Poésies de Félix Arvers
« Le plus durable tombeau que l'on puisse élever à un poète, c'est une édition définitive, corrigée par une main pieuse et un cœur qui se souvient ».
Théophile Gautier-
Felix, nomen non omcn ! Fclix, un nom et non pas lin présage ! Ce Joli Jeu de mots latin, que Fe'lix ^{}'rers avait adopté pour devise, a eu sa part de vérité du l'ivant du poète. Il ne connut pas, sans doute, sur la terre, toute la félicité qu'il avait pu rêver et il mourut Jeune, ignorant, à coup sûr, malgré de réels succès, que sa mémoire passerait à la postérité.
Sous ce dernier rapport, l'avenir est venu infliger un démenti à l'adage choisi, car il peut s'appeler heureux l'écrivain dont un seul sonnet a suffi, vis-à-vis dii grand public littéraire, à consacrer la gloire. Et pourtant, malgré l'éclat de cette renommée un peu restreinte, il y a lieu de se demander si l'impeccable poète des Heures perdues ne méritait pas mieux pour l'ensemble de son œuvre et si ses autres vers ne sont pas, pour la plupart, dignes d'être maintenus à côté du
célèbre sonnet «. imité de l'italien >. Telle est, d'ailleurs l'opinion de M. Bla\e de Bwy, un des rares écrivains qui se soient donné la peine de prendre corps à corps le recueil de vers de i833, dans une étude publiée en février i883 dans la Revue des Deux-Mondes. «.L'ensemble du volume, conclut M. H. Bla\e, dénonce un artiste, et bien décidément, le poète Ai^vers vaut jnieux que le sonnet d'Arvers.»
C'est en i833, qu'en un volume de format in-octavo, ce remarquable sonnet et Vœuvre qui l'encadrait, firent leur apparition .
Edité par Fournier jeune, le volume avait de l'élégance, suivant la formule romantique d'alors. Mes Heures perdues, tel était le titre bien modeste adopté par le poète, et ses Heures perdues ne le furent pas pour tout le monde, car l'ouvrage reçut un accueil des plus honorables et, peu de temps après, devenait, par ce fait, a peu près introuvable.
Malgré cette excessive rareté, que seule put faire excuser la présence de l'immortel sonnet dans un grand nombre d'anthologies et de recueils de critique littéraire, les œuvres poétiques de Félix Arvers n'étaient guère à la disposition de ses partisans et du public que dans les Bibliothèques de l'Etat.
En i8y8, une nouvelle édition parut, connue depuis sous le nom d'édition Cinqualbre, en format restreint. La préface en avait été confiée au barde si charmant el si français, Théodore de Banville, un des poètes de notre temps qui pouvait le mieux apprécier la pureté sonore et cristalline de la rime che^ son prédécesseur au Parnasse.
Ce fut, hélas ! la seule bonne fortune de celte réimpression, oii les fautes se comptent par centaines et oii l'oubli de l'exactitude Jut, à ce point, consommée qu'une pièce de Félix Arrers, d'ailleurs fort belle, La Ressemblance y fut reproduite comme ayant fait partie de l'œuvre originale.
Or, cette pièce, je n'avars été asse-[ heureux pour la rencontrer qu'en iS68, ce qui ne m'avait permis de la mettre au jour qu'en Décembre i86g, soit dix-neuf ans après la mort de son auteur et trente-six ans après la publication de son œuvre poétique.
De là, les erreurs sans nom qui émaillèrent les études et les commentaires de cette époque. Je n'en relèverai qu'une, en passant, précisément, dans les pages tout à fait dignes du poète que M. Bla\e de Burj- a consacrées à son souvenir. Il y parle de l'édition première, comme datant de i83i et, parmi les morceaux qui j^ figurent, donne à La Ressembhance une place très
large.
Une lacune était donc à combler. Aujourd'hui un homme de cœur, dont la modestie voudrait en vain se refuser à la reconnaissance que je fais ici de ses hautes qualités et de ses mérites, M. Charles Poullain, légataire universel de Félix Arvers, lient à fixer, dans cette édition, que nous espérons définitive, le souvenir toujours agrandi et magnifié du poète qui n'est plus.
