COPIE DB LA LECTRE DB RETENUE
Dieu Cupide, et Venus la Déesse,
Ayans povoir sur mondaine liesse,
Salus de cueur par nostre grant humblesse ,
A tous amans Scavoir faisons que le duc d'Orléans Nommé Charles à présent jeune d'ans, Nous retenons pour Fung de noz servans
Par ces présentes, Et lui avons assigné sur noz rentes Sa pension en joyeuses actentes Pour en joir par noz lectres patentes
Tant que vouldrons, En espwant que nous le trouverons Loyal vers nous, ainsi que fait avons Ses devanciers dont contens nous tenons
Très grandement.
Pour ce donnons esiroit commandement
POlÉnBS DB CHARLBS d'ORLBA?IS. 19
AUX officiers de nostre Parlement Qu'ilz le traictent et aident doulcement
En tout affaire, A son besoing, sans venir au contraire ; Si chier qu'ilz ont nous obéir et plaire , Et qu'ilz^oubtent envers nous de forfaire
En corps et biens, Le soastenant, sans y epargnier riens, Contre Dangier avecques tous les siens , Malle bouche plaine de faulx maintiens.
Et jalousie; Car chascun d^eulx de grever estudie Les vraiz subgietz de nostre Seigneurie, Dont il est Tun, et sera à sa vie,
Car son serment De nous servir devant tout ligement Avons receu, et pour plus fermement Nous asseurer qu'il fera loyaument
Entier devoir, Avons voulu en gaige recevoir Le cueur de lui, lequel, de bon vouloir, A tout soubzmis en noz mains et povoir ;
Pourquoy tenus Sommes à luy par ce de plus en plus , Si ne seront pas ses biensfaiz perdus, Ne ses travaulx pour néant despendus ;
Mais pour monstrer A toutes gens bon exemple d'amer, Nous le voulons richement guerdonner, Et de noz biens, à largesse donner,
Tesmoing nos seaulx Cy actachiez, devant tous nos feaulx, Gens de conseil, et serviteurs loyaulx Venus vers nous parmandemens royaulx.
Pour nous servir.
Donné le jour saint Valentin martir, En la dté de gracieux désir.
Où avons fait nostre conseil tenir.
14 POÉSIES IW CHAH LES O'ORLBANS.
LB OBSSOUtZ DR LA RKTBNUC
Par Cupido et Venus souverains,
A ce presens plusieurs plaisirs mondains.
BALADE
Belle, bonne, nompareille plaisant, Je vous suppli vueilliez me pardonner Se moy qui sui vostre grâce actendant, Viens devers vous pour mon fait raconter, Plus longuement je ne le puis celer Qu^il ne faille que saichiez ma destresse, Comme celle qui me peut conforter.
Car je vous tiens pour ma seule maistresse.
Se cy à plain vous vois mes maulx disant , Force d'amours me fait ainsi parler ; Car je devins vostre loyal servant, Le premier jour que je peuz regarder La grant beaulté que vous avez sans per , Qui me feroit avoir toute liesse, Se serviteur vous plaisoit me nommer; Car je vous tiens pour ma seule maistresse.
Que me donnez en octroy don si grant, Je ne l'ose dire, ne demander ; Mais s'il vous plaist que, de cy en avant.
En vous servant puisse ma vie user.
Je vous supply que sans me refuser Vneillez souffrir qu'y mecto ma jeunesse.
Nul autre bien je ne vueil souhaidier.
Car je vous tiens pour ma seule maistresse.
BALADE
Vueilliez voz yeulx emprisonner, Et sur naoy plus ne les gectez; Car quant vous plaist me regarder, Par Dieu, Belle, vous me tuez ;
POKSIBS |>K CHARLES l>'otuiA:««. I^
Et en tel point mon cueur mecteE Que je ne scaj que faire iloye ; Je suis mort se vous ne m'aidez, Ma seule souveraine joyc,
Je ne vous ose demander Que vostre cueur vous me donnez, Mais, se droit me voulez garder Puisque le cueur de moyavez, Le vostre fauU que me laissiez; Car sans cueur vivre ne pourroye; Falotes en , comme vous vouldrez , Ma seule souveraine joye.
Trop hardy suis d'ainsi parler.
Mais, pardonner le me devez Et n'en devez autruy blasmer*, Que le gent corps que vous portez Qui m'a mis, comme vous voez.
Si fort en l'amoureuse voye, Qu'en vostre prison me tenez, Ma seule souveraine joye.
l'envot.
Ma Bame, plus que ne savez, Amour, si très fort me guerroyé.
Qu'à vous me rens, or me prenez, Ma seule souveraine joye.
BALADE
C'est grand péril de regarder Chose dont peut venir la mort.
Combien qu'on ne s'en scet garder Aucunes foiz, soit droit ou tort.
Quant plaisance si est d'accord A vecques ung jeune désir, Nul ne pourroit son cœur tenir D'envoyer k« yeulx en messaige:
16 POÉSIES DE CHARLES D'oELÉANS.
On le voit souvent avenir,
Aussi bien au fol comme au saige.
Lesquelz yeulx viennent raporter
Ung si très gracieuix raport
Au cueur, quant le veult escouter,
Que s'il a eu d'amer l'effort,
Encores l'aura il plus fort ;
Et le font du tout retenir
Ou service, sans départir
D'amours, à son très grant dommaige
On le voit souvent avenir,
Aussi bien au fol comme au saige.
Car mains maulx lui fault endurer, Et de soussy passer le port, Avant qu'il puisse recouvrer L'acointance de Reconfort, Qui plusieurs foiz au besoing dort, Quant on se veult de lui servir; Et lors il est plus que martir; Car son mal vault trop pis que raige.
On le voit souvent avenir, Aussi bien au fol comme au saige.
l'enyoy.
Amour, ne prenez desplaisir S'ay dit le mal que fault souffrir, Demeurant en vostre servaige; On le voit souvent avenir, Aussi bien au fol comme au saige.
BALADE
Comment se peut ung povre cueur deffendre.
Quand deux beaulx yeulx le viennent assaillir; Le cueur est seul, desarmé, nu et tendre, Et les yeulx sont bien armez de plaisirs ; Contre tous deux ne pourroit pié tenir,
POÉSIES DB CHAALBS 1>*0KLÉaNS.
Amour aussi est de leur aliance, Nul ne tendioit oontre telle puissance.
n lui convient ou mourir ou se rendre, Trop grant honte lui seroit de fuir ; nus baudement les oseroit actendre , S'il eust pavais dont il se peust couvrir; Mais point n'en a, si lui vault mieux souffrir, Et se mectre tout en leur gouvernance, Nul ne tendroit contre telle puissance.
Qu'il soit ainsi bien me le fist aprendre Ma maistresse, mon souverain désir, Quand il lui pleut ja pieca entreprendre De me vouloir de ses doulx yeulx ferir ; Oncques depuis mon cueur ne peut guérir.
Car lors fut il desoonfit à oultrance ; Nul ne tendroit contre telle puissance.
BALADE
Espargniez vostre doulx actrait,
Et vostre gracieux parler,
Car Dieu scet les maulx qu'ilz ont fait
A mon povre cueur endurer;
Puisque ne voulez m'acorder
Ce qui pourroit mes maulx guérir,
Laissiez moy passer ma meschance ,
Sans plus me vouloir assaillir
Par vostre plaisant acointance.
Vers Amours fhicles grant forfait.
Je l'ose pour vray advouer; Quant me ferez d'amoureux trait.
Et ne me voulez conforter, Je croy que me voulez tuer.
Pleust à Dieu que poussiez sentir Une foiz la dure grevance
18 POI^SIBS DE CUARLES d'orUaMS.
Que m'avez fait longtemps sou£ûrJr Par vostre plaisant acointance.
Helas! que vous ay je meffait Par quoy me doyez tourmenter; Quant mon cueur d'amer se retrait , Tantost le venez rappeller; Plaise vous en paix le laissier, Ou lui acorder son désir ; Honte vous est, non pas vaillance , D'un loyal cueur ainsi meurdrir Par vostre plaisant acointance.
BALADE
N'a pas longtemps qu'alay parler A mon cueur tout secrètement, Et lui conseillay de s'ester Hors de l'amoureux pensement; Mais me dist bien Tellement :
Ne m'en parlez plus, je vous prie; J'ameray tousjours, se m'aist Dieux, Car j'ay la plus belle choisie, Ainsi m'ont raporté mes yeulx.
Lors dis : Vneilliez me pardonner, Car je vous jure mon serement Que conseil vous cuide donner, A mon povoir, très loyaument ; Voulez vous sans allégement En douleur finer vostre vie ?
Nennil dya, dist il, j'auray mieulx ; Ma Dame m'a fait chiere lie.
Ainsi m'ont raporté mes yeulx.
Cuidez vous scavoir sans doubtOT Par ung regart tant seulement.
Se, dis je, du tout son penser Ou par ung doulx acointement.
Taisiez vous, dist il, vrayomenl
poësies de ciuiii.es d'orléaxs. 19
Je ne croiray chose qu'ao die; Mais la serviray ea tous lieux, Car de tous biens est enrichie, Ainsi m'ont raporté mes yeulx.
BALADE
De jamais n'amer par amours J'ay aucune foiz le vouloir, Pour les ennuieuses dolours Qu'il me fault souvent recevoir.
Mais en la fin, pour dire voir, Quelque mal que doye porter, Je vous asseure par ma foy, Que je n'en sauroye garder Mon cueur qui est maistre de moy.
Combien qu'ay eu d'estraoges tour*.
Mais j'ai tout mis à nonchaloir, Pensant de recouvrer soeours De Confort ou d'ung doulx espoir :
Hélas ! se j'eusse le povoir D'aucunement hors m'en bouter, Par le serement qu'à Amours doy, Jamais n'y lairroye rentrer Mon cueur qui est maistre de moy.
Car je soay bien que par doulcours Amour le scet si bien avoir, Qu'il vouldroit ainsi tous les jours Demourer sans ja s'en mouvoir ; Nil ne veult oir ne savoir Le mal qu'il me fait endurer, Plaisance l'a mis en ce ploy, Elle fait mal de le m'oster Mon cueur qui est maistre de moy.
l'envoy.
il me desplaist d'en tant parler , Mais, par leDiou en qui je croy,
20 IMIÊSIES DK CHARLES d'oKIRAKS.
' Ce fait désir de recouvrer Mon cueur qui est maistre de moy.
BALADE
Quand je suis couchié en mon lit, Je ne puis en paix reposer ; Car toute la nuit mon cueur lit Ou rommant de plaisant penser, Et me prie de Tescouter; Si ne Pose désobéir, Pour dobte de le courroucier.
Ainsi je laisse le dormir.
Ce livre si est tout escript Des faiz de ma Dame sans per; Souvent mon cueur de joye rit, Quand il les list ou oyt compter ; Car certes tant sont à louer.
Qu'il y prent souverain plaisir, Moy mesmes ne m'en puis lasser, Ainsi je laisse le dormir.
Se mes yeux demandent respit Par sommeil qui les vient grever, Il les tense par grant despit, Et si ne les peut surmonter; Il ne cesse de souspirer A part soy; j'ay lors, sans mentir, Grant paine de le rapaisier.
Ainsi je laisse le dormir.
l'envot.
Amour, je ne puis gouverner Mon cueur ; car tant vous veull servir Qu'il ne scet jour ne nuit cesser.
