BYRON A ALBANO
Eh bien! il oublia Virgile, et Naple et Rome, Il ne vit que la mer digne de son salut !
C'est que le grand Byron , le pèlerin sublime
Dont l'œil d'aigle embrassait, de cette noble cime,
La mer, tableau vivant de la Divinité ,
En saluant la mer par un hymne suprême ,
Saluait l'infini , l'idéal , Dieu lui-même ,
C'est qu'Harold saluait son immortalité.
— Seigneur, inspirez-moi qui je dois écouter, De la Réalité qui m'excite à me taire Ou de la Vérité qui m'exhorte à chanter? Eternel, Eternel! qui faut-il écouter Est-ce la voix du ciel ou celle de la terre?
LA REALITE
Dors, enfant; le sommeil trompe seul les douleurs. Suspends tes Hosanna; quitte ta lyre en pleurs
Que la tristesse a détendue :
Dors. L'idéal divin qu'invoque ton désir
Jamais par nul mortel ne s'est laissé saisir Dans les déserts de l'étendue.
LA VERITE
Espère en moi, poète! espère et chante encor. Vole et nage à travers mon ciel d'azur et d'or,
Et si ton vol ne peut atteindre , Au sein de l'infini , l'idéal adoré , Prends un si noble essor que ton front inspiré
De ses reflets puisse s'empreindie.
LA REALITE
Dors sans remords, enfant; le sommeil, c'est l'oubli. Les souvenirs de deuil dont ton cœur est rempli
Interrompront leur plainte amère.
Ris de ceux qui t'ont dit : « La mort n'existe pas. » Hélas ! demande-leur qui donc a , dans tes bras ,
Dévoré ta fille et ta mère?
LA VERITE
Espère et veille, enfant. Le sommeil, c'est la mort. Tu ne pourrais jamais t'endormir sans remord.
Exerce plutôt ta prunelle A supporter l'éclat de ma face de feu , Et ton âme à savoir comment du sein de Dieu
Ravonne la vie éternelle !
— Seigneur! quel doute sombre ose en moi s'agiter i
De votre Vérité renseignement austère
Sur la Réalité ne peut-il l'emporter?
Seigneur, qui faut-il suivre et qui dois-je écouter,
Est-ce la voix du ciel ou celle de la terre?
LA REALITE
Ferme les yeux , sinon tu verras ici-bas L'homme à l'homme livrant de criminels combats
Et la terre de sang rougie ; Et près du vieux Lazare exténué de faim , Balthazar savourant à la coupe d'or fin
L'ivresse de feu de l'orgie.
LA VERITE
Il faut ces grands combats , car la paix est au fond ! Les riches , les heureux î vois comme Dieu confond
Le bonheur que l'or leur suscite !
La justice de Dieu tôt ou tard resplendit : Balthazar, au milieu des siens, tombe maudit,
Et Lazare mort ressuscite.
LA REALITE
Ferme les yeux , sinon tu verras les hivers . Dans un froid ténébreux enserrer l'univers ,
VÉRITÉ ET RÉALITÉ. 3i7
Les élés embraser les plaines , Les éléments en proie à ces déchirements Qui font que de tristesse et d'épouvantements
Vos poitrines, la nuit, sont pleines.
LA VERITE
Il faut ces ouragans, ces célestes brasiers.
La terre, dans leur sein, boit les sucs nourriciers,
A leurs flancs la sève est ravie ; Et ce monde, en qui l'œil, l'hiver, voit un tombeau, Eternellement jeune, éternellement beau.
Verse éternellement la vie.
— Seigneur, à mes regards daignez faire éclater De votre Vérité le glorieux mystère.
Que la Réalité ne puisse me dompter.
Et que je sache enfin qui je dois écouter. Si c'est la voix du ciel ou celle de la terre.
LA REALITE
Qui te fait croire, enfant, que les hommes un jour Triompheront, unis d'intérêts et d'amour.
De l'égoïsme qui les ronge?
Va, la raison ne peut se fier à ces fous Qui rêvent la richesse et le bonheur pour tous.
Le songe est beau, mais c'est un songe.
LA VERITE
Verse et fais partager à tous l'espoir puissant Qui du ciel, malgré toi, pour te sauver descend.
Vois si le sang dont le Messie Lava l'iniquité n'a pas fructifié , Si l'avenir à qui ce sang fut confié
A démenti sa prophétie.
LA REALITE
Garde bien pour toi seul tout généreux espoir; L'avenir dont le rôle est de tout décevoir.
Espérances, projets ou rêves, Sait seul si , parmi vous , on entendra demain Le baiser de la paix au front du genre humain
Ou l'ardent cliquetis des glaives.
LA VERITE
Espère et ne dors pas, mais veille, car voici Les ténèbres s'en vont et les douleurs aussi ;
Car le règne du mal s'achève ; Les désolations ne retentiront plus Et tous les yeux verront le nouveau fiât lux
Qui sur l'Humanité se lève.
— Mon Dieu! ceignez mes reins, que je puisse lutter,
Que la soif de ma lèvre en vous se désaltère !
Réalité, tu veux en vain m'épouvanter :
La Vérité triomphe , et je vais l'exalter
Pour adoucir les maux qu'endure encor la terre.