‹ Poésies de Choderlos de LaclosChapitre 1 sur 27 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

PENDANT un siècle, Laclos n'a été que l'auteur des Liaisons dangereuses, un des chefs-d'œuvre du roman français. Cela reste son titre de gloire. Mais, depuis quelques années, on a voulu connaître, derrière l'écrivain, l'homme, et tout ce qui était tombé de cette plume célèbre. M. Edouard Champion a publié une dissertation sur f Education des Femmes, retrouvée dans les manuscrits de Laclos à la Bibliothèque Nationale; M. Louis de Chauvigny^ous a donné les lettres de Laclos à sa femme ; M. Dard, avec une érudition copieuse, a écrit une biographie de Laclos, où il disserte longuement sur son rôle dans la Révolution; presque au même moment, M. Caussy en publiait une autre, moins étendue, mais peut-être plus lisible, à la suite de laquelle il imprimait une dissertation inédite de Laclos sur la Guerre et la Paix. Ces ouvrages furent l'occasion d'une série d'articles, parmi lesquels il en est, comme celui de M. Remy de Gourmont sur la Femme naturelle, dans la première série de ses Promenades littéraires, les notes de MM. Jacques de Boisjolin et Georges Mossé sur Laclos et les « Liaisons dangereuses » ou l'essai de M. Caussy sur Chamfort et Laclos dans le Mercure de France, qui nous four-

nissent sur Laclos et sur son œuvre des points de vue tout nouveaux et du plus grand intérêt. Enfin^ il n'est pas jusqu'aux Liaiso?is dangereuses. dont on ne se soit occupé: par les soins de M. Jean deGourmont, une édition, revue sur les manuscrits et d'un format usuel, a répandu ce livre, jusque-là connu seulement d'un petit nombre de curieux et de lettrés. Ce mouvement est tout à l'honneur de l'érudition moderne. 11 peut servir aussi à montrer les ridicules de ce genre de curiosité, qui fait que l'on s'attache seulement à un auteur, parce qu'il vient d'être exhumé et qu'une sorte de snobisme l'a remis passage rement à la mode.

Nous publions ici les poésies de Laclos qui n'ont jamais été réunies et qui ne pouvaient l'être encore, à cause de la disparition momentanée d'une édition des Liaisons dangereuses, qui contenait la plus grande partie du bagage poétique de Laclos, et que l'un de nous a récemment découverte en Angleterre (on trouvera, dans l'appendice de ce volume, des détails sur cette édition et sur son histoire).

Nous avons ajouté, aux pièces contenues dans cette édition, celles qui étaient conservées dans les manuscrits de Laclos, à la Bibliothèque Nationale de Paris, et d'autres imprimées dans

VAlmanach des Muses et dans les Correspondances de La Harpe et de Grimm.

Nous n'osons croire que notre édition des poésies de Laclos les renferme toutes, car, en une telle matière, on ne peut être assuré de rien.

Nous serions au regret, si l'on nous prêtait le dessein de vouloir faire passer Choderlos de Laclos pour un grand poète. C'est un homme du dix-huitième siècle, qui a écrit des vers dont quelques-uns sont charmants, d'autres plus graves, mais tous selon la mode du temps ; il se trouve que c'est aussi l'auteur d'un des trésors de notre littérature ; c'est pourquoi rien de ce qu'il a écrit ne peut nous être indifférent. C'est pourquoi aussi nous nous sommes faits ses éditeurs.

Cependant, nous ne voudrions pas, par une affectation d'élégance tout à fait vaine ou, par un goût de modernisme que nous laissons à d'autres, médire de notre auteur : on pourrait faire une anthologie de pièces extraites de VAlmanach des Muses; cela vaudrait, sans doute, ces chefsd'œuvre dont on nous écrase chaque jour; Laclos y tiendrait sa place; et, quand bien même il n'aurait écrit que cette délicieuse chanson :

Lison revenait du village, C'était un soir...

nous le préférerions à feu Clovis Hugues et à tels autres pantalons de troisième république, poètes notoires et contemporains, dévoués à la cause du progrès, au travail, aux bonnes mœurs, et à toutes les vertus que le kantisme vante, et que le dixhuitième siècle ignora.

Enfin, éclairés par les avis ingénieux de cet ami des livres qu'est M. Dorbon, l'aîné, nous avons voulu que Les poésies de Laclos fussent présentées au public sous une forme qui ne les déparât point. Prenant comme modèle le Racine de 178 i et les autres ouvrages ad usum Delphini publiés à cette époque par Didot, nous avons demandé à M. Dumoulin, de vouloir bien, en utilisant les anciens types Didot, se charger de l'impression de ce petit volume. Puisse-t-il satisfaire les amis du dix-huitième siècle, et leur faire oublier pendant un moment qu'il y a eu, depuis 1789, trois républiques, un nombre incalculable de révolutions, outre une quantité incroyable de sots, de politiciens, de rêveurs et de poètes romantiques, depuis Anacharsis Clootz « l'orateur du genre humain », jusqu'à nos modernes sycophantes.

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