Ainsi je laisse le dormir.
POiteiKS ])K CHARLES D ORI^AIVS. 21
BALADE
Fresche beaulté très riche de jeunesse, Riant regart trait amoureusement, Plaisant parler gouverné par sagesse.
Port femenin en corps bien fait et gent, Haultain maintien démené doulcement, AcueO humble plain de manière lie, Sans nul dangier bonne chiere faisant, Et de chascun pris et los emportant; De ces grans biens est ma Dame garnie.
Tant bien lui siet à la noble Princesse Chanter, dancer et tout esbatement, Qu'on la nomme de ce faire maistresso, Elle fait tout si gracieusement, Que nul n'y scet trouver amendement ; L'escolle peut tenir de courtoisie, En la voyant aprent qui est saichant, Et en ses faiz qui va garde prenant , De ces grans biens est ma Dame garnie.
Bonté, Honneur, avecques Gentillesse Tiennent son cueur en leur gouvernement, Et Loyaulté nuit et jour ne la laisse ; Nature mist tout son entendement A la fourmer, et faire proprement ; De point en point, c'est la mieux accomplie Qui aujourdui soit ou monde vivant.
Je ne dy riens que tous ne vont disant ; De ces grans biens est ma Dame garnie.
Elle semble mieulx que femme Déesse, Si croy que Dieu l'envoya seulement En ce monde, pour monstrer la largesse De ces haults dons qu'il a entièrement En elle mis abandonneement.
Elle n'a per, plus ne scay que je dye, Pour fol me tiens de l'aler devisant,
22 P0K8IES IlE CiiAnLRS D'oRLRANS.
Car moy ne nul n'est à ce souffisanl, De ces grans biens est ma Dame garnie.
S'il est aucun qui soit prins de tristesse Voise voir son doulx maintenement, Je me fais fort que le mal qui le blesse Le laissera pour lors soudainement, Et en oubly sera mis plainement ; C'est Paradis que de sa compaignie, A tous complaist, à nul n'est ennuyant, Qui plus la voit plus en est désirant , De ces grans biens est ma Dame garnie.
l'knvot Toutes dames qui oyez cy comment Prise celle que j'ayme loyaument , Ne m'en saichiez maugrc, je vous en prie ; Je ne parie pas en vous desprisant, Mais comme sien je dy en m'ac^juittant :
De ces grans biens est ma Dame garnie.
BALADE
A ma Dame je ne scay que je dyé, Ne par quel bout je doye commencer, Pour vous mander la doloreuse vie Qu'Amour me fait chaseun jour endurer; Trop mieulx vaulsist me taire que parier, Car proufïiter ne me pevent mes plains, Ne je ne puis guerison recouvrer, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.
Quanque je voy me desplaist et ennuyé, Et n'en ose contenance monstrer, Mais ma bouche fait semblant qu'elle rie, Quant mainteffoiz je sens mon cueur plourer.
Au fort, martir on me devra nommer, Se Dieu d'amours fait nulz amoureux Saints, Car j'ay des maulx plus que ne scay compter, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.
PCIBSICS DR CH;llll.ES d'oKLÉAKS. 23
Et non pourtant humblement vous mcfcie, Car par escript vous a pieu me donner Ung doulx confort que j'ay à chicTe lie Receu de cueur, et de joyeulx penser, Vous suppliant que ne vuellliez changier, Car en vous sont tous mes plaisirs mondains Desquelz me fault à présent déporter, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.
BALADE
Loingtain de vous, ma très belle maistresse, Fors que de cueur que laissié je vous ay, A compaignie de Deuil et de Tristesse, Jusques à tant que reconfort auray D'un doulx plaisir, quant reveoir pourray Vostre gcnt corps, plaisant et gracieux ; Car lors lairray tous mes maulx ennuyeux Et trouveray, se m'a dit Espérance, Par le pourchas du regard de mes yeulx Autant de bien que j'ay de desplaisance
Car s'oncques nul sceut que c'est de destresse,
Je pense bien que j'en ay fait l'essay;
Si très avant et à telle largesse
Qu'en dueil pareil nuUuy de moy ne scay;
Mais ne m'en chault ; certes j'endurcray
Au desplaisir des jaloux envieux.
Et me tendray par semblance joyeulx ,
Car quand je suy en greveuse penance,
Hz recoyvent, que mal jour leur doint Dieux,
Autant de bien que j'ay de desplaisance.
Tout prens en gré jeune, gente Princesse, Mais qu'en saicliiez tant seulement le vray, En actendant le gueredon de Liesse Qu'à mon povoir vers vous desserviray ; Car le conseil de LoyauUé feray, Que garderay près de moy en tous lieux,
24 POBSIBS DE CHAULES u'OH|.BANS.
Vostre tousjours soye jeunes ou vieulx, Priant, a Dieu ma seule desirance, Qu'il vous envoit, savoir ne povez mieulx, Autant de bien quefay que desplaisance.
BALADE
Puisqu'ainsi est que loingtain de vous suis, Ma Maistresse, dont Dieu scet s'il m'ennuye, Si chierement vous requier que je puis, Qu'il vous plaise de vostre courtoisie, Quant vous estes seule sans compaignie, Me souhaidier ung baisier amoureux Venant du cueur et de pensée lie , Pour alegier mes griefz maulx doloureux.
Quant en mon lit doy reposer de nuis, Penser m'assault, et Désir me guerrye; Et en pensant mainteiSbiz m'est advis Que je vous tiens entre mes bras, m'amye ; Lors accolle mon oieillier, et crie :
Mercy Amours, faictes moy si eureux, Qu'avenir puist mon penser en ma vie, Pour alegier mes griefz maulx doloureux.
Espoir m'a dit et par sa foy jpromis Qu'il m'aidera, et que ne m'en soussie; Mais tant y met qu'un an me semble dix.
Et non pourtant, soit ou sens ou folie, Je m'y actens, et en lui je m'afîe Qu'il fera tant qye Dangier le crueux N'aura briefment plus sur moy seigneurie.
Pour alegier mes griefz maulx doloureux.
l'bnvoy.
A Loyaulté de plus en plus m'alye, Et à Amours humblement je supplie Que de mon fait vueillent estre piteux, En me donnant de mes vouloirs partie, Pour alegier mes griefz maulx doloureux.
POÉSIES DE CUARI.BS D'ORLBANS. 25
BALADE
Pourtant se souvent ne vous voy, Pensez vous plus que vostre soye; Par le serement que je vous doy, Si suis autant que je souloye ; N'il n'est ne plaisance, ne joye, N'autre bien qu'on me puist donner, Je le vous prometz loyaument, Qui me puist ce vouloir osier Fors que la mort tant seulement.
Vous savez que je vous feis foy Pieca de tout ce que j'avoye, Et vous laissay, en lieu de moy.
Le gaige que plus chier j'amoye; Cestoit mon cueur que j'ordonnoye Pour avecques vous demeurer, A qui je suis entièrement; Nul ne m'en pourroit destourber Fors que la mort tant seulement.
Combien certes que je recoy Tel mal que, se le vous disoye, Vous auriez, comme je croy, Pitié du mal qui me guerroyé; Car de tout dueil suis en la voye, Vous le povez assez penser, Et ay esté si longuement.
Que je ne doy riens désirer Fors que la mort tant seulement.
l'envot.
Belle que tant veoir youldroye, Je prie à Dieu que brief vous voye; Ou s'il ne le veult accorder, Je lui supply très humblement Que riens ne me vueille donner Fors que la mort tant seulement.
VOésiBS DE CHAin.B^ D'onlélNS.
BALADE
Quelles nouvelles, ma Maistresse, Comment se portent noz amours ?
De ma part je vous fais promesse Qu'en ung propos me tiens tousjours, Sans jamais penser le rebours; C'est que seray toute ma vie Vostre du tout entièrement, Et pour ce de vostre partie Acquittez vous pareillement.
Combien que Dangier et DestressG Ont fait longuement leurs séjours Avec mon cueur, et par rudesse Lui ont monstre d'estranges tours , Helas ! en amoureuses cours.
C'est pitié qu'ilz ont seigneurie; Si mectray paine que briefment Loyaulté sur euix ait maistrle , Acquittez vous pareillement.
Quoyque la nue de Tristesse
Par ung longtemps ait fait son cours;
Apres le beau temps de Liesse
Vendra qui donnera secours
A noz deux cueurs, car mon recours
J'ay en espoir, en qui me fie,
Et en vous, Belle, seulement.
Car jamais je ne vous oublie;
Acquittez vous pareillement.
l'knvoy.
Soyez seure, ma doulce amye, Que je vous ayme loyaument.
Or vous requier et vous supplie Acquittez vous pareillement.
WéUEi DE CUAHLIM DOHLKANS. 27
BALADE
Belle que je tiens pour amye , Pensez, quelque part que je soye, Que jamais je ne vous oublie; Et pour ce prier vous vouldroye, Jusques à tant que vous revoye, Qu'il vous souviengne de cellui Qui a trouvé peu de mercy En vous, se dire je Tosoye.
Combien que je ne dye mie Que n'aye receu bien et joye, En vostre doulce compaignie.
Plus que desservir ne sàuroye; Non pourtant voulenliersj'auroye Le guerdon de loyal amy, Qu'oncques ne trouvay jusqu'à cy En vous, se dire je Tosoye.
Je vous ai longemont servie, Si m'est advis qu'avoir devroye Le don que de sa courtoisie Amour à ses servans envoyé; Or faictes qu'estre content doye, Et m'acc>ordez ce que je dy, Car trop avez refus nourry En vous, se dire je l'osoye.
BALADE
Ma Dame, vous povez savoir Les biens qu'ay euz à vous servir; Car par ma foy, pour dire voir, Oncques je n'y peuz acquérir Tant seulement ung doulx plaisir, Que sitost que je le tenoye, Dangier le me venoit toiiir Ce peu de plaisir que j'avoye.
^ POIÈStRS DE CHAULES n'onLÉANS.
Je n'en savoye nul avoir
Qui peust contenter mon désir,
Se non quant vous povoye voir,
Ma joye, mon seul souvenir;
Or m'en a fait Dangier bannir,
Tant qu'il faut que loing de vous soye,
Par quoy a fait de moy partir
Ce peu de plaisir que j'avoye.
Non pas peu, car de bon vouloir
Content m'en devoye tenir.
En espérant de recevoir
Ung trop plus grant bien advenir ;
Je n'y cuidoye point faillir
A la paine que g'y mectoye,
Cela me faisoit enrichir
Ce peu de plaisir que j'avoye.
l'envoy.
Belle, je vous vueil requérir.
Pensez, quant serez de loisir, Qu'en grant mal qui trop me guerroyé, Est tourné, sans vous en mentir, Ce peu de plaisir que j'avoye.
BALADE
En ce joyeulx temps du jourduy Que le mois de may ce commance.
Et que l'en doit laissier ennuy.
Pour prendre joyeuse plaisance.
Je me trouve sans recouvrance, Loingtain de joye conquester; De tristesse si bien rente Que j'ay, je m'en puis bien vanter, Le rebours de ma voulenté.
Las ! Amours je ne voy nuUuy Qui n'ait aucune souffisance , Fors que moy seul qui suis cellu>
POBSIBS DB CHAHLBS D'OKLÉANS. 29
Qui est le plus dolent de France.
