‹ Poésies de Charles PoncyChapitre 127 sur 177 · APPARITION · texte numérisé non relu

APPARITION

Ange des nuits! sur les flammes du jour Pourquoi fuis- tu les célestes rivages, Et pleures- tu , sous ces pâles ombrages , Tes souvenirs de tendresse et d'amour?

Regarde ces bosquets où jadis, jeune femme. Dans le berceau des fleurs tu balançais ton âme. Vois comme tout est triste, aride et désolé! Ne préfères-tu pas le séjour étoile, Le printemps éternel et les brises divines , A ces lieux, où tu peux, dans les jaunes épines, Déchirer ton beau voile blanc?

L'hiver a desséché , sous son sceptre de glace , Le frais et doux gazon qui couronnait le banc D'où tu laissais flotter tes regards dans l'espace. Ton parterre , que l'aube inonde de ses pleurs , A changé, pour le deuil, sa tunique de fleurs. Les pavots élancés , les roses embaumées ,

De leurs feuilles inanimées , Jonchent le sol désert. Et mon cœur, éperdu , S'effraie , en méditant sur le néant des choses ; En voyant qu'au bonheur, au chant d'amour, aux roses,

Les cyprès seuls ont survécu.

Oh ! ne viens pas errer dans ces sombres feuillages ; Car tu n'y trouverais que d'étrangers visages, Et la trace des pleurs que ta mort fit couler. Fuis au ciel , désormais ton unique demeure , Doux ange î ou , si tu veux parfois l'en exiler. N'en descends que pour consoler Celui qui t'appelle. . . et qui pleure.

Ruines de Selma que les glaciers recèlent, Où les nuages noirs et les ans s'amoncèlent; Où, des rochers géants qui nous barrent le Nord, Le souffle du printemps emporte l'avalanche , Comme on voit des vieillards la chevelure blanche S'envoler au vent de la mort;

L'ange des souvenirs sur vous vient de descendi'e ; Ses pieds, de vos tombeaux, font voltiger la cendre, 11 impose silence aux flots de l'Océan ,

Et de ces monts glacés, ensablés dans les grèves, J'ai vu, la harpe en main, le front voilé de rêves, Se lever l'ombre d'Ossian.

Oh! pourquoi déserter ta glorieuse tombe? Sur ces rocs monstrueux, dont la tête surplombe, • Pourquoi viens-tu gémir, transfuge du trépas? Le silence régnait sur ce sol des poètes , Et les sapins, les flots, et les harpes muettes Tressaillent au bruit de tes pas !

Ah ! c'est que le cercueil te pèse , Et tu viens combattre les vents ; Et l'Océan , que rien n'apaise , T'oppose encor ses flots mouvants; Et toi, l'œil rayonnant de flammes, Tu repousses l'assaut des lames , Et tes étincelants héros S'élancent de leurs lits funèbres, Comme brillent , dans les ténèbres , Les glaives qu'on sort des fourreaux.

Viens-tu recommencer la bataille sanglante Où Fingal, comme un roc brisé par la tourmente. Sur le penchant des monts roulait avec fureur; Où , quand tes bataillons , dans les plaines immenses , Secouaient tout à coup leurs crinières de lances, L'ennemi défaillait d'horreur;

Où tes guerriers blessés, s'étayant à des chênes, Mouraient en combattant, sans souffrir que des chaînes, Comme un serpent de fer, étreignissent leur flanc ; Et saluant de loin leur patrie et leur mère. Qu'ils ne revoyaient plus , par leur blessure amère Perdaient leur vie avec leur sang !

Oia souvent , quand le soir brunissait les collines , Qu'on entendait tomber les sources cristallines , En écharpes d'azur, dans le profond torrent, L'ennemi te laissait seul , maître de la plaine , Comme un roc que la mer, lorsque Dieu la refrène , Laisse à sec en se retirant?

Viens-iu, génie éclos dans le flanc des tempêtes, Enjamber de tes monts les colossales têtes, Rompre à coups de talon le sein des lacs gelés ; Veux-tu , cariatide aux robustes épaules , Soutenir, soulever tes cieux voisins des pôles, Tes cieux, de glaçons crénelés?

Illuminant tes nuits de sanglantes aurores, Fais-tu s'entre-choquer les rouges météores D'où tes nobles aïeux te parlaient dans les airs? Viens-tu, des lacs brumeux encaissés de ravines. Délivrer les guerriers que vos harpes divines Oublièrent dans leurs concerts?