Il a bien voulu demander à moi et à mon frère, fils du collaborateur le plus constant d'Arvers au théâtre, de nous joindre à lui pour apporter, notre modeste pierre au monument pieux qu'il voulait élever.
A cette réimpression de l'unique volume de poésies
publié par l'Auteur du célèbre sonnet « imité de l'italien ^>, nous avons, d'un commun accord, pensé qu'il était d'un intérêt réel, pour tous ceux qui se sont attachés à lajîgure in aiment curieuse de ce membre de la pléiade de i83o, et non un des moindres d'entre eux, de joindre la réponse à deux importantes questions.
(2i(el fut l'écrivain ? Telle est la première. Quelle femme a-t-il désignée dans sou sonnet désormais immortel? Ce sera la seconde.
Une sorte d'incertitude semble planer encore sur la mémoire d'Arvers. Inutilement et à plusieurs reprises, au milieu delà nuée de papotages sans renseignements, des voix plus autorisées se sont él^ées pour donne)' un contour plus exact, pour établir , la physionomie sincère de l'auteur de Mes Heures perdues.
De même que, par une amusante fiction pamphlétaire, on a essayé d'établir que Napoléon n'a pas existé, il est des gens qui n'ont pas craint de prendre ou de feindre de prendre Félix Arvers pour un pseudonyme de .Sainte-Beuve, à qui celui de Joseph Delorme aurait pourtant dû suffire. L' invraisemblance ne les a même pas arrêtés, quand ils ont vu le célèbre critique être le premier à vanter le sonnet dont ils ont voulu lui donner la paternité.
Ont-ils cru, d'ailleurs à celte paternité ? Non, sans doute. Mais la théorie trop hardie qu'ils essayaient de soutenir cadrait avec leur désir d'établir une légende qu'il me sera, tout à l'heure, facile de réfuter.
Quoique, dans plusieurs de ses poésies de Jeunesse,
le poète ait chanté les bords toujours verts de l'Yonne, dont la famille de sa mère était orii^inaire, Paris a le droit d'ajouter son nom à la liste de ses glorieux enfants.
Alexis-Félix An'ers est, en effet, né à Paris, dans nie Saint-Louis, i, rue Guillaume, actuellement rue Budé, le 23 Juillet iSo6. Son père était un viticulteur établi marchand de vins en gros dans la capitale. Sa mère était de l'arrondissement de Joigny. Ce fait explique pourquoi une partie des jeunes années du
poète s'écoula
dans ces prairies,..
Rivages fortunés où. parmi les roseau.x, L'Yonne tortueuse égr.re au loin ses eaux.
Il j' passa surtout ses heures de vacances et j' trouva l'inspiration de ses premiers chants. Mais le soin de son éducation l'appelait à Paris, bien que son père se fût, dès iSiQy retiré à Cé\y, dans le pays natal de sa femme.
Après d'excellentes études au lycée Charlemagne, couronnées par le prix d'honneur de rhétorique au Concours général de 1S24 remporté en même temps que le premier prix de discours français, Ar ver s fît son droit et, de i^3o à 1 836, fui attaché comme clerc à l'étude de notaire de M* Guyet-Desfontaines. Eu même temps, il s'adonnait à la poésie qui lui fit bienlnt abandonner, avant leur entier achèvement, ses étude.s juridiques. C'est pendant cette période, en i833, comme je l'ai déjà relaté plus haut, que fi l son apparilion le volume Mes Heures perdues.
Que contenait ce volume désormais célèbre, mais que trop peu de mains ont tenu ? Nul, plus que ceux
L]ui liront ces lignes, ne saurait en juger. L'immortel sonnet, d'abord, le « sonnet du siècle », comme on n'a pas craint de l'appeler et, à coté de lui, un autre sotinet dont la forme est si pure qu'on peut presque l'égaler à son frère jumeau, puis, quelques pièces poétiques de genres un peu divers, qui, presque toutes, ont leur valeur et dans lesquelles oji rencontre souvent des te^ndés véritables. Enfin deux œuvres scéniques plus faites pour le volume que poui' le théâtre : La Mort de- François K'' et Plus de peur que de mal.