Pay failli à mon espérance; Car quant à vous mevoulz donner Pour estre vostre seremento, Jamais ne cuidoye trouver Le rebours de ma voulenté.
Au fort, puisqu'on ce point je suy, Je porteray ma grant penance, Ayant vers Loyaulté refuy Où j'ay mis toute ma fiance ; Ne Dangier qui ainsi m'avance, Quelque mal que doye porter, Combien que trop m'a tourmenté, Ne pourra ja en moy bouter Le rebours de ma voulenté.
L*ENVOY
D'aucun reconfort acointer Plusieurs foiz m'en suy démente; Mais j'ay tousjoursau paraler Le rebours de ma voulenté.
BALADE
Quant je party derrainement
De ma souveraine sans per.
Que Dieu gard et luy doînt briefment
Joye de son loyal penser,
Mon cueur lui laissay emporter ;
Oncques puis ne le peuz ravoir.
Si m'esmerveille, main et soir.
Comment j'ai vesqu tant de jours
Depuis sans cueur, mais pour tout voir,
Ce n'est que miracle d'Amours.
Qui est cellui qui longuement Peut vivre sans cueur, ou durer Comme j'ay fait en grief tourment; Certes nul, je m'en puis vanter.
30 POisiBS 1)B CUAH1.KS D'uHLBAXS.
Mais Âmôuis ont voulu monstrer £n ce leur gracieux povoir, Pour donner aux amans vouloir D'eulx fier en leur doulx secoues; Car bien pevent apparcevoir, Ce n'est que miracle d'Amours.
Quant pitié vit que franchement Voulu mon cueur abandonner Envers ma Dame, tellement Traicta que lui fist me laissier Son cueur, me chargeant le garder, Dont j'ay fait mon loyal devoir, Maugré Dangier qui recevoir M'a fait chascun jour de telz tours.
Que sans mort en ce point manoir Ce n'est que miracle d'Amours.
BALADE
Douleur, courroux, desplaisir et tristesse, Quelque tourment que j'aye main et soir, Ne pour double de mourir de destresse, Ja ne sera en tout vostre povoir De me changier le très loyal vouloir Qu'ay eu tousjouîrs de la Belle servir, Par qui je puis, et pense recevoir Le plus grand bien qui me puist avenir.
Quant j'ay par vous aucun mal qui me blesse ,
Je l'endure par le conseil d'Espoir
Qui ma promis qu'à ma seule maislresse
Lui fera brief mon angoisse savoir,
En lui mandant qu'en faisant mon devoir,
J'ay tous les maulx que nul pourroit souffrir;
Lors trouveray, je ne scay s'il dist voir,
Le plus grant bien qui me puist avenir.
Ne m'espargnicz dofic en rien de rudesse, Je vous feray bien brief iappârcevoir
roisiSS DE CHAIILB8 b'ORLkANS. 31
Qu'auray secours d'un Confort de liesse ; Longtemps ne puis en ce point remanoir, Pour ce je metz du tout à nonclialoir Les très grans maulx que me faictcs sentir ; Bien aurez dueil, se me voyez avoir Le plus grant bien qui me puist avenir.
i/envov.
Je suis celiui au cueur vestu de noir Qui dy ainsi qui que le vueille ouyr, J'auray briefment, Loyaulté m'en fait hoir, Le plus grant bien qui me puist avenir.
Jeune, gente, plaisant et débonnaire , Par ung prier qui vault commandement Chargié m'avez d*une balade faire; Si Tay faicto de cueur joyeusement ; Or la vueilliez recevoir doulcement, Vous y verrez, s'il vous plaisl à la lire, Le mal que j'ay combien que vrayement J'aymasse mieulx de bouche le vous dire.
Vostre doulceur m'a soeu si bien atraire Que tout vostre je suis entièrement , Très désirant de vous servir et plaire , Mais je souffre maint doloreux tourment, Quant à mon gré je ne vous voy souvent.
Et me desplaist quant me fauU vous escrire , Car se faire ce povoit autrement, J'aymasse mieulx de bouche le vous dire.
C'est par Dangier mon cruel adversaire Qui m'a tenu en ses mains longuement.
En tous mes faiz je le trouve contraire , Et plus se rit, quant plus me voit dolent; Se vouloye raconter pleinement En cest fescript mon ennuyeux martire,
dbyGoogl
32 POLIES DB CHAULES d'oHLÉANS.
Trop long seroit pour ce certainement, J'aymasse mieulx de bouche le vous dm,
BALADE
Loué soit cellui qui trouva Premier la manière d'escrire, En ce grand confort ordonna Pour amans qui sont en martîre; Car quant ne pevent aler dire A leurs dames leur grief tourment, Ce leur est moult d'alegement, Quant par escript pevent mander Les maulx quMlz portent humblement, Pour bien et loyaument amer.
Quand ung amoureux escrira Son dueil, qui trop le tient de rire, Au plustost qu'envoyé l'aura A celle qui est son seul mire ; S'il lui plaist à la lectre lire, Elle peut veoir clerement Son doloreux gouvernement, Et lors pitié lui scet monstrer Qu'il dessert bon guerdonnement , Pour bien et loyaument amer.
Par mon cueur je congnois pieca Ce mestier, car quant il souspire, Jamais rapaisié ne sera, Tant qu'il ait envoyé de tire Vers la belle que tant désire; Et puis s'il peut aucunement Oir nouvelles seulement De sa doulce beaulté sans per.
Il oublie l'ennuy qu'il sent, Pour bien et loyaument amer.
l'bnvoy.
Ma Dame, Dieu doint que briefmenl
POÉSIES DE CUAHLBS D*OHLKA.\S. 33
Vous puisse de bouche compter Ce que j'ay souffert longuement, Pour bien et loyaument amer.
BALADE
Belle combien que de mon fait Je croy qu'avez peu souvenance, Touteffoiz se savoir vous plaît Mon estât, et mon ordonnance; Saichiez (}ue loîngtain de Plaisance, Je suis de tous maulx bien garny, Autant que nul qui soit en France, Dieu scet en quel mauvais party.
Helas î or n'ay je riens forfait Dont porter je doye penance, Car tousjours je me suis retrait Vers Loyaulté et Espérance , Pour acquérir leur bienvueillance; Mais au besoing ilz m'ont failly Et m'ont laissié sans recouvranc(>, Dieu scet en quel mauvais party.
Dangier m'a joué de ce trait, Mais se je puis avoir puissance, Je feray maugré qu'il en ait, Encontre lui une aliance, Et si lui rendray la grevance.
Le maly le dueil et le soussy.
Où il m'a mis jusqu'à oultrance , Dieu scet en quel mauvais party.
l'knvoy.
Aydiez moy à l'oultrecuidance Vengier, com en vous ay fiance.
Ma Maistresse, je voussupply De ce faulx Dangier qui m'avanco Dieu scet en quel mauvais party.
34 POÉSIES »E CUAHLES D'oHLKANS.
BALADE
Loyal espoir, trop je vous voy dormir , Resveilliez vous et joyeuse pensée, Et envoyez ung plaisant souvenir Devers mon cueur, de la plus belle née Dont aujourduy coure la renommée; Vous ferez bien d'ung peu le resjoir, Tristesse s'est avecques lui logiée, Ne lui vueilllez à son besoing faillir,
Car Dangier Ta desrobé de plaisir, Et que pis est, a de lui eslongnée Celle qui plus le povoit enrichir; C'est sa dame très loyaumentamée.
Oncques cueur n'eut si dure destinée Pour Dieu, Espoir, venez le secourir, Il a en vous sa fiance fermée, Ne lui vueilliez à son besoing faillir.
Par povreté lui fault son pain quérir A l'uis d'Amours par chascune journée , Or lui vueilliez l'aumosne départir De liesse , que tant a désirée :
Avancez vous, sans faire demourée Pensez de lui, vous savez son désir.
Par vous lui soit quelque grâce donnée, Ne lui vueilliez à son besoing faillir.
l'e.ntoy.
Seule sans per, de toutes gens louée, Et de tous biens entièrement douée.
Mon cueur ces maulx seuffre pour vous servir, Sa loyaulté vous soit recommandée Ne lui vueilliez à son besoing faillir.
BALADE
Mon cueur au derrain entrera Ou Paradis des amoureux.
POBSIRS DR GHAIILSS D^ORLIUnS. 35
Autrement tort foit lui sera,
Car il a de maulx doloreux
Plus d'un cent, non pas ung ou deux,
Pour servir sa belle maistresse;
Et le tient Dangier le crueulx
Ou Purgatoire de Tristesse.
Ainsi Ta tenu, longtemps a, Ce faulx traître, vilain, hideux ; Espoir dit que hors le mectra.
Et que n'en soye ja doubteux; Mais trop y met dont je me deulx , Dieu doint qu'il tiengne sa promesse Vers lui, tant est angoisseux Ou Purgatoire de Tristesse.
Amour grant aumosne fera En ce fait cy, d'estre piteux.
Et bon exemple monstrera A toutes celles et à ceulx Qui le servent , quant désireux Le verront par sa grant humblesse, D'aidier ce povre souffreteux Ou Purgatoire de Tristesse.
i/envoy.
Amour! faictes moy si eureux Que mectez mon cueur en liesse; laissiez Dangier et Dueil tous seulx Ou Purgatoire de Tristesse.
BALADE
Mon cueur a envoyé quérir Tous ses bienvueillans et amis, Il veult son grant conseil tenir Avec eulx, pour avoir advis Comment pourra ses ennemis, Soussy, Dueil, et leur aliance Surmonter, et tost desconfire.
36 POÉSIES l>E CHARLES B'oRI.RANS.
Qui désirent de le destruire En la prison de Desplaisance.
En désert ont mis son plaisir, Et joye tenue en pastis; Mais Confort lui a sans faillir De nouvel loyaument promis Qu'ilz seront deffaiz et bannis; De ce se fais fort Espérance, Et plus avant que n'ose dire , C'est ce qui estaint son martire En la prison de Desplaisance.
Brlefment voye le temps venir, J'en prie à Dieu de Paradis, Que chascun puist vers son désir Aler sans avoir saufconduis ; Adonc Amour et ses nourris Auront de Dangier moins doubtance, Et lors sentiray mon cueur rire Qui à présent souvent souspire En la prison de Desplaisance.
l'envot.
Pour ceque veoir ne vous puis.
Mon cueur se complaint jours et nuis , Belle nompareille de France ; Et m'a chargié de vous escrire Qu'il n'a pas tout ce qu'il désire En la prison de Desplaisance.
BALADE
Desployez vostre bannière, Loyaulté, je vous en prie, Et assailliez la firontiere Où Dueil et Merencolie, A tort et par felonnie, Tiennent Joye prisonnière,
POI^^IBS DR CHARLES D'ORliANS. 37
De moy la font estrangiere ; Je pry Dieu qu'il les maudie.
Quant je deusse bonne chiere Démener en compaignie, Je n'en fais que la manière.
Car, quoique ma bouche rie, Ou parle paroUe lye, Dangier et Destresse fiere Boutent mon plaisir arrière; Je pry Dieu qu'il les maudie.
Helas! tant avoye chiere, Japieca, joyeuse vie; Se Raison fust droicturiere, J'ea eusse quelque partie; Or est de mon cueur bannie Par Fortune losengiere Et Durté sa conseilliere ; Je pry Dieu qui les maudie.
l'envoy.
