‹ Poésies de Charles PoncyChapitre 39 sur 177 · LA BARQUE A SEC · texte numérisé non relu

LA BARQUE A SEC

Tout lui jetait un parfum de délice Qui l'enivrait.

Le soir. . . les flots avaient quitté la rive. La barque était à sec , triste et pensive

Comme un vieillard.

Le vent soufflait. Et le ciel, sans étoiles, Disparaissait sous les nocturnes voiles

Du noir brouiUard.

Pauvre petit esquif, délaissé sur nos grèves! Comme tes flots dorés, hélas! nos premiers rêves Nous bercent d'avenir; mais ils sont bien trompeurs! Et nos illusions, nos amours ineffables, Ne brillent qu'un instant, puis s'envolent, semblables A tes éphémères vapeurs.

Oui, tout luit, tout rayonne au matin de la vie! Mais la clarté du jour de la nuit est suivie. Quand vient le soir des ans , l'homme désenchanté , N'étant plus soutenu par le flot d'or des rêves , Comme toi, pauvre esquif, reste à sec sur les grèves De la froide réalité.

A MADAME ADÈLE LONCLAS.

Bien que la plainte soit commune , Puisqu'elle est dans toutes les voix , Sur la corde de l'infortune Je laisse encore errer mes doigts.

J'avais souvent , dans mes jours sombres , Maudit la noble pauvreté Oui rive, au milieu des décombres, Ma jeunesse et ma liberté.

A MADAME ADÈLE LONCLAS

Mais la sainte philosophie Éclaira ma vie et m'apprit Que, seul, le travail sanctitie, Que , seul , il féconde et nourrit .

Elle m'apprit, ô jeune femme!

A tuer tout orgueil en moi , A vouer mon corps et mon âme Au travail, cette grande loi.

Je dois à ses conseils pratiques, A SCS austères entretiens, L'oubli de mes maux chimériques Et rintellio:ence des tiens.

Tu n'as pas commencé sous d'aussi laids présages. Quand tu pris ton essor, vers un but glorieux , Dans la vie , où , plus tard , t'attendaient tant d'orages , Ton astre, à son lever, se montra radieux. Dieu conduisit vers toi la gloire et la fortune Qu'on voit si rarement suivre un même chemin , Et pour te faire un sort doublement beau , chacune Vint te guider par une main.

Tu brillas, les beaux jours aux beaux jours succédèrent;

Tout en toi rayonna de jeunesse et d'amour;

Mais, comme un songe heureux, ces beaux jours s'effacèrent.

L'inexorable temps le les prit sans retour.

Comme les blonds épis, ta vie était bercée

Au souffle du printemps, au souffle du l)onheur; Mais quand l'été parut, tu vis, d'effroi glacée. Paraître aussi le moissonneur.

Tu ne connus jamais les tourments du génie, Et, cependant, ton cœur fut un de ses autels! Tu ne ressentis point la fièvre et l'insomnie Compagnons obstinés des rêves immortels.

Jeune fdle, en voyant l'aurore sans nuages, Tu t'écrias : Le jour sera jjeau jusqu'au soir! Mais le vent du malheur, charriant les orages, Soudain renversa ton espoir.

Je sais une maison, dans les champs, isolée. Le rosier du Bengale et le pâle olivier Forment devant le seuil une modeste allée Dont nul profane pas ne foule le gravier. Là, jamais on ne voit la joie et le délire; On n'entend point des bals les concerts enivrants; Mais seulement, parfois, la brise qui soupire, Ou le bruit lointain des torrents.

Une mère adorée , en ce paisible asile ,

Parmi ses fils, oublie un passé de douleui-.

Tandis que les aînés, sous l'ombrage tranquille.

Demandent à l'élude un avenir meilleur.

Les jeux occupent seuls la belle et blonde tète

Du plus jeune, qu'on voit, dans les longs rameaux \erls,

A MADAME ADELE LONCLAS.

S'asseoir sur le feuillage, ou sur l'escarpolette Qui le fait voler dans les airs.

0 vous qui des douleurs sondâtes les abîmes ! Et qui savez combien de déchirements sourds Bouleversent du cœur les profondeurs sublimes Quand des êtres aimés la mort brise les jours , Songez que , dans ces lieux , une grande âme pleuri' : Que c'est là qu'elle espère. Et, si vous y passez, En jetant un regard sur sa pauvre demeure , Ne pleurez pas ! . . . mais bénissez !

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