De ces deux ouvrages, le second est une très agréable saynète, un amusant badinage bâti sur une pointe d'aiguille, mais qui n'aurait rien eu de déplacé au théâtre, soutenu qu'il aurait été par une bonne interprétation. Le style en a un tour charmant et le dilettantisme moderne qui a accordé une telle faveur aux proverbes d'Alfred de Musset a peut-être eu tort de ne pas tenter l'essai de cet autre proverbe.
Il en est différemment du drame assombri à dessein dans lequel l'autenr a traduit la légende plus ou jnoins apocrjphe du mari vengeur de la belle Ferronnière. Si cette œuvre contient des scènes d'une tragique éloquence, certains passages scabreux, encore qu'écrits dans une langue châtiée, lui interdisent la représentation. C'est l'écrivain romantique épris d'originalitéqni a tenu la plume et non le dramaturge.
Outre les dix-huit morceaux petits ou grands qui composent Mes Heures perdues, Félix Arvers en écrivit un certain nombre d'autres qui ne furent pas imprimés de son vivant. Nous avons la bonne fortune de les joindre à la réimpression du volume de i833, à l'exception de deux ou trois œuvres de jeunesse que
nous n'avons pas estimé devoir prendre place ici. La plupart de ces poésies posthumes sont aussi belles que celles publiées du vivant de l'auteur. Quelques unes même leur sont réellement supérieures.
Ainsi sera consacrée la réunion de l'œuvre poétique d'Arvers. Je pourrais dire aussi qu'ici s'arrête la biêa;raphie du poète et que commence celle de l'auteur dramatique, car, avant d'étudier l'homme, il faut voir ces deux faces du littérateur.
A la vie dramatique de Félix Arvers,je m'attarderai peu, non certes par le dédain qu'il est de mode, depuis quelque temps, d'afficher pour cette seconde période de sa vie, mais parce que c'est en tète de ses productions théâtrales qu'une étude plus complète aurait sa raison d'être.
Je tiens cependant, en passant, à protester contre l'oubli, en quelque sorte systématique et, parfois, le mépris immérité que certains semblent affecter pour les productions de F. Arvers au théâtre.
Avec son volume de poésies, l'ancien prix d'honneur de 1824, dont les succès universitaires n'étaient pas oubliés, était entré à pleine voile dans le monde littéraire auquel ses fréquentations l'avaient déjà, depuis plusieurs années, affilié. Il reçut de toutes parts l'accueil que l'on réserve à un poète qui a fait ses preuves. Aussi, quand il se décida à aborder le théâtre, ne rencontra-t-il que des encouragements.
Pourquoi n'aurait-il pas tenté cette voie et dans ses acceptions quelles qu'elles soient ? Il faut le dire ici, quitte à le répéter, Arvers n'était pas qu'un élégiaque, c'était, en même temps, un homme d'esprit et d'esprit très fin. L'ironie contenue dans certaines de ses
pièces de vers, de ses poésies Jugilives, rien ne l'empêchait d'essayer de la dépenser au théâtre.
D'ailleurs, quel poète, sauf, peut-être, Lamartine immobilisé par la sérénité de son génie lyrique, n'a pas été séduit par la communication directe avec le public, bien plus frappante que la sympathie discrète mais improurée du lecteur?