Se j'avoye la maistrie Sur ceste faulse mesgnie, Je les meisse tous en bière ; Si est telle ma prière, Je pry Dieu qui les maudie.
BALADE
Ardant désir de veoir ma maistresse
A assailly de nouvel le logis
De mon las cueur, qui languist en tristesse,
Et puis dedens partout a le feu mis;
En grant doubte certainement je suis
Qu'il ne soit pas legierement estaint;
Sans grant grâce, si vous pry. Dieu d'amours,
Sauvez mon cueur, ainsi qu'avez fait maint,
Je l'oy crier piteusement secours,
J'ay essayé par iermes à largesse De Testaindre; mais il n'en vault que pis ; C'est feu Grégeois, ce croy je, qui ne cesse D'ardre , s'il n'est estaint par bon avis.
Au feu, au feu, courez tous mes amis ; S'aucun de vous, comme lasche, reraaint Sans y aler, je le hé pour tousjours ; Avancez vous, nul de vous ne soit faint, Je l'oy crier piteusement secours.
S'il est ainsi mort par vostre peresse,
Je vous requier, au moins tant que je puis,
Chascun de vous donnez lui une messe,
Et j'ay espoir que brief ou Paradis
Des amoureux sera moult hauU assis,
Comme martiret très honnoré Saint,
Qui a tenu de Loyaulté le cours;
Grant tourmenta, puisque si fort se plaint,
Je l'oy crier piteusement secours.
BALADE
En la nef de bonne nouvelle Espoir a chargié Reconfort, Pour l'amener de par la belle Vers mon cueur qui l'ayme si fort.
A joye puist venir au port De Désir, et pour tost passer La mer, de fortune trouver Ung plaisant vent venant de France, Où est à présent ma maistresse Qui est ma doulce souvenance.
Et le trésor de ma liesse.
Certes moult suy tenu à elle, Car j'ay sceu par loyal raport, Que contre Dangier le rebelle Qui mainteffoiz me nuist à tort, Elle veult faire son effort
l'OKSIKS DB CIIARI.BS O'oRLBANS. 'M}
De tout son \)oyo\t de m'aidier.
Et, pour ce, lui plaist m'envoyer Geste nef plaine de Plaisance Pour estoffer la forteresse, Où mon cueur garde l'Espérance, Et le trésor de ma liesse.
Pour ce, ma voulenté est telle,
Et sera jusques à la mort,
De tousjours tenir la querelle
De Loyaulté, où mon ressort
J'ay mis; mon cueur en estd'accorl ;
Si vueil en ce point demourer,
Et souvent Amour merder,
Qui me fist avoir Facointance
D'une si loyalle Princesse,
En qui puis mectre ma fiance
Et le trésor de ma liesse.
l'bïivoy.
Dieu vueille celle nef garder Desrobeurs, escumeurs de mer, Qui ont à Dangier aliance; Car, s'ilt povoient, par rudesse M'osteroient ma desirance, Et le trésor de ma liesse.
BALADE
Je ne crains Dangier, ne les siens, Car j'ay garny la forteresse Où mon cueur a retrait ses biens, De fteconfort et de Liesse; El ay fait Loyaulté maistresse, Qui la place bien gardera ; Dangier deffy, et sa rudesse, Car le Dieu d'amours m'aidera.
Raison est et sera des miens, Car ainsi m'en a fait promesse,
40 POÉSIES l>E CIIAIU.KS d'ouLÉANS.
Et Espoir mon chier amy tiens, Qui a mainteffoiz, par proesse, Bouté hors d'avec moy Destressf; ; Dont Dangier, dueil et despit a :
Mais ne me chault de sa tristesse, Car le Dieu d'amours m'aidera.
Pour ce, requérir je vous viens, Mon cueur, que prenez hardiesse ; Courez lui sus, sans craindre riens, A dangier qui souvent vous blesse ; Sitost que vous prandrez l'adresse De l'assaillir, il se rendra ; Je vous secourray sans peresse, C^r le Dieu d'amours m'aidera.
l'envoy.
Se vous m'aidiez, gente Princesse, Je croy que brief le temps vendra Que j'auray des biens à largesse, Car le Dieu d'amours m'aidera.
BALADE
Belle, bien avez souvenance, Comme certainement je croy, De la très plaisant aliance Qu'Amour fist entre vous, et moy ; Son secrétaire Bonne foy Escrist la lectre du traictié, Et puis la scella Loyaulto Qui la chose tesmoingnera.
Quant temps et besoing en sera.
Joyeux désir fut en présence.
Qui alors ne se tint pas coy ; Mais mist le fait en ordonnance, De par Amour le puissant Roy ; Et selon l'amoureuse loy, De noz deux vouloirs, pour seurté.
POÉSIES DE CllAHLKS UOHLÉAMS. 41
Fist une seule voulent*'* ;
Bien m'en souvient, et souvendra,
Quant temps et besoing en sera.
Mon cueur n'a en nully fianœ De garder la lectre, qu'en soy ; Et certes ce m'est grant plaisance, Quant si très loyal je le voy, Et lui conseille, comme doy, De tousjours hair Faulceté; Car quiconque l'a en chierté, Amour chastier l'en fera, Quant temps et besoing en sera.
l'envoy.
Pensez en ce que j'ay compté.
Ma Dame, car en vérité Mon cueur de soy vous requerra, Quant temps et besoing en sera.
BALADE
Venez vers moy. Bonne nouvelle, Pour mon las cueur reconforter.
Contez moy comment fait la belle, L'avez vous point oy parler De moy, et amy me nommer ?
A elle point mis en oubly Ce qu'il lui pleut de m'accx)rder, Quant me donna le don d'amy.
Combien que Dangier le rebelle Me fait loing d'elle demourer; Jecongnois tant de biens en elle, Que je ne pourroye penser Que tousjours ne vueille garder Ce que me promist sans nul sy.
Faisant nos deux mains assembler, Quant me donna le don d'amv
42 POÉSIES DB CUAHLBS d'ORLKANS.
Pitié seroit, se Dame telle Qui doit tout honneur désirer, Failioit de tenir la querelle De bien et loyaument amer ; Son sens lui scet bien remonstrer Toutes les choses que je dy, Et ce qu'Amour nous fîst jurer Quant me donna le don d'amy.
l'envoy.
Loyaulté, vueiUiez asseurer Ma Dame que sien suy, ainsi Qu'elle me voulu commander, Quant me donna le don d'amy.
BALADE
Belle, s'il vous plaist escouter Comment j'ay gardé en chierté Vostre cueur qu'il vous pleut laissier Avec moy, par vostre bonté ; Saichez qu'il est enveloppé En unç cueuvrechief de Plaisance, Et enclos, pour plus grant seurté.
Ou coffre de ma souvenance.
Et pour nectement le garder, Je l'ay souventeffoiz lavé En lermes de piteux penser ; Et regrectant vostre beaulté, Apres ce, sans delay porté, Pourseicher, au feu d'Espérance, Et puis doulcement rebouté Ou coffre de ma souvenance.
Pour ce, vueillez vous acquicter De mon cueur que vous ay donné ; Humblement vous en vueil prier, En le gardant en loyaulté,
POÉSIES DB CHARLES I)*ORLKA?iS.
Soubz clef de bonne voulenté, Comme j'ay fait, de ma puissance, Le vostre que tiens enfermé Ou coffre de ma souvenance.
l'envoy.
Ma Dame, je vous ay compté De vostre cueur la gouvernance, Comment il est et a esté Ou coffre de ma souvenance.
BALADE
Se je vous dy bonne nouvelle, l'amant.
Mon cueur, que voulez vous donner?
Elle pourroit bien estre telle le cueur.
Que moult chier la vueil acheter.
Nul gueredon n'en quier demander, l'amant.
Dictes tost doncques, je vous prie, le cueur.
J'ay grand désir de la savoir.
C'est de vostre Dame et amye l'amant.
Qui loyaum^t fait son devoir.
Que me savez vous dire d'elle? le cueur.
Dont me puisse reconforter.
Je vous dy, sans que plus le celle, l'amant.
Qu'elle vient par deçà la mer.
Dictes vous vray? Sans vous mocquer.LE cueur.
Ouil, je vous le certiffîe, l'amant.
Et dit que c'est pour vous veoir.
Amour humblement j'en mercie, LE cueur.
Qui loyaunaent fait son devoir.
Que pourroit i^us faire la belle l'amant.
Que de tant pour vous se pener ?
Loyaulté soustient ma querelle, le cueur.
Qui lui fait faire sans doubter.
Pensez doncques de bien l'amer. l'amant.
Si feray je toute ma vie, le cueur.
Sans changier, de tout mon povoir.
Bien doit estre dame chérie, l'amant.
Qui loyaument fait son devoir.
BALADE
Mon cueur, ouvrez l'uis de Pensée , Et reœvez un doulx présent Que la très loyaument amée Vous envoyé nouvellement ; Et vous tenez joyeusement ; Car, bien devez avoir liesse , Quant la trouvez sans changement Tousjours très loyalle maistresse.
Bien devez prisier la journée Que fustes sien premièrement ; Car sa grâce vous a donnée, Sans faintise, très loyaument ; Vous le povez veoir clerement, Car elle vous tient sa promesse, Soy monstrant vers vous fermement Tousjours très loyalle maistresse.
Par vous soit doncques honnourée, Et servie soingneusement ; Tant comme vous aurez durée , Sans point faire département ; Car vous aurez certainement.
Par elle des biens à largesse, Puisqu'elle est si entièrement Tousjours très loyalle maistresse.
l'envoy.
Grans mercis des foiz plus de cent, Ma Dame, ma seule Princesse, Car je vous trouve vrayement Tousjours très loyalle maistresse.
BALADE
J'ay ou trésor de ma pensée Ung mirouer qu'ay acheté ; Amour, en l'année passée, Le me vendy de sa bonté ; Ou quel voy tousjours la beaulté De celle que Ten doit nommer, .
Par droit, la plus belle de France ; Grant bien me fait à m'y mirer, En actendant bonne espérance.
Je n'ay chose qui tant m'agrée, Ne dont tiengne si grant chierté, Car, en ma dure destinée, Mainteffoiz m'a reconforté ; Ne mon cueur n'a jamais santé, Fors , quant il y peut regarder Des yeulx de joyeuse plaisance , Il s'y esbat pour temps passer.
En actendant bonne espérance.
Advis m'est , chascune journée Que m'y mire , qu'en vérité Toute douleur si m'est ostée ; Pour ce, de bonne vouienté, Par le conseil de Leaulté, Mectre le vueil et enfermer Ou coffre de ma souvenance, Pour plus seurement le garder, En actendant bonne espérance.
Je ne vous puis, ne scay amer, Ma Dame, tant que je vouldroye ; Car escript m'avez pour m'oster Ennuy qui trop fort me guerroyé :
'iO POKSIBS l)B CI1AHLB8 ll'uilLKANS.
Mon seul amy, mon bien, ma joye, Cellui que sur tous amer veulx, Je vous pry que soyez joyeux En espérant que brief vous voye.
Je sens ces motz mon cueur percer Si doulcement, que ne sauroye Le confort, au vray, vous mander, Que vostre messaige m'envoye; Car vous dictes que querez voye De venir vers moy, se m'aid Dieux , Demander ne vouldroye mieulx.
