‹ Poésies de Daniel LesueurChapitre 17 sur 85 · ES LOISIRS DE SARDANAPALE · texte numérisé non relu

ES LOISIRS DE SARDANAPALE

Et l'orgueilleux vainqueur compte dans sa pensée Les dépouilles sans nombre, et les troupeaux sans fin Qui rapportent l'albâtre et l'argent et l'or fin Des palais tout fumants de Suse renversée.

Il rit, car il revoit, dans son clair souvenir, Les prisonniers se tordre en d'horribles supplices, Et les griffes de fer déchirer les chairs lisses, Et de l'orbite noir l'œil frémissant jaillir.

Il sait qu'en ce moment aux remparts de Ninive Pendent des pieds, des mains et de sanglantes peaux. Lui, dans ses beaux jardins, trouve doux son repos, Car l'épouvante enfin tient la terre captive.

Et devant lui, très droite et rose de bonheur, Sur un siège pompeux, sa jeune souveraine, L'épouse de son choix, sourit, belle et sereine, Se demandant à quoi rêve son cher seigneur.

Elle a pendant longtemps pleuré de son absence, Regrettant les baisers de l'effroyable roi Et murmurant le nom, qui jette au loin l'effroi, De ce nouvel Assur, qu'on craint et qu'on encense.

Et ses yeux, ses grands yeux aux longs cils de velours, Contemplent, enivrés, le visage inflexible Qu'ils ont vu, dans les nuits à l'extase indicible, Souvent pâlir de joie en ses noirs cheveux lourds.

Ainsi tous deux, assis à l'ombre des grands arbres, Elle amoureuse enfant, lui conquérant hautain, Dans leurs songes perdus, achèvent leur festin, lit le soleil couchant colore au loin les marbres.

Sans un geste, autour d'eux les muets serviteurs Restent, pleins de respect, ainsi que des statues ; Même, instinctivement, les harpes se sont tues, Éteignant par degrés leurs accords enchanteurs.

Mais — leçon qu'à l'Asie il faudra qu'on enseigne — Aux branches d'un palmier, près de ce couple heureux, Et de son col tranché montrant le disque affreux, La tête de Teumman, le roi de Suse, saigne.

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