Viens-tu recommencer ces fêtes homériques. Où le barde , entonnant ses hymnes héroïques , Inondait tous les cœurs d'un belliqueux frisson; Où la cognée en main , dans vos forêts prochaines ,

Pour servir de flambeaux vous élaguiez cent chênes Qui s'embrasaient à l'unisson ;

Où toutes les voix inspirées Célébraient la gloire et l'amour, Où l'herbe des tombes sacrées S'arrosait de pleurs chaque jour; Où les vierges immaculées Chantaient , de leur pudeur voilées , Leurs amants de lauriers couverts , Comme la mer d'ivresse écume Sous son voile flottant de brume Quand le jour dore ses flots verts?

Oh ! ces temps étaient beaux ! alors vos nobles chasses Faisaient fondre et craquer les plus épaisses glaces ! Suspendant aux plafonds vos larges bouchers Comme Dieu sous le ciel suspend les noirs nuages, Vous cherchiez des périls dans vos forêts sauvages, Où fourmillaient les sangliers.

Oh ! c'étaient de beaux jours ! A la sainte patrie Chacun vouait son âme et son idolâtrie. Vos rois ignoraient l'art de mendier la paix ; Du sang des ennemis la mer pourprait vos grèves; Le choc des boucliers criblés de coups de glaives Faisait tr<'inbler vos bois épais.

L'étranger s'asseyant aux banquets de vos fêtes ,

Barde, n'y venait pas rire de vos défaites,

Rougir de sang , de vin , ses glaives triomphants ,

Et, souillant vos beautés, sans pitié pour leurs larmes,

Egorgeant la patrie avec vos propres armes ,

Clouer rio:nominie au front de vos enfants.

Barde ! cette terrible épreuve , Nous l'avons subie à genoux.

Du fiel, dont la souffrance abreuve, La coupe est encor devant nous.

Mais qui dira si les tourmentes N'épurent pas les mers fumantes , Et si des révolutions Le bras qui tue ou qui mutile , Seigneur ! n'est pas de même utile Pour épurer les nations?

Les seize siècles morts qui dorment sur ta cendre , 0 barde glorieux , sont venus nous apprendre Que les hommes , sevrés de leurs combats mortels , Se doivent au bien-être , au salut de leurs frères , Et, pour se préserver des tyrans et des guerres. Ce n'est plus qu'à l'amour qu'ils diessent des autels !

C'est qu'il est odieux d'avoir les mains souillées , Les vêtements tachés, elles armes rouillées De ce sang fraternel qu'on aurait dû bénir !

C'est qu'enfin dans le sang la liberté se noie, Et que c'est un ciment bien mauvais qu'on emploie Pour édifier l'avenir î

Ossian ! si tes mers où la baleine hiverne , Si tes monts désolés dont la vaste caverne Semble boire les flots qu'on y voit s'engouffrer, Si tes champs de lichen , si tes vieilles Orcades , Où le froid, dans leur chute, a glacé les cascades, Où tout semble souffrir, où tout semble pleurer ;

Si tes palais détruits par la froide rafale. Enfin , si tout ce deuil de la terre natale Attristait ton grand cœur d'un douloureux effroi. Maître, viens sous nos cieux, où les ombres sublimes Des troubadours , tes fils , planent au haut des cimes ; L'accueil qu'ils te feront sera digne de toi.

Oh ! viens , car de nos chants l'harmonie est pareille A celle dont la mer assourdit ton oreille. Quitte Selma, Morven, déserts silencieux, Où ton orgueilleux cœur de désespoir se brise. Viens, sur un blanc nuage apporté par la brise, A tes puissants accords extasier nos cieux !

Viens , tu retrouveras les falaises sauvages ,

Le flot fumant (jiii mord le [)oilrail des rivages,

L'ouragan qui parfois désole nos climats.

La mer si redoutée et pourtant si chérie j

Tu retrouveras la patrie Avec un beau soleil au lieu de tes frimas.

Du trépied solennel où ta gloire l'exhausse , Ton génie, investi d'un divin sacerdoce, Viendra nous commander d'aimer et de bénir; Et, levant vers le ciel ta main de patriarche,

Tu dirigeras notre marche Aux champs promis oii Dieu féconde l'avenir !

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