En espérant que brief vous voye.
Et quant il vous plaist sduhaidier D'estre empres moy, où que je soye ; Par Dieu, nompareiiie sans per, C'est trop fait, se dire l'osoye ; Se suy je qui plus le devroye Souhaidier de cueur très soingneux, C'est ce dont tant suis désireux, En espérant que brief vous voye.
BALADE
L'autrier alay mon cueur veoir.
Pour savoir comment se portoit ; Si trouvay avec lui Espoir Qui doulcement le confortoit, Et ces parolles lui disoit :
Cueur, tenez vous joyeusement, Je vous fais loyalle promesse, Que je vous garde seurement Trésor d'amoureuse richesse.
Car je vous fais pour vray savoir.
Que la plus très belle qui soit Vous ayme de loyal vouloir, Et voulentiers pour vous feroit
POésiBS DK CHARLES d'oRLBANS. 47
Tout ce qu'elle faire pourroit ; Et vous mande que vrayement, Maugré Dangier et sa rudesse, Départir vous veult largement Trésor d'amoureuse richesse.
Alors mon cueur, pour dire voir, De joye souvent souspiroit, Et , combien qu'il portast le noir, Touteffoiz pour lors oublioit Toute la douleur qu'il avoit; Pensant de recouvrer brieftnent Plaisance, Confort et Liesse, Et d'avoir en gouvernement Trésor d'amoureuse richesse.
l'bnvoy.
A bon espoir mon cueur s'actent, Et à vous, ma belle maistresse, Que lui espargniez loyaument Trésor d'amoureuse richesse.
BALADE
Haa, Doulx penser, jamais je ne pourroye Vous desservir les biens que me donnez, Car, quant Ennuy mon povre cueur gerroyo, Par fortune , comme bien le savez, Toutes les foiz qu'amener me voulez Ung souvenir de ma belle maistresse; Tantost Doleur, Desplaisir et Tristesse S'en vont fuiant; ilz n'osent demeurer.
Ne se trouver en vostre compaignie ; Mais se meurent de courrons et d'envie, Quant il vous plaist d'ainsi me conforter. .
L'aise que j'ay, dire je ne sauroye.
Quant Souvenir et vous me racontez
Les très doulx fais, plaisans et plains de joye
De ma Dame, qui sont congneuz assez
48 POÉSIES DB CHAKLRS d'oRLRANS.
En plusieurs lieux, et si bien renommés ,
Que d'en parler chascun en a liesse.
Pour ce, tous deux pour me tollir Destresse,
D'elle vueilliez nouvelles m'aporter,
Le plus souvent que pourrez, je vous prie ;
Vous me sauvez, et maintenez la vie,
Quant il vous plaist d'ainsi me conforter.
Car lors Amour par vous deux si m'envoye
Ung doulx espoir que vous me présentez,
Qui me donne conseil que joyeux soye ;
Et puis après tous trois me promectez
Qu'à mon besoing jamais ne me fauldrez ;
Ainsi m'actens tout à vostre promesse,
Car par vous puis avoir, à grant largesse,
Des biens d'Amours, plus que ne scay nombrer,
Maugré Dangier, Dueil et Merencolie,
Que je ne crains en riens; mais les delïîe,
Quant il vous plaist d'ainsi me conforter.
l/ENVOY.
Jeune, gente, nompareille Princesse, Puisque ne puis veoir voslre jeunesse, De m'escrire ne vous vueilliez lasser ; Car vous faictes, je le vous certilfie, Grant aumosne dont je vous remercie, Quant il vous plaist d ainsi me conforter.
BALADE
Se je povoye mes souhais ' Et mes souspirs faire voler.
Si tost que mon cueur les a lais, Passer leur feroye la mer, Et vers celle , tout droit aler, - Que j'ayme du cueur si très fort.
Comme ma liesse mondaine Que je tendray jusqu'à la mort.
Pour ma maistresse souveraine.
POÉSIE* l>K CHAHLK8 U'OHLKA^iS. 40
Helas! la veiray je jamais ?
Qu'en dictes vous, très douli penser ?
Espoir m'a promis, ouil , mais Trop longtemps me fait endurer; Et, quant je lui viens demander Secours à mon besoing, il dort.
Ainsi suis chascune sepmaine En maint ennuy, sans réconfort, Pour ma maistresse souveraine.
Je ne puis demourer en paix, Fortune ne m'y veult laisser; Au fort, à présent je me tais.
Et vueil laisser le temps passer ; Pensant d'avoir au par alCT, Par Loyaulté où mon ressort Tay mis , de Plaisance Festraine, En guerdon des mauh qu'ay à tort Pour ma maistresse souveraine.
BALADE
Fortune , vueilliez moy laissier En paix une fois, je vous prie ; Trop longuement, à vray compter, Avez eu sur moy seigneurie.
Tousjours faictes la rencherie Vers moy, et ne voulez ouir Les maulx que m'avez fait souffrir, 11 a ja plusieurs ans passez ; Doy je tousjours ainsi languir ?
Helas ! et n'est ce pas assez?
Plus ne puis en ce point durer ; A Mercy, mercy je crie; Souspirs m'empeschent le parler ; Veoir le povez, sans mocquerie, 11 ne fault ja que je le dye ; Pour ce, vous vueil je requérir,
50 POLIES DE CIIAHLES d'oRLÉaNS.
Qu'il vous plaise de me tollir Les maulx que m'avez amassez, Qui m'ont mis jusques au mourir ; Helas ! et n'est ce pas assez ?
Tous maulx suis content de porter, Fors ung seul , qui trop fort m'ennuye, C'est qu'il me fault loing demourer De celle que tiens pour amye; Car pieca en sa compaignie Laissay mon cueur et mon désir; Vers moy ne veulent revenir, D'elle ne sont jamais lassez ; Ainsi suy seul, sans nul plaisir, Helas! et n'est ce pas assez?
l'entoy.
De balader j'ay beau loisir, Autres deduiz me sont cassez, Prisonnier suis, d'Amours martir ; Helas ! et n'est ce pas assez ?
BALADE
Espoir m'a apporté nouvelle Qui trop me doit reconforter, Il dit que Fortune la felle A voulu de soy raviser, Et toutes faultes amender, Qu'a faictes contre mon plaisir, En faisant sa roe tourner.
Dieu doint qu'ainsi puist avenir !
Quoy que m'ait fait guerre mortelle, Je suis content de l'esprouver.
Et le desbat qu'ay et querelle, Vers elle je veuil délaisser, Et tout courroux lui pardonner; Car d'elle me puis bien servir,
H>ésiES l)K CH.4RLRS n>*OIILÊ%N<«. Ht
Se loyaument veult s'acquicter.
Dieu doint qu'ainsi puist avenir !
Se la povoye trouver telle Qu'elle me voulsist tant aidier ; Qu'en mes bras, je peusse la belle (ne foiz à mon gré trouver ; Plus ne vouldroye demander, Car lors j'aurôye mon désir, Et tout quanque doy soubaidier.
Dieu doint qu'ainsi puist avenir !
l'envoy Amour, s'il vous plaist commander A Fortune de me chérir, Je pense joye recouvrer ; Dieu doint qu'ainsi puist avenir !
BALADE
Je ne me scay en quel point maintenir, Ce premier jour de May plein de liesse; Car d'une part puis dire sans faillir Que, Dieu mercy, j'ay loyalle maistresse, Qui de tous biens a trop plus qu'à largesse ; Et si pense que, la sienne mercy.
Elle me tient son servant et amy ; Ne doy je bien doncques joye mener, Et me tenir en joyeuse plaisance?
Certes ouil ! et Amour mercier Très humblement de toute ma puissance.
Mais d'autre part, il me convient souffrir Tant de doleur et de dure destresse Par Fortune, qui me vient assaillir De tous costez, qui de maulx est princesse; Passer m'a fait le plus de ma jeunesse.
Dieu scet comment, en doloreux party ; Et si me fait demourer en soussy, îx)ings de celle par qui puis recouvrer
52 POÉSIRS DE OHAHLKS D'oHI.ÉAMS.
Le vray trésor de raa droicte espérance,
Et que je vueil obéir, et amer
Très humblement de toute ma puissance.
Et pour ce May, je vous viens requérir.
Pardonnez moy de vostre gentillesse, Se je ne puis à présent vous servir Comme je doy, car je vous fais promesse ; J'ay bon vouloir envers vous , mais Tristesse M'a si longtemps en son dangier nourry, Que j'ay du tout joye mis en oubly ; Si me vault mieulx seul de gens eslongner, Qui dolent est ne sert que d'encombrance ; Pour ce, reclus me tendray en penser Très humblement de toute ma puissance.
l'envoy.
Doulx souvenir, chierement je vous pry, Escrivez tost ceste balade cy ; De par mon cueur la feray présenter A ma Dame, ma seule desirance, A qui pieca je le voulu donner Très humblement, de toute ma puissance.
BALADE
Mon cueur est devenu herniito En Termitaige de Pensée ; Car Fortune la très despite Qui Ta hay mainte journée, S'est nouvellement aliée, Contre lui , avecques Tristesse, Et l'ont banny hors de liesse ; Place n'a où puis demourer.
Fors ou bois de Merencolie , Il est content de s'y logier ; Si lui dis je que c'est folie.
Mainte parolle lui ay dicte, Mais il ne l'a point escoutée;
puksiBS i)K CHAKIES d'oiilka:<is. 53
Mon parler riens ne lui prouiite, Sa voulenlé y est fermée ; De legier ne seroit changée, Il se gouverne par Destresse Qui, contre son proufGt, ne cesse Nuit et jour de le conseillier; De si près lui tient compaignie Qu'il ne peut ennuy delaissier, Si lui dis je que c'est folie.
Pour ce saichiez, je m'en acquicte, Belle très loyaument amée, Se lectre ne lui est escripte Par vous, ou nouvelle mandée, Dont sa doleur soit allégée, Il a fait son veu et promesse De renoncer à la richesse De plaisir, et de doulx penser ; Et après ce, toute sa vie, L'abit de Desconfort porter.
Si lui dis je que c'est folie.
l'envov.
Se par vous n'est Belle sans per, Pour quelque chose que lui dye, Mon cueur ne se veult conforter.
Si lui dis je que c'est folie.
Dangier, je vous gecte mon gant, Vous appellant de traison, Devant le Dieu d'amours puissant Qui me fera de vous raison ; Car vous m'avez, mainte saison , Fait douleur à tort endurer, Et me faictes loings demeurer De la nompareille de France.
Mais vous l'avez tousjours d'usance
*1f POÉSIES DE CH.IHLBS D OKLRA^fS.
De grever loyauix amoureux , Kt pour ce que je suis l'un d'eulx, Pour eulx et moy prens la querelle ; Par. Dieu, vilain, vous y mourrez Par mes mains, point ne le vous celle, S' à Loyaulté ne vous rendez.
Comment avez vous d'orgueil tant?
Que vous osez sans achoison Tourmenter aucun vray amant Qui, de cueur et d'entencion, Sert Amours sans condicion ; Certes moult estes à blasmer, Pensez donques de l'amender, En laissant vostre malvueillance, Et par très humble repentance, Alez crier mercy à ceulx Que vous avez faiz doloreux, Et qui vous ont trouvé rebelle ; Autrement pour seur vous tenez Que gaige je vous appelle, S' à Loyaulté ne vous rendez.