Il commença par ce que l'on est convenu d'appeler l'art noble. Il y réussit sans doute, mais n'y jit pas cette grande trouée qui consacre les maîtres. Cependant de nouveaux encouragements vinrent le remercier de son effort. Je ne les relèverai pas ici, ils viennent des princes de la critique au théâtre, mais j'en ai noté un bien curieux et qui fera sourire. Dans son Histoire philosophique du Théâtre français, publiée en 1848, che\ l'éditeur Gosselin, Hippolyte Lucas a écrit ces quelques mots : « Quelques gens d'esprit, MM. Muret, Arvers, Lesguillon, Camille Doucet ont fait concevoir d'heureuses espérances. »
Ce que c'est pourtant que la renommée ! Des quatre noms cités par Lucùs, deux sont restés dans toutes les mémoires, ceux d' Arvers et de Doucet; deux autres, ceux de Lesguillon et de Théodore Muret sont aujourd'hui presque complètement oubliés, et pourtant, il furent, l'un comme l'autre, de féconds producteurs qui atteignirent souvent le succès et eurent leur heure de bien légitime réputation.
Qiioiqu'il en soit des espérances que la critique signalait che^ Félix Arvers, il modijîa sa manière et aborda un genre qu'il est admis de déclarer secondaire. Là, grâce, peut-être, à des collaborations qui ne lui furent pas inutiles, il réussit pleinement.
Bien petite réussite, dira-t-ou, si ou la compare à la sorte d'immortalité que lui ont laissée quatorze vers! Qu'importe ? La voie lui ctait ouverte et si la mort ne l'avait pas guetté trop tôt, l'expérience, la dure expérience du théâtre lui étant acquise, il pouvait parvenir un jour aux cimes dont, jeune, il n'avait pu que ccntourner les Jlancs.
Dix-sept pièces jouées sur divers théâtres, Comédie Française, Gymnase, l^audeville, Renaissance, \'ariétés, d'autres encore, composèrent en tout le bagage théâtral d'Arvers. De ces pièces, deux furent écrites en vers et représentées au Théâtre Français. Malgré de réelles qualités, ces deux ouvrages : La Course au Clocher et Le Second Mari ne furent pas les plus heureux de son répertoire.
C'est le 3i Novembre i835 qu'il avait abordé la scène au Gymnase par En Attendant, en collaboration avec Bayard et Pàul Foucher. L'année suivante, le i5 Mars i83G, il donna au l^audeville Deux Maîtresses, un acte qui alla aux nues. L^armi les pièces qui obtinrent la vogue en leur temps, il me faudra citer principalement Les Dames patronesses, en collaboration avec Scribe Gymnase, iSS-;], Les Parents de la Fille (Renaissance i838). Les Vieilles amours [Vaudeville, 1841), Les Anglais en Voyage 'Variétés, 1844}, Lord Spleen (Variétés 184g), ces dernières pièces en collaboration avec Frnest d'Avrecourt.
J'ai dit le poète et j'ai dit l'auteur : reste à peindre l'homme au physique et au moral. Il est difficile de croire à quel point ceux de ses amis qui survivent, questionnés par les curieux de notre époque ou par ses
contejnporains qui ne l'avaient pas connu, ont tracé de lui des portraits dissemblables et incertains.
Je n'étais qu'un tout petit enfant quand Ar^fers est mort, mais j'ai conseri'é de lui un souvenir très j'irace, souvenir qui n'a pu que se préciser dans l'examen de divers portraits qui sont la propriété de M. Charles Poullain et de celui conservé par mon frère qui a été choisi pour être reproduit par l'héliogravure en tète de ce volume.
Pour moi, je revois encore le Jidèle collaborateur de mon père, tel qu'il était peu de temps avant sa mort, la démarche déjà un peu alanguie par la maladie, mais sa belle tète brune toujours expressixe, avec je ne sais quelle mélancolie traversée par l'ironie de ses yeux vifs et légèrement railleurs. Je retrouve ses mouvements élégants, sa politesse raffinée, sa mise un peu recherchée, le large ruban moiré de son petit monocle carré, son linge à jabot et maîichettes plissés, ses ineffables paletots de drap blanc à la mode des liotis de l'époque.
Au moral, et ici ce ne saurait être moi qui parle, mais la tradition qui m'en a été transmise, Arvers était un doux, d'une honnêteté scrupideuse, légèrement ambitieux, comme tout homme qui désire marquer sa place, mais qu'un amour de jeunesse avait désabusé.
