de ses poé«
U> cniique anonyme écril ces mois : Galois et Galettes dont fat parlé dans met Mémoires sur la chevalerie^ et iin peu plus loin (folio i16 verso), il reiivnii* le leciear à son glossaire au mot estradiot- Or, ce critique ne peut ètro que La Cni-Bi* de Sainte Palaye, dont l'ëcrilure fine et serr«ie se reconnaît H'aiiiean à la première vue. U. Aimé Cbamitollion, «|tti, tout À l'heure, éiait sano pitié pour notre ami Françoi.* Villon, n'a vu dans les remarques dii célèbre philologue qoe des € notes dont le ridicule et la singularité sont U seul mérite. > [Notice préUm. xxxi.) Nous sommes moins difficile, nousavoofi lu les nliser* vatioiM de Saiole Palaye avec tout le soin que commande le nom de l'auieur, fct nous y avons puisé des lumières pour rédiger le glossaire qui termine notre volnnae.
Le aianuscril n* 1 , sans contredit le plus ancien et le plus correct de tous, est celui que nous avons suivi de préférence pour la transcription des textes. Le manuscrit n* 2, où les pièces sont les phis nombreuses , est celui que nous avons suivi (lour la distribution et le classement des pièces. Ainsi notre édition, à partir de la page 1, josques y compris le rondel de Cadier, page 425, reproduit, dans leur ordre successif, les diverses poésies contenues dans le manuscrit n* 2 (il fdut toutefois excepter une première stroplie de la ballade de la page U6, qui, comme nous Tavons dit en note, appartient au manuscrit n* 1 ). Les trois rondels qui suivent celui de Cadier sont empruntés au maaoscrtt n* 1, et le reste du volume, à partir de la ballade de la page 426 est tiré des manuscrits 3 et S.
Les bibliographes signalent encore d'autres manuscrits des poésies de Charles «l'Orléans. Quatre de ces manuscrits sont à Loudres, un à Grenoble et un à (larpeotras. Les manuscrits de Londres renferment, dit-on, quelques chansons qui manquent dans ceux de Paris : je ne sais si ces chansons appartiennent à iiotr4> auteur. Un des manuscrits de Londres est la traduction anglaise des œuvres deCfa. d'Orléans; cette traduction a été publiée en 1827, par U. Walson Taylor l.e manuscrit de Grenoble ne contient qu'une partie des poésies composées par Charles d'Orléans et ses colialiorateurs: les textes offrent de fâcheuses lacunes; <*t une imperfection plu» fâcheuse encore est l'absence du nom des auteurs en <ète des pièces. Le manuscrit de Carpeniras paraît être une copie des manuscrits déjà cités.
De tous ces manuscrits, ceux que nous avons décrits sous les n*^ 1 et 2 sont assurément 1rs plus précieux, surtout le n* 1, qui semble réunir tous les caractères d'un texte original. L'édition de Gbalvet, qui a publié le manuscrit de Grenoble, nous a |>en servi.
On lit dans les manuscrits n* 1 et n" 2, une ballade et huit rondels ou chansons en anglais ; nous n'avons pas reproduit ces poésies qui intéressent peu la lii-
XX IlfTRODUCTIOIf.
sies. Une promenade en bateau, la visite d'un parent, une partie de chasse , en un mot , les moindres accidents deviennent sous sa plume facile le sujet d'un rondel ; de là aussi quelques passages du livre dont le sens nous échappe aujourd'hui. Jamais le front du poëte ne fut plus serein , ni sa main plus ferme ; nous recommandons au lecteur la ballade de la page 106 {Je cuide que ce sont nouvelles), et surtout celle de la page ii2 {Ce que Vueil deapend en plaisir) où un certain contentement de soi-même s'allie merveilleusement à une sensibilité qui n'a rien d'affecté. Le petit poème en ballades sur la Fortune (pages 1 1 3-1 1 6) offre aussi de grandes beautés , mais d'un ordre plus élevé. La ballade de la page 107 {N^apas longtemps qu*escoutoye parler) est ravissante ; l'auteur n'a peut-être jamais mieux fait. J'avoue qu'entre toutes les poé- Fies de Charles d'Orléans, j'ai une préférence marquée pour celles de cette époque ; le poëte me semble ici avoir atteint toute la puissance et toute la maturité de son talent. Les majestueuses grandeurs de la nature viennent se refléter dans ses vers , et quelques-uns de ses rondels sur l'été aux tappis velux ', sur l'hiver qui fuit ', sont des chefs-d'œuvre déjà devenus populaires. Son huraeui: honnête et pacifique le tenait éloigné des agitations; il enseignait sa petite académie, et c'est à peine si nous trouvons çà et là quelques anneaux qui le rattachent au mou-
