VENISE
Sur les tlots endormis de cette mer tranquille, Debout comme un vaisseau sur son ancre immobile, Voilà Venise ! — Allons ! De ces mille canaux Qui, tels qu'un long serpent déroulant ses anneaux, Rampent dans la cité, dont leurs ondes limpides Viennent avec amour baiser les pieds humides, Que la noire gondole ^ effleure les détours, Tandis que ma pensée, évoquant les vieux jours, Sur le fleuve des ans, aux souvenirs fidèle, Va s'élancer légère et rapide comme elle.
Quel est, à l'horizon, ce verdoyant rideau ? C'est le refuge aimé du pécheur!... le Lido! Voici la vaste plage et les fraîches prairies Où couraient de Byron les sombres rêveries ^ Quand il jetait au monde, effrayé de ses vers.
' Toutes les gondoles à Venise sont noires : un ancien deorct df la république l'avait ordonné ainsi; cet usage s'est maintenu,
- Pendant le long séjour qu'il a fait à Venise, lord Byron se promenait tous les jours à cheval sur le Lido. C'est là qu'il a oDinposé une grande partie de son poëme de Don Juan.
POÉSIES DIVERSES. 2SiJ
Du sceptique Don Juan les sarcasmes amers.
Voyez-vous, gondoliers, sur la lagune immense, Ce pont qui se déploie où la ville commence? Contemplons un moment cet imposant tableau. Ce long ruban qui glisse en se tendant sur l'eau ', Et dont un bout s'attache à Venise étonnée. Par ce câble de pierre au rivage enchaînée : Puis le vieil arsenal, où se forgeaient les fers Dont l'altière Venise enveloppait les mers! Deux fois muets témoins d'une gloire expirée, Les lions qui veillaient aux portes du Pirée ^ Semblent ici pleurer, accroupis sur le seuil, Une double splendeur que suit un double deuil.
Courage, gondoliers 1 Penchez-vous sur la rame, Fendez le flot qui s'enfle, et déchirez la lame. Devant ces trois palais passons vite, passons ! Nous chercherions en vain les brillants écussons Qui décoraient jadis leur façade orgueilleuse, Hélas 1 ils ont fait place au nom d'une danseuse 3.
' Le pont qui unit maintenant Venise à la terre ferme, et qui a été construit pour le chemin de fer. Il n'a pas moins de 150 arches.
2 Devant la façade de l'arsenal sont quatre lions en marbre de taille colossale ; ils furent enlevés à Athènes, en 1687, par Morosini, surnommé le Péloponésiaque. Le plus grand de ces lions était à l'entrée du Pirée.
•^ Trois des plus anciens et des plus beaux palais de Venise, sur le grand canal, ont été achetés par mademoiselle Taglioni.
2;iO POI^SIKS DIVEHSKS.
Mais ici. compagnons, qu'un mouvement moins vif Ralentisse le vol de mon léger esquif!
Voyez le Rialto, dont l'imposante masse S'abaisse, et, par degrés, s'amoindrit et s'efface. Reposez-vous, amis : laissez le flot glisser Et, sous ce haut balcon, doucement me bercer ! Vous avez reconnu cette antique demeure Que semble caresser la vague qui l'effleure : Palais des Cavalli, pourrions-nous oublier Quel hôte enorgueillit ton toit hospitalier*? Le silence a longtemps pesé sur ton histoire, Mais l'exilé royal vient rajeunir ta gloire : Tes murs seront bénis, car ils ont abrité Du trône et du malheur la double majesté; Salut, noble palais, qui gardes pour la France, Près des vieux souvenirs, une jeune espérance!
Oh! que j'aime, emporté sur ce large canal, A voir, mirant dans l'eau leur front oriental. Ces coquettes maisons, ces pompeux édifices. Où le passé grava ses vertus et ses vices. Et, soudain ranimé, nous parle tour à tour De gloire, de plaisirs, de combats et d'amour ! Que de noms éclatants, de leur splendeur éteinte Ont laissé sur ces murs l'ineffaçable empreinte ! Balbi, Mocenigo, Lorédan, Foscaril...
Et qui ne saluerait d'un regard attendri
' Le palais Cavalli appartient aujourd'hui à M. le comte de Cliambord, qui l'habite pendant l'hiver.
La fenêtre gothique où Desdémone assise ' Rêvait d'amour, au soutïle embaume de la brise, Et les deux pavillons où Faliéro jadis - Crut vainement tromper l'œil et le bras des Dix?
Mais partout sous nos pas les merveilles semées Veulent d'autres tributs pour d'autres renommées : Immortels créateurs de l'art vénitien, Palladio, Palma, Tintoret, Titien, Et toi, Paul Galiari, que la fiére Vérone ^ A doté de son nom, ta plus belle couronne. Déroulez devant moi vos chefs-d'œuvre rivaux, Orgueil des anciens temps, désespoir des nouveaux; Tous ces marbres pieux, ces toiles symboliques. Dont vos mains ont paré les saintes basiliques î Laissez-moi promener mes regards éblouis Sur ces récits vivants des jours évanouis; Monuments de grandeur, souvenirs de victoire. Où le pinceau redit la merveilleuse histoire De ces républicains, plus despotes cent fois, Plus fastueux, plus tiers, plus riches que des rois !
Mon àme, dévorant ces éloquentes pages.
Sur l'aile du génie a remonté les âges ;
' Ou voit sur le grand caual la petite mais Julie maisou habite^-, dit-on, par Desdémoua.
- Le palais de Mariuo Faliéro, dout les ailes sout formées par dtu\ pavillons qui s'avancent sur Teau, est situé tout près de la maison de Desdéraona.
•'' Paul r.nliari. plus roiiiui sous le i;ui!i d.- IVinl Vero'.iéir.
Et je revois Venise avec ses rudes lois,
Ses folles nuits, ses jours marqués par tant d'exploits,
Ses hymnes belliqueux, ses molles sérénades,
Et la mort se mêlant aux jeux des mascarades.
Sous les plombs dépeuplés, dans les cachots déserts,
J'entends grincer encor le bruit rauque des fers ;
Des jjiiifs ^ abandonnés je remplis les abîmes ;
Je compte, sur ce pont-, les soupirs des victimes;
Du terrible conseil j'écoute les arrêts;
Le tribunal, le prêtre et le bourreau sont prêts;
Du canal Orfano la vague solitaire
S'ouvre, et de la sentence engloutit le mystère.
Puis, un plus doux tableau vient reposer mes yeux : La place de Saint-Marc éclate en cris joyeux ; Cent groupes variés, que le plaisir appelle, S'élancent!... On se presse, on se heurte, on se mêle ; Le masque, protecteur des discrètes amours, Oppose à l'œil jaloux son rempart de velours. Que de propos galants, de tendres causeries. Courent sous les arceaux des longues galeries ! De bruit et de mystère assemblage confus, Où les vœux, les serments, — quelquefois un refus, — Se croisent, et, frappant l'écho qui les renvoie. Peuplent ces lieux d'amour, de folie et de joie 1
' On nomme les puits les prisons inférieures silnées sons le palais ducal.
- Le pont qui conduisait les accusés des prisons au tribunal s'appelle le Pont des Soujjirs.