PHILOSOPHIE
Et Demain toutefois, recueillant vos idées, En illuminera le Passé, noir décor; Elles iront ainsi, par le temps fécondées, Grandissantes encor.
Elles ajouteront leur pierre à l'édifice Dont vous étudiez, pensif, les fondements : Tour dont le sang des cœurs, les pleurs du sacrifice Forment les durs ciments,
Et qui monte toujours, Babel inébranlable, Et qu'on n'augmentera qu'en faisant comme vous, En sondant les secrets du passé formidable, Car lui seul est à nous.
Moi, qui de ces lueurs reste tout éblouie, Et qui toujours échappe à la réalité, J'eus un songe embrassant — vision inouïe! — La vague immensité.
Je vis l'effort constant de l'ardente Nature, A chaque illusion accordant son tribut Et suivant jusqu'au bout l'éternelle aventure, Toucher enfin le but.
De progrès en progrès se cherchant elle-même, Grâce à des millions de siècles entassés La matière unirait dans un être suprême Ses pouvoirs dispersés.
Elle aurait ce jour-là la pleine conscience De son essence propre et de ses propres lois ; Toute évolution et toute expérience Cesseraient à la fois.
Les temps seraient remplis. La puissance infinie N'étant qu'un attribut de l'absolu savoir, Il paraîtrait enfin, ce Dieu que l'esprit nie, Que le cœur voudrait voir.
Ainsi s'expliquerait le tourment indicible, Le désir implacable et de tous les instants Qui sur l'âpre chemin du bonheur impossible Nous traîne haletants.
Ce rêve d'idéal, d'amour et de lumière, Qui commence à la bête et qui finit à Dieu, Nous charme, nous, chétifs, à la forme première Disant à peine adieu.
Mais tandis qu'autrefois, par une erreur grossière, Nous placions hors de nous la divine grandeur, Nous savons aujourd'hui que de notre poussière Doit surgir sa splendeur.
Nous la portons en nous, comme l'infime atome En germe recelait l'esprit qui resplendit. Quoi! déjà dans nos seins le sublime fantôme Se dégage et grandit.