Vous estes tous temps mal pensant,
Et plain de faulse soupecon ;
Ce vous vient de mauvais talant
Nourry en couraige félon ;
Quel mal ou ennuy vous fait on ?
Se paï amours on veult amer.
Pour plus aise le temps passer
En lyee joyeuse plaisance ;
C'est gracieuse desirance.
Pour ce , faulx, vilain, orgueilleux.
Changiez voz vouloirs oultragieux,
Ou je vous feray guerre telle
Que, sans faillir, vous trouverez
Qu'elle vauldra pis que mortelle,
S' à Loyaulté ne vous rendez.
IHlésiKS DB CHARMI9 D'oilliAN«. 5H
BALADE
Se Dieu plaist, brieftnent la niié<»
De ma tristesse passera, Belle très loyaument amée, Et le beau temps se monstrera :
Mais savez vous quant ce sera ?
Quant le douix souleil gracieux De vostre beaulté entrera Par les fenestres de mes yeulx.
Lors la chambre de ma pensée De grant plaisance reluira, Et sera de joye parée , Adonc mon cœur s'es veillera Qui en dueil dormy longtemps a, Plus ne dormira, se m'aid Dieux, Quant ceste clarté le ferra Par les fenestres de mes yeulx.
Helas ! quant vendra la journée, Qu'ainsi avenir me pourra Ma maistresse très désirée, Pensez vous que brief avendra ; Car mon cueur tousjours languira En ennuy sans point avoir mieulx, Jusqu'à tant que ce cy verra Par les fenestres de mes yeulx.
i/envov.
De Reconfort mon cueur aura Autant que nul dessoubz les cieulx, Belle, quant vous regardera.
Par les fenestres de mes yeulx.
BALADE
Au court jeu de tables jouer, Amour me fait moult longuement; Car tousjours me charge garder
KA POKSIES lis CHAKLBS IV(IKLKA>S.
Le point d'actente seulement ; En me disant que vrayement Se ce point lye scay tenir, Qu'au derrain je doy, sans mentir, Gaaingnier le jeu entièrement.
Je suy pris, et ne puis entrer Ou point que désire souvent; Dieu me doint une fois gecter Chance qui soit aucunement A mon propos, car autrement Mon cueur sera pis que martir, Se ne puis, ainsi qu'ay désir, Gaaingnier le jeu entièrement.
Fortune fait souvent tourner Les dez contre moy mallement; Mais Espoir, mon bon conseillier, M'a dit et promis seurement.
Que Loyaulté prochainement Fera Boneur vers moy venir Qui me fera, à mon plaisir, Gaaingnier le jeu entièrement.
l'envoy.
Je vous supply très humblement.
Amour, aprenez moy comment J'asserray les dez sans faillir; Par quoi puisse, sans plus languir, Gaaingnier le jeu entièrement.
BALADE
Vous, soyez la très bien venue Vers mon cueur, Joyeuse nouvelle, Avez vous point ma Dame veue?
Contez moi quelque chose d'elle; Dictes moy, n'est elle pas telle Qu'estoit? quant derrenierement.
Pour m'oster de merencolie.
PUBSIES l»K Cil A K LES D'oRLKANS S7
M'escrivy amoureusement : Cestes vous de qui suis amye.
Son vouloir jamais ne se mue , Ce croy je, mais tient la querelle De Loyaulté, qu'a retenue Sa plus prochaine daraoiselle ; Bien le monstre, sans que le celle, Qu'elle se maintient loyaument, Quant lui plaist, dont je la mercie, Me mander si très doulcement :
Cestes vous de qui suis amye.
Pour le plus eureux soubz la nue Me tiens, quant m'amye s'appelle ; Car en tous lieux , où est congneue, Chascun la nomme la plus belle.
Dieu doint que, maugré le rebelle Dangier, je la voye briefment.
Et que de sa bouche me die :
Amy, pensez que seulement Cestes vous de qui suis amye.
LBNVOY.
J'ay en mon cueur joyeusement Escript, afin que ne l'oublie.
Ce refrain qu'ayme chierement :
Cestes vous de qui suis amye.
BALADE
Trop longtemps vous voy sommeillier, Mon cueur, en dueil et desplaisir ; Vueilliez vous ce jour esveillier, Alons au bois le May cueillir.
Pour la coustume maintenir.
Nous orrons des oyseaulx le glay.
Dont ilz font les bois retentir, Ce premier jour du mois de May,
Le Dieu d'amours est coustumier ,
58 POÉSIES l>E GHAHLBS d'uHI.KANH.
A ce jour, de feste tenir,
Pour amoureux cueurs festier
Qui désirent de le servir ;
Pour ce, fait les arbres couvrir
De fleurs, et les champs de vertgay ;
Pour la feste plus embellir ,
Ce premier jour du mois de May.
Bien scay, mon cueur, que faulx Dangier Vous fait mainte paine souffrir ; Car il vous fait trop eslongner Celle qui est vostre désir; Pourtant vous fault esbat quérir; Mieux conseillier, je ne vous scay , Pour vostre doleur amendrir, Ce premier jour du mois de May.
l'envoy.
Ma Dame, mon seul souvenir, En cent jours n'auroye loisir De vous raconter, tout au vray.
Le mal qui tient mon cueur martir, Ce premier jour du mois de May.
BALADE
J'ay mis en escript mes soubais Ou plus parfont de mon penser ; Et combien, quant je les ay fais, Que peu me pevent profiter; Je ne les vouldroye donner Pour nul or, qu'on me sceust offt*ir, En espérant, qu'au par aler, De mille Tun puist avenir.
Par la foy de mon corps ! jamais Mon cueur ne se peut d'eulx lasser ; Car si richement sont pourtrais, Que souvent les vient regarder , Et s'y esbat pour temps passer,
POÉSIES 1>S CHAKL£S d'oRLÉANS.
En disant par ardent désir:
Dieu doint que, pour me œnforter,
De mille Tun puist avenir !
C'est merveille, quant je me tais, Que j'oy mon cueur ainsi parler ; Et tient avec Amour ses plais, Que tousjours veult acompaignier ; Car il dit que des biens d'amer Cent mille lui veult départir; Plus ne quier, mais que sans tarder.
De mille Tiin puist avenir.
l'envot.
Vueilliez à mon cueur accorder, Sans par parolles le mener.
Amour, que par vostre plaisir, Des biens que lui voulez donner, De mille l'un puist avenir.
BALADE
Par le commandement d'Amours Et de la plus belle de France, J'enforcis mon chastel tousjours Appelle Joyeuse plaisance, Assis sur roche d'Espérance, Avitaillé l'ay de Confort ; Contre Dangier et sa puissance, Je le tendray jusqu'à la mort.
En ce chastel y a trois tours , Dont l'une se nomme Fiance D'avoir briefment loyal secours, Et la seconde Souvenance, T^ tierce Ferme desirance.
Ainsi le chastel est si fort Que nul n'y peut faire grevanre ; Je le tendray jusqu'à la mort.
00 POésiRS DE CHARLES l>'oill.ÉAN8
Combien que Dangier, par faulx tours,
De le m'oster souvent s^avance ;
Mais il trouvera le rebours ,
Se Dieu plaist, de sa malvueillance ;
Bon droit est de mon aliance,
T^yaulté et lui sont d'accort
De m'aidier, pour ce, sans doubtance ;
Je le tendray jusqu'à la mort.
l'envoy.
Faisons bon guet sans decevance Et assaillons par ordonnance, Mon cueur, Dangîer qui nous fait tort ; Se prandre le puis par vaillance , Je le tendray jusqu'à la mort.
La première foiz, ma Maistresse,
Qu'en vostre présence vendray.
Si ravi seray de liesse ,
Qu'à vous parler je ne pourray ;
Toute contenance perdray ,
Car, quant vostre beaulté luira
Sur moy, si fort esbloira
Mes yeulx que je ne verray goûte ;
Mon cueur aussi se pasmera,
C'est une chose que fort doubte.
Pour ce, nompareille Princesse, Quant ainsi devant vous seray, Vueilliez, par vostre graat humblesse, Me pardonner, se je ne scay Parler à vous, comme devray ; Mais tost après, s'asseurera Mon cueur, et puis vous contera Son fait, mais que nul ne l'escoute; Dangier grant guet sur lui fera, C'est une chose que fort doubte.
POESIES DE CHARLES U OH LÉ AN S. (il
Et se mectra souvent en presse D'ouir tout ce que je diray ; Mais je pense que par sagesse Si très bien me gouverneray, Et telle manière tendray.
Que faulx Dangier trompé sera, Ne nulle riens n'apperœvra ; Si mectra il sa paine toute D'espier tout ce qu'il pourra ; C'est une chose que fort doubte.
BALADE
Me mocquez vous, Joyeulx Espoir, Par parolles trop me menez, Penseil^ous de me décevoir; Chascun jour vous me promectez Que briefment veoir me ferez Ma Dame, la gente Princesse , Qui a mon cueur entièrement ; Pour Dieu, tenez vostre promesse, Car trop ennuie qui actent.
Il a longtemps, pour dire voir, Que tout mon estât congnoissez ; N'ay je fait mon loyal devoir D'endurer, comme bien savez, Ouil, ce croy je plus qu'assez; Temps est que me donnez liess», Desservie l'ay loyaument, Pardonnez moy, se je vous pn^sse , Car trop ennuie qui actent.
Ne me mectez à nonchaloir.
Honte sera se me failliez , Yen que me fie main et soir En tout ce que faire vouldrez, Se mieulx faire ne me povez.
Au moins monstrez moy ma maistresst^
r>2 4*0KS1RS DE CHAHLRS U'OHLéANS.
Une foiz, pour aucunement AUegier le mal qui me blesse, Car trop ennuie qui actent.
l'kiivoy.
Espoir, tousjours vous m'asseurez Que bien mon fait ordonnerez, Bel me parlez, je le confesse; Mais, tant y mectez longuement, Que je languis en grant destresse, Car trop ennuie qui actent.
BALADE
Le premier jour du mois de Maj
S'acquicte vers moy grandement ;
Car, ainsi qu'à présent , je n'ay
En mon cueur que deuil et tourment ;
Il est aussi pareillement
Troublé , plain de vent et de pluie;
Estre souloit tout autrement,
Ou temps qu'ay congneu en ma vie.
Je croy qu'il se met en essay
De m'acompaignier loyaulment;
Content m'en tiens, pour dire vray.
Car meschans, en leur pensement.
Reçoivent grand allégement.
Quant en leurs maulx ont compaignie ;
Essayé l'ay certainement,
Ou temps qu'ay congneu en ma vie.
Las ! j'ay veu May joyeux et gay.
Et si plaisant à toute gent.
Que raconter au long ne scay Le plaisir et esbatement Qu'avait en son commandement ; Car Amour, en son abbaye.
Le tenoit chief de son couvent, Ou temps qu'ay congneu en ma vie.
POÉSIES l*K CHAHLBS D'onUbAUt. A3
l'sstov.
Le temps va je ne scay oommeat, Dieu ramende prouchainement !
Car Plaisance est endormie, Qui souloit vivre lyemcnt, Ou temps qu'ay congneu en ma vie.
BALADE
Pour Dieu, gardez bien souvenir Enclos dedens vostre pensée, Ne le laissiez dehors yssir, Belle très loyaument amée ; Faictesque chascune journée Vous ramentoive bien souvent La manière quoy et comment, Ja pieca, me feistes promesse, Quant vous retins premièrement Ma Dame, ma seule maistresse.