tératore française. Nous avons juinl an Tolume un petit glossaire^ndex qui donne l'explication îles termes les plus vieillis. Le recueil contient une carole en latin (p. 266), un certain nombre de poésies mêlées de latin et de français, el deux rondels (p 361 et 390) où le français et l'italien se trouvent confondus; nous n'avons inséré dans le glossaire que des mots français- D'aiUenrs les termes empruntés aux idiomes étrangers n'offrent pas ici de diflicultés sérieuses, il faut toutefois excepter le vers : Contre fenœhe» et noxbuge (p. 361 et 390), dont le sens est assurément fort obscur. Nous avons hésité entre diverses interprétations qui, après nn examen attentif, nous ont paru trop peu certaines; ajoutons que Sainte- Palaye a écrit à la marge du vers cité : Motsquêje n*entênspa$. Quelques fautes té sont glissées dans notre édition ; au rondel dialogué de la page 355, les noms des personnages Sotisty et Cueur ont été transposés dans les quatre premiers vers. On a imprimé au premier vers de la page 1 a«« pour ou. Quoique le poète ait dit lui-même dans nn de ses rondels : Au tempe pas»', il faut néanmoins signaler cette petite infidélité ; tous les manuscrits portent ou. Nous avons fait nos efforts pour donner nn texte pur et rorrect, et nous prions le lecteur de nous pardonner les fautes qui, malgré des soins assidus, ont pu nous échapper, soit dans la copie des manuscrits, soit dans l'impression du voloroe. ' Pag. 4M. — • Pag. 423.
vement politique de l'Europe. En 1442, Charles VII chargea le duc d'Orléans de conclure à Tours une trêve avec les Anglais; les denx premiers vers du rondel de la page 250 [Durant les trêves d'Angleterre) rappellent cette négociation. En 1447, Philippe Marie, duc de Milan, mourut sans laisser d'héritier, et Charles d'Orléans, comme fils de Valentine, réclama cette riche succession ; aidé par le duc de Bourgogne, il leva une petite armée et en confia le commandement à Jean de ChàloQs. L'exécution fut de petit fruit, dit Olivier de la Marche. En effet, 00 sait que François Sforce, qui avait épousé une fille bâtarde du défunt, l'emporta sur ses rivaux et conquit le duché ; après un voyage à Âsti, Charles d'Orléans revint à Blois. En 1458, il sortit de nouveau de sa retraite pour défendre Jean II, duc d'Alençon, son gendre et son collaborateur en rondels, accusé du crime de haute trahison ' . Jean d'Alençon fut condamné à mort, mais le roi fit grâce.
Quelques-unes des dernières poésies de Charles d'Orléans portent l'empreinte d'une décadence qu'on ne saurait dissimuler. Le poète a perdu par degré sa vive allure et ses fraîches inspirations ; il rime toujours, mais son vers est décoloré, la sève des jeunes années a disparu, et sa plume se traîne péniblement sur des sujets peu propres à réveiller une muse épuisée ; son imagination languit, s'éteint peu à peu et parait comme affaissée sous le poids de je ne sais quelle douleur secrète ; il dit tristement :
Le monde est ennuyé de moy El inoy pareillement de luy *.
Et ailleurs :
Je ne voy rien qui ne m'aunuyt' Et ne scay chose qui me plaise '.
En 1462, la duchesse d'Orléans mit au monde un fils; mais ce bonheur domestique ne réjouit plus le poète, ni ses chants, qui portent la trace d'un sombre découragement et semblent annoncer une fin prochaine. En effet, Charles d'Orléans allait être entraîné une dernière fois sur la scène politique ; le vieillard modeste , si plein de douceur et d'humanité, le poète plaintif, devait paraître, avant de mourir, en face de Louis XL
' Ce discours prononcé par Charles d'Orléans; et qnc nous avons déjà cité page IX, a é!é conservé dans nn manuscrit de la Bibliothèque du Roi (Fonds franc, n» 7357-4).
» Pag. 287. — » Pag. 377.
Louis XI avait résolu de dépouiller le duc de Bretagne de son duché, et dans les états tenus à Tours, en 1464, Charles d'Orléans osa vanter les douceurs de la paix publique et faire au roi quelques timides remontrance^^ que son grand âge eût dû lui faire pardonner. Louis XI, furieux, interrompit violemment ces humbles paroles et accabla l'orateur d'insulte!^ et d'outrages. Le vieillard épouvanté s'enfuit de Tours précipitamment; arrivé à Amboise, il expira le 4 janvier 1465.
