‹ Poésies de Daniel LesueurChapitre 60 sur 85 · L'INDE "BOUDDHIQUE · texte numérisé non relu

L'INDE "BOUDDHIQUE

x\mi, j'ai vu par vous les régions splendides Où vous avez erré si longtemps loin de moi ; Votre amour et vos soins, qui m'y servent de guides, M'en ont ôté l'effroi.

J'ai plongé sans péril en leur puissant mystère. Vous seul avez porté le poids des lourds travaux ; Vous seul avez bravé, dans votre exil austère, Mille dangers nouveaux.

Moi, je jouis en paix de votre œuvre hardie. O voyageur aux mains pleines d'illusions! La sphère où je circule est par vous agrandie, Car j'ai vos visions.

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Si vous avez vécu dans les siècles antiques Que les temples déserts vous semblaient contenir, Moi, je hante aujourd'hui tous ces hautains portiques Dans votre souvenir.

L'Inde s'est tout entière empreinte en vos pensées, Et, comme j'y sais lire, ainsi je l'entrevois. Sa présente misère et ses splendeurs passées Me frappent à la fois.

Comme vous, ce que j'aime en elle, triste esclave, Ce n'est pas sa beauté, qu'un maître viola, Ni ses villes d'or fin que l'eau du Gange lave, Que l'Occident vola.

C'est l'idée immortelle, invincible, insondable, Qui jadis y fleurit, digne d'un tel décor, Qui, dans le sein muet du désert formidable, S'épanouit encor;

Idée où la science, en nos sombres contrées, Sans poétique flamme, arrive pas à pas, Mais qui brille et se vêt de ses grâces sacrées Au soleil de là-bas.

C'est l'évolution, l'éternité des choses, L'Absolu qui se crée, en des efforts constants, Par les combinaisons et les métamorphoses Des formes dans le temps.

C'est notre être perdant au tombeau sa substance, Mais s'immortalisant par tout ce qu'il aima, Effet qui devient cause après son existence, Mystérieux Karma*.

Quoi ! ne suffit-il pas à notre ardeur amère, Au sein du radieux et vivant tourbillon, De laisser après nous de notre œuvre éphémère Un éternel sillon?

Quoi! ne suffit-il pas au besoin de justice

Qu'un mot de notre lèvre, aussitôt oublié,

Pour le bien ou le mal à jamais retentisse,

Fécond, multiplié?

A notre lâche cœur qui cherche un vain salaire, Que peindraient de plus grand ses vœux intéressés? Et pour nous arrêter aux heures de colère N'est-ce donc point assez?

* Le Karma est un principe immatériel qui, pour les Bouddhistes, répond à l'idée de l'âme. Il ne conserve pas au delà de la tombe la personnalité de l'être humain ; il en est la quintessence, ce qu'on pourrait appeler la résultante morale. Mais nous prenons ici le mot dans un sens plus précis, enveloppant sous ce terme la série impérissable d'effets dont toute existence devient le point de départ, et qui varie suivant chaque action, chaque parole et même chaque pensée de cette existence. Voilà en effet ce que nous laissons après nous d'immortel, ce qui attache au moindre de nos actes une telle importance et au rôle de l'homme une telle grandeur. — D. L.

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