Vous savez que, par franc désir Et loyal amour conseillée, Me déistes que, sans départir, De m'amer estiez fermée ; Tant comme j'auroye durée.
Je metz en vostre jugement Se ma bouche dit vray ou ment; Si tiens que parler de princesse Vient du cueur, sans decevemenl, Ma dame, ma seule maistresse.
Non pourtant, me fault vous ouvrir La doubte qu'en moy est entrée :
C'est que j'ay paour, sans vous mentir, Que ne m'ayez, très belle née, Mis en oubly ; car mainte année Suis loingtain de vous longuement.
Et n'oy de vous aucunement Nouvelle pour avoir liesse ;
64 POÉSIES. I>B CHARLES D'ORLÉAIMS.
Pourquoy vis douloreusement, Ma Dame, ma seule maistresse.
Nul remède ne scay quérir, Dont ma doleur soit allégée ; Fors que souvent vous requérir, Que la foy que m'avez donnée Soit par vous loyaument gardée; Car vous congnoissiez clerement Que, par vostre commandement, Ay despendu de ma jeunesse, Pour vous actendre seulement, Ma Dame , ma seule maistresse.
Plus ne vous convient esclarsir La chose que vousay comptée:
Vous la congnoissiez, sans faillir ; Pour ce, soyez bien advisée Que je ne vous trouve muée ; Car, s'en vous trouve changement, Je requerray tout haultement, Devant Tamoureuse Déesse, Que j'aye de vous vengement, Ma dame, ma seule maistresse.
l'envoy.
Se je puis veoir seurement Que m'amez tousjours loyaument, Content suis de passer destresse En vous servant joyeusement.
Ma Dame, ma seule maistresse.
BALADE
Helas! helas! qui a laissié entrer Devers mon cueur doloreuse nouvelle ?
Conté lui a plainement, sans celer, Que sa Dame, la très plaisant et belle, Qu'il a longtemps très loyaument servie, Est à présent en griefve maladie ;
POÉSISS UE CIIAKLBS U ORLEANS. 65
Dont il est cheu en desespoir si fort, Qu'il souhaide piteusement la mort, Et dit qu'il est ennuyé de sa vie.
Je suis aie pour le reconforter, En lui priant qu'il n'ait nul soussy d'elle , Car, se Dieu plaist, il orra brîef conter Que ce n'est pas maladie mortelle, Et que sera prochainement guerrie; Mais ne lui chault de chose que lui die ; Aincois en pleurs, a tousjours son ressort Par Tristesse qui asprement le mort.
Et dit qu'il est ennuyé de sa vie.
Quant je lui dy qu'il ne se doit doubler, Car Fortune n'est pas si très cruelle, Qu'elle voulsist hors de ce monde oster Celle qui est des princesses l'estoille.
Qui partout luist des biens dont est garnie ; Il me respond ; qu'il est fol qui se fie En Fortune qui a fait à maint tort. Ainsi ne voult recevoir reconfort.
Et dil qu'il est ennuyé de sa vie.
l'envoy.
Dieu tout puissant, par vostre courtoisie Guérissez la, ou mon cueur vous supplie Que vous souffrez que la mort son effort Face sur lui, car il en est d'accort, Et dit qu'il est ennuyé de sa vie,
BALADE
Sitost que l'autre jour j'ouy Que ma souveraine sans per Estoit guérie, Dieu mercy, Je m'en alay sans point tarder Vers mon cueur pour le lui œnter ; Mais certes tant le desiroit,, Qu'à paine croire le f>ovoit,
^ POLIES DE CtlARLBS d'oRLÉANS»
Pour la grant amour qu'a en elle, Et souvent a par soy disoit :
Saint Gabriel, bonne nouvelle.
Je lui dis : mon cueur, je vous pry, Ne vueilliez croire ne pens^ Que raoj, qui vous suy vray amv, Vous vueille mensonges trouver, Pour en vain vous reconforter ; Car, trop mieulx taire me vaudroit, Que le dire se vray n'estoit ; Mais la vérité ^ est telle , Soyez joyeulx comment qu'il soit.
Saint Gabriel, bonne nouvelle.
Alors mon cueur me respcmdy :
Croire vous vueil sans plus doubler, Et tout le courroux et soussy Qu'il m'a convenu endurer, En joye le vueil retourner ; Puis après, ses yeulx essuyoit Que de plourer moiliiez avoit, Disant : il est temps que rappelles Espoir qui delaissié m'avoit.
Saint Gabriel, bonne nouvelk^.
l'eptvoy.
Il me dist aussi qu'il feroit, Dedens l'amoureuse chapelle, Chanter la messe qu'il nommoit :
Saint Gabriel, bonne nouvelle.
BALADE
Us! Mort qui t'a fait si hardie , De prendre la noble Princesse Qui estoit mon confort, ma vie, Mon bien, mon plaisir, ma richesse ; Puisque tu as prins ma maistressc ,
pocuBs i>B cuAMLm d'ouléans. (H
Prens moy aussi son serviteur, Car j'ayme mieulx prouchaiDement Mourir, que languir en tourment, En pâme, soussy et doleur.
Las! de tous biens estoit garnie, Et en droicte fleur de jeunesse ; Je pry à Dieu qu'il te maudie, Faulse mort, plaine de rudesse :
Se prise Tousses en vieillesse , Ce ne fust pas si grant rigueur :
Mais prise Tas hastivement, Et m'as laissié piteusement En paine, soussy et doleur.
Las ! je suis seul, sans compaignie, Adieu ma Dame, ma liesse ; Or est nostre amour départie, Non pourtant, je vous fais promes^»
Que de prières , à largesse, Morte vous serviray de cueur , Sans oublier aucunement, Et vous regrecteray souvent En paine, soussy et doleur
l'knvoy.
Dieu, sur tout souverain Seigneur, ()rdonnez, par grâce et doulceur.
De rame d'elle, tellement Qu'elle ne soit pas longuement En paine, soussy et doleur.
BALADE
J'ai aux esches joué devant Amours,
Pour passer temps, avecques faulx Dangier,
Et seurenient me suy gardé tousjours,
Sans nens perdre jusques au derrenier,
Que Fortimc lui est venu aidier,
Et par moschief, que maudite soit elle!
68 POésiKS UB CHARLES u'OHLEANS.
A ma Dame prise soudainement ;
Par quoy suy mat, je le voy clerement ,
Se je ne fais une Dame nouvelle.
En ma Dame j'avoye mon secours,
Plus qu'en autre, car souvent d'encombrier
Me delivroit, quant venoit à son cours,
Et en gardes faisoit mon jeu lier ;
Je n'avoye Pion, ne Chevalier,
Aufiin ne Rocq qui peussent ma querelle
Si bien aidier ; il y pert vrayement,
Car j'ay perdu mon jeu entièrement.
Se je ne fais une Dame nouvelle.
Je ne me scay jamais garder des tours
De Fortune, qui mainteffoiz changier
A fait mon jeu, et tourner à rebours ;
Mon dommaige scet bientost espier,
Elle m'assault sans point me deffier ;
Par mon serement, oncques ne congneu telle ;
En jeu party suy si estrangement.
Que je me rens , et n'y voy sauvement,
Se je ne fais une Dame nouvelle.
BALADE
Je me souloye pourpenser Au commencement de l'année, Quel don je pourroye donner A ma Dame la bien amée ; Or suis hors de ceste pensée, Car Mort l'a mise soubz la lame, Et l'a hors de ce monde ostée, .Te pry à Dieu qu'il en ait l'ame.
Non pourtant , pour tousjours gardt*r La coustume que j'ay usée , Et pour à toutes gens monstrer Que pas n'ay ma Dame oubliée ,
POésiBS t)B CHARLES D'oRLJÉANS. 69
De messes je Tay estrenée; Car ce me seroit trop de blasme De Foublier ceste journée, Je pry à Dieu qu'il en ait Famé.
Tellement lui puist prouffiter Ma prière, que confortée Soit son ame, sans point tarder, Et de ses biensfaiz guerdonnée En Paradis, et couronnée Comme la plus loyalle Dame Qu'en son vivant j'aye trouvée ; Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame
l'knvoy.
Quant je pense à la renommée Des grans biens dont estoit parée, Mon povre cueur de dueil se pasme ; De lui souvent est regrectée, Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame.
BALADE
Quant Souvenir me ramentoit La grant beaulté dont estoit plaine, Celle que mon cueur appeloit Sa seule Dame souveraine, De tous biens la vrayfe fontaine, Qui est morte nouvellement, Je dy, en pleurant tendrement, Ce monde n'est que chose vaine.
Ou vieil temps grant renom couroit De Creseide, Yseud, Elaine Et mainte autres, qu'on nommoit Parfaictes en beaulté haultaine.
Mais, au derrain, en son domaine La Mort les prist piteusement ; Parquoy pufe veoir clerement, Ce monde n'est que chose vaine.
70 POliSIBS DR CUARUSS d'0I|U£ANS,
La Mort a voulu at vouldpoit.
Bien Iç cogiK)is, mectre sa paine De destruire, s'elle povait, Liesse et Plaisance mondaine, Quant tant de belles dames maine Hors du monde; car vràyement Sans elles, à mon jugement, Ce monde n'est que chose vaine.
l'ehvoy.
Amours, pour vérité certaine, Mort vous guerrie Tellement ; Se n'y trouvez amendement, Ce monde n'est que chose vaine.
BALADE
Le premier jour du mois de May, Trouvé me suis en compaignie Qui estoit, pour dire le vray, De gracieuseté garnie; Et, pour oster merencolie, Fut ordonné qu'on choisiroit, Comme fbrtune donneroit , La fùeille plaine de verdure , Ou la fleur pour toute Tannée ; Si prins la feuille pour livrée.
Comme lors fût mon aventure.
Tantost après je m'avisay,
Qu'à bon droit , je l'avoye choisie ;
Car, puisque par mort perdu ay
La fleur, de tous biens enrichie,
Qui estoit ma Dame, m'amie,
Et qui de sa grâce m'amoît,
Et pour son amy me tenoit,
Mon cueur d'autre fleur n'a plus cure ;
A donc congneu que ma pensée
Accordoit à ma destinée,
Comme lors fut mon aventure.
H>ésiBS DR CHAALIS »'ORI.éANS. 71
Pour ce, la foeille porteray Cest an, sans qne point je Toublie ; Et à mon povoir me tendray Entièrement de sa partie ; Je n'ay de nulle fleur envie , Porte la qui porter la doit, Car la fleur, que mon cueur amoit Plus que nulle autre créature, Est hors de ce monde passée, , Qui son amour m'avoît donnée, Comme ïors fut mon aventure.
l'envoy.
Il n'est fueille, ne fleur qui dure Que pour ung temps, car esprouvé^»
Pay la chose que f ay comptée.
Comme lors fat mon aventure.
BALADE
Le lendemain du premier jour de May, Dedens mon lit, ainsi que je dormoye, Au point du jour m'avint que je songay Que devant moy une fleur je veoye.
Qui me disoit : Amy, je me souloye En toy fier, car pieca mon party Tu tenoies, mais mis Tas en oubly, En soustenant la fueille contre moy ; J'ay merveille que tu veulx faire ainsi.