Quand on lit Christine de Pisan , Eustache Deschamps , Alain Chartier, Martin le Franc et leurs contemporains , on se demande où notre poëte a puisé cette élocution facile, ce vers net, incisif et nerveux , ce sentiment exquis de l'harmonie et de la pureté du langage qu'on retrouve jusque dans ses poésies les plus négligées. Charles d*Oriéans apparaît au premier âge de notre littérature dans tout l'éclat d'un génie original; il ne copie ni ne singe personne ; c'est un homme toujours lui, qui ne pose jamais, et qui donne aux moindres idées, aux plus fugitifs détails, une forme admirable d'élégance et de distinction; rien de guindé, rien de prétentieux, ni de préparé à l'avance ; on pourrait faire avec son livre son histoire de chaque jour; il dit toute chose, et s'embarrasse peu si on l'écoute ; il écrit pour lui, comme un voyageur sur son album ; maintenant choisissez ce qui vous platt, vous trouverez partout l'homme simple et bon , imprégné d'un parfum aristocratique qui assouplit merveilleusement sa voix. Dans la jeunesse, il vous parlera de ses amours; dans la prison, de ses ennuis; dans le château, de ses pères, de sa philosophie songeuse. Ne lui demandez pas des souvenirs trop lointains, il vit au jour le jour, ne s'inquiétant, ni de la veille , ni du lendemain; c'est une nature insouciante, timide, un peu molle et qui ne retrouve réellement sa vivacité que dans le vers qui échappe à sa pensée. Né poète, la poésie a été l'occupation de toute sa vie ; les ballade*!, les rondels qui tombaient chaque jour de sa plume sont devenus peu à peu, et peut-être sans qu'il s'en doutât, un véritable monument poétique dont l'influence s'est étendue au loin dans les siècles suivants. Mais pour achever cette esquisse trop imparfaite , appelons ici à notre aide l'imposante parole d'un de nos plus ingénieux écrivains : « Il y a dans » Charles d'Orléans, dit M. Yillemain, un bon goût d'aristocratie che- » valeresque, et cette élégance de tour, cette fine plaisanterie sur » soi-même, qui semble n'appartenir qu'à des époques très-cultivées. » Il s'y mêle une rêverie aimable, quand le poëte songe à la jeunesse » qui fuit, au temps , à la vieillesse. C'est la philosophie badine et le » tour gracieux de Voltaire dans ses stances à madame duDeffant. » Et
ailleurs : « Le poëte , parla douce émotion doiil il était rempli, trouve j» de ces expressions qui n'ont point de date, et qui, étant toujour» vraies. >* ne passent pas de la langue et de la mémoire d*un peuple. San^ * doute, quelques empreintes de rouille se mêlent à ces beautés primi- » tives; mais il n'est pas d'étude où l'on puisse mieux découvrir ce que » l'idiooie français, manié par un homme de génie, offrait déjà do » créations heureuses ' . »
Le suc poétique , si je puis dire ainsi, exprimé par Charles d'Orléans, a été soigneusement recueilli par Villon et parMarot; le premier y a déposé sa franchise quelque peu cynique, et le second sa verve étiiioelante, son vers correct et IfS traditions des littératures grecques et et latines qui renaissaient. Ces trois éléments combinés dominent toute la poésie du seizième siècle. Ainsi pour apprécier, sous tous ses aspects, le livre de Charles d'Orléans, il faudrait analyser ces trois individualités et montrer l'effet qu'elles durent produire confondues. Nous laissons ces questions de haute critique à une main plus habile; d'ailleurs nous avons dû renfermer cette notice dans les bornes restreintes et modestes d'une biographie littéraire ; nous n'ajouterons plus qu'on mot. De graves historiens ont prétendu que le duc d'Orléans, prince du sang royal de France, était resté au dessous de sa mission; ils lui ont fait un crime d'avoir soutenu mollement le drapeau de la révolte et de la guerre civile, et ils lui reprochent ses vers, en quelque sorte, comme des lâchetés. Voilà, en vérité, de singulières accusations. Eh bien, sauf le respect que nous devons à ces historiens, je crois que si au lieu d'assassiner leurs parents , d'avilir une monarchie qu'ils devaient protéger, de livrer leur pays aux Anglais, Jean sans Peur, le comte de Saint-Pol et le connétable d'Armagnac avaient employé leur loisir à rimer des ballades dans leur château , je crois , dis-je , que nos pères de < c temps-là en eussent ressenti quelques bons effets. Historiens , rassurezvous, les chefs politiques ne manqueront jamais à vos récits ; mais dis poètes comme Charles d'Orléans, on n'en trouve qu'un dans une littérature; ainsi, pardonnez-lui ses poésies.