Riens n'ay mefbit,ce pense je, vers toy.
Tout esbahy alors je me trouvay, Si respondy au mieulx que je savoye :
Très belle fleur, oncques je ne pensay Faire chose qui desplaire te doye ; Se, pour esbat, aventure m^envoye Que je serve la fueille cest an cy, Doy je pourtant estre de toy banny ?
Nennil certes, je fais comme je doy,
POÉSIRS liK CHAKLBS d'oRI.ÉANS.
Et, se je tiens le party qu'ay choisy, Biens n'ay meflfait, ce pense je, vers toy.
Car non pourtant honneur te porteray De bon vouloir, quelque part que je soye, Tout pour Tamour d'une fleur que j'amay Ou temps passé; Dieu doint que je la voye En Paradis, après ma mort, en joye; Et pour ce, fleur, chierement je te pry, Ne te plains plus, car cause n'as pourquoy.
Puisque je fais ainsi que tenu suy^ Riens n'ay méfiait, ce pense je, vers toj'.
l'envoy.
La vérité est telle que je dy,.
J'en fais juge Amour le puissant Roy; Très doulce fleur, point ne te cry mercy, Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy.
BALADE
En la forest d'ennuieùse tristesse, Ung jour m'avint qu'à par moy cheminoyc , Si rencontray l'amoureuse Déesse Qui m'appella , demandant où j'aloye.
Je r&pondy que par Fortune estoye Mis en exil en ce bois, longtemps a, Et, qu'à bon droit, appeller me povoye L'omme esgaré qui ne scet où il va.
Et soubzriant, par sa très grant humblesse , Me respondy : Amy, se je savoye Pourquoy tu es mis en ceste destresse, A mon povoir, voulentiers t'aideroye ; Car, ja pieca, je mis ton cueur en voye De tout plaisir, ne scay qui l'en osta ; Or me desplaist qu'à présent je te voye L'omme esgaré qui ne scet où il va.
Helas ! dis je, souveraine Princesse,
POtetS l»B CHARLES l/OKL^ANS. 73
Mon fait savez, pourquoy le vous diroye?
C'est par la Mort qui fait h tous rudesse , Qui m'a toHu celle que tant amoye, En qui estoit tout l'espoir que j'avoye, Qui me guidoit, si bien m'acompaigna En son vivant, que point ne me trouvoye L'omme esgaré qui ne scet où il va.
l'envoy.
Aveugle suy, ne scay où aler doye ; De mon baston afïin que ne forvoye, 'Je vois tastant mon chemin ca et là ; C'est grant pitié qu'il convient que je soye L'omme esgaré qui ne scet où il va.
BALADE
J'ay esté de la compaignie Des amoureux moult longuement, Et m'a Amour, dont le mercie, Donné de ses biens largement; Mais au derrain, ne scay comment, Mon fait est venu au contraire; Et, à parler ouvertement.
Tout est rompu, c'est à reffaire
Certes, je ne cuidoye mie Qu'en amer eust tel changement ; Car, chascun dit que c'est la vie Où il a plus d'esbatement; Helas! j'ay trouvé autrement ; Car, quant en l'amoureux repaire Cuidoye vivre seurement, Tout est rompu, c'est à reffaire.
Au fort, en Amour je m'affîe Qui m'aidera aucunement.
Pour l'amour de sa seigneurie Que j'ay servie loyaument ; N'oncques ne fis, par mon serenient,
Chose qui lui doye desplaire, Et non pourtant estrangemenl , Tout est rompu, c'est à reffaire.
l'envoy.
Amour, ordonnez tellement Que j'aye cause de me taire, Sans plus dire de cueur dolent :
Tout est rompu, c'est à reffaire.
BALADE
Plaisant Beaulté mon cueur nasvra Ja pieca, si très durement Qu'en la fièvre d'amours entra, Qui l'a tenu moult asprement ; Mais, de nouvel présentement, Ung bon medicin qu'on appelle Nonchaloir, que tiens pour amy, M'a guery, la sienne mercy, Se la playe ne renouvelle.
Quant mon cueur tout sain se trouva.
Il l'en mercia grandement; Et humblement lui demanda :
S'en santé seroit longuement ?
Il respondy très saigement :
Mais que gardes bien ta fourcelle .
Du vent d'Amours qui te fery, Tu es en bon point jusqu'à cy, Se la playe ne renouvelle.
L'embusche de Plaisir entra Parmy tes yeulx soutifvement ; Jeunesse Je mal pourchassa, Qui t'avoit en gouvernement; Et puis bouta priveement Dedens ton logis Testincelle D'Ardant désir qui tout ardy ;
POLIES DB CBARLE8 d'ORL^NS. 75
Lors fus nasvré, or t'ay guery, Se la playe ne renouvelle.
BALADE
Le beau sonleil, le jour saint Valentin, Qui apportoit sa chandelle alumée, N'a pas longtemps, entra ung bien matin Priveement en ma chambre fermée.
Celle clarté, qu'il avoit apportée, Si m'esyeilla du somme de Soussy, Où j'avoye toute la nuit dormy Sur le dur lit d'ennuieuse pensée.
•Ce jour aussi, pour partir leur butin Des Wens d'Amours, faisoient assemblée Tous les oyseaulx, qui parlans leur latin, •Crioyent fort, demandans la livrée Que Nature leur avoit ordonnée; •C'estoit d'un per comme chascun choisy ; Si ne me peu rendormir, pour leur cry, Sur le dur lit d'ennuieuse pensée.
Lors en moillant de larmes mon coessin.
Je regrectay ma dure destinée, Disant : Oyseaulx je vous voy en chemin De tout plaisir et joye désirée ; Chascun de vous a per qui lui agrée, Et point n'en ay, car Mort, qui m'a trahy, A prins mon per, dont en dueil je languy Sur le dur lit d'ennuieuse pensée.
l'enyoy.
Saint Valentin choisissent ceste année • Ceulx et celles de l'amoureux party; Seul me tendray, de confort desgamy, Sur le dur lit d'ennuieuse pensée.
76 POésIES DE CHARLES d'oRLBANS.
BALADE
Mon cueur dormant en nonchaloir,
Réveilliez vous joyeusement,
Je vous fais nouvelles savoir,
Qui vous doit plaire grandement ;
Il est vray que présentement
Une Dame très honnorée
En toute bonne renommée,
Désire de vous acheter.
Dont je suy joyeulx et d'accort ;
Pour vous, son cueur me veult donner,
Sans départir, jusqu'à la mort.
Ce change doy je recevoir En grant gré, très joyeusement ; Or, vous charge d'entier povoir Si chier et tant estroictement.
Que je puis plus que loyaument Soit par vous chérie et amée; Et, en tous lieux, nuit et journée L'acompaignier, sans la laissier, Tant que j'en aye bon rapport ; Il vous convient sien demeurer. Sans départir, jusqu'à la mort.
Alez vous logier ou manoir De son très gracieux corps gent, Pour y demeurer main et soir, Et l'onnourer entièrement; Car, par son bon commandement, Lieutenant vous veult ordonner De son cueur, en joyeulx déport; Pensez de bien vous gouverner, Sans départir, jusqu'à la mort.
BALADE
Belle, se ne m'osez donner De voz doulx baisiers amoureux, Pour paour deDangier courroucer, Qui tousjours est fel et crueux; J'en embleray bien ung ou deux ; Mais que n'y prenez desplaisir, Et que le vueilliez consentir, Maugré Dangier et ses conseulx.
De ce faulx vilain aveugler, Dieu scet se j'en suis désireux ; Nul ne le peut aprivoiser.
Tout temps est si souspeconneux , Qu'en penser languist doloreux, Quant il voit Plaisance venir ; Mais elle se scet bien chevir, Maugré Dangier et ses conseulx.
Quand estroit la cuide garder, Hardy cueur, secret et eureux , S' avecques lui scet amener Avis bon et aventureux , Desguisé soubz maintien honteux ; Bien pevent Dangier endormir ; Lors Plaisance fait son désir, Maugré Dangier et ses conseulx.
l'envoy.
Bien dessert guerdon plantureux Advis, qui scet si bien servir Au besoing, et trouver loisir, Maugré Dangier et ses conseulx.
BALADE
J'ay fait l'obseque de ma Dame Dedens le moustier amoureux,
78 POiSlBS DE CHARLES D'oRLÉANS.
Et le service pour son ame A chanté Penser doloreux ; Mains sierges de souspirs piteux Ont esté en son luminaire ; Aussy j'ay fait la tombe faire
• De regretz, tous de lermes pains, Et tout entour, moult richement , Est esoript : Cy gist vrayement
Le trésor de tous biens mondains.
Dessus elle, gist une lame Faictes d'or et de safQrs bleux ; Car saffir est nommé la jame De Loyaulté, et Tor eureux ; Bien lui appartiennent ces deux ; Car Eur et Loyaulté pourtraire Voulu, en la très débonnaire, Dieu, qui la fist de ses deux mains, Et fourma merveilleusement ; Cestpit,-à parler plainement. Le trésor de tous biens mondains.
N'en parlons plus, mon cueur se pasme
• Quant il oyt les faiz vertueux D^elle, qui estoit sans nul blasme ; Comme jurent celles et ceulx Qui congnoissoient ses conseulx ; Si croy que Dieu la voulu traire Vers lui, pour parer son repaire De Paradis, oh sont les sains,
Car c'est d'elle bel parement.
Que l'en nommoit communément Le trésor de tous biens mondains.
De riens ne servent pleurs, ne plains ; Tous mourrons, ou tart ou briefment ; Nul ne peut garder longuement Le trésor de tous biens mondains.
BALADE
Puisque Mort a prins ma maistresso, Que sur toutes amer souloye, Mourir me convient en tristesse, Certes plus vivre ne pourroye ; Pour ce, par deffaulte de joye Très malade,. mon testament J'ai mis en escript doloreux, Lequel je présente humblement Devant tous loyaulx amoureux.
Premièrement, à la haultesse Du Dieu d'amours donne et envoyé Mon esperit, et en humblesse Lui supplie qu'il le convoyé En son Paradis, et pourvoye ; Car je jure que loyaument L'a servi de vueil désireux ; Advouer le puis vrayement Devant tous loyaulx amoureux.
Oultre plus, vueil que la richesse Des biens d'Amours qu'avoir souloye, Départie, soit à largesse, A vraiz amans, et ne vouldroye Que faulx amans, par nulle voye, Eu eussent part aucunement; Oncques n'euz amistié àeulx; Je le prans sur mon sauvement Devant tous loyaulx amoureux.
l'envoy.
Sans espargnier or, ne monnoye, Loyaulté veult qu'en terre soye En sa chapelle grandement ; Dont je me tiens pour bien eureux, Et l'en mercie chierement Devant tous loyaulx amoureux.
BALADE
J'oy estrangement Plusieurs gens parler, Qui trop mallement Se plaingnent d'amer; Car, legierement, Sans paine porter, Vouldroient, briefment, Afin amener Tout leur pensement.
Cest fait follement D'ainsi désirer; Car, qui loyaument Veulent acquester Bon guerdonnement , Maint mal endurer Leur fault, et souvent A rebours trouver Tout leur pensement.
S' Amour humblement Veulent honnourer.
Et soingneusement Servir, sans faulser ; Des biens largement Leur fera donner ; Mais, premièrement, Il veult esprouver Tout leur pensement.