Désabusé, tel est le mot qui restera, pour moi, le prototype de cette homme de lettres d'une éducation supérieure et qui, n'entrevoyant pas, ne pouvant pas entrevoir sa mémoire sauvée par un sonnet remarquable sans doute mais qui n'est, dans la poussée de de son inspiration, que le corollaire de son étonnant
savoir-faire, avait peut-être le droit de rêver meilleures destinées que celles que la terre lui a données.
La genèse des artistes est toujours intéressante. Celle d'Arvers le sera particulièrement pour nous. Né avec de grandes qualités, nourri de fortes études, vivant dans un temps oit la rénovation littéraire frappait l'attention de tous, sensible incontestablement, caustique en outre, il a fait courte œuvre d'ouvrier, en employant la forme la plus parfaite pour dire ce qu'il pensait. Il n'a pas étalé ses douleurs, car il en a eu, à la façon d'un Gilbert ou d'un Hég-ésippe Moreau, mais il a raillé, sans satire, les vices d'une société oîi il ne se croyait pas toujours compris.
Un cénacle s'ouvrait pour lui sorti avec un certain retentissement de l'enseignement universitaire. Il y a coudoyé les gloires alors Jeunes du siècle. On l'y a traité d'égal à égal, mais il se sentait moins armé que certaines personnalités déjà très en vue. L'envie ne lui est pas venue, sans doute, mais la conscience de sa valeur a mis un coin d'amertume dans une âme jusqu'alors sereine.
Qu'était le cénacle dont je viens de parler. C'est ici tout un coin de l'histoire littéraire du romantisme. C'est par ses essais dans la carrière du notariat, carrière qui ne le tenta guère d'ailleurs, qu'il le connut.
iV« Guyet-Desfontaines, dans l'étude duquel il entra en 1 83 o pour ne la quitter qu'en i836, alors second clerc, lorsque A/* Poumet en prit la succession, avait épousé, en 1882, A/me veuve Chassériau, Jîlle du littérateur Amaury Duval, membre de l'Institut, sœur du peintre Amaury Duval, nièce d' Alexandre Duval, de
l'Académie française, lefécond auteur dramatique du commencement de ce siècle.
C'est dans ce milieu singulièrement affiné que Félix Arvers connut Sophie Gay et saJiUe Delphine, devenue \jme Emile de Girardin, Eugène Delacroix, Alexandre Dumas, Alfred Tattet, qui fut un des intimes parmi ses amis, et, ses relations s' étendant de groupe en groupe, Victor Hugo et sa femme, Paul Foucher, son beau-frère, Charles Nodier, M^<^ Mennessier-Nodier , sa file, Alfred de Musset^ Paul de Musset, Prosper Mérimée, Victor Cousin, Lœpe-Weimars , Antoine de Latoiir, alors secrétaire des commandements du duc de Montpensier, Roger de Beauvoir, Ampère, Ulric Guttinguer et tant d'autres.
Dès ce moment Arvers faisait partie intégrante du Tout-Paris littéraire de l'époque. On se tromperait fort si on supposait qu'en quittant la poésie proprement dite pour le théâtre, il prit dans la société parisienne du moment une place moins importante. Tout au contraire celle qu'il y occupait s'augmenta des nouvelles comiaissances et non des moindres que ce nouvel élément lui procura.
Ainsi s'écoulèrent ses jours dans un célibat qu'on a cherché parfois à représenter comme tumultueux et désordonné, mais qui fut surtout le célibat d'un homme découragé à l'aurore de sa vie par une déception qui ne s'effaça jamais complètement de son cœur.
Et, par une suite naturelle, j'en arrive à poser la question de la femme qui aurait inspiré le sonnet <s imité de l'Italien », celui qui a depuis, ser^n de déclaration à tant d'amoureux timides mais moins inspirés
que son auteur, celui enfin dont Théodore de Banville a pu dire : « le petit poëme, exquis, achevé, paj^ fait, que citent toutes les anthologies, qui, pour vivre, n'avait plus même besoin de l'imprimerie, et qui a été appelé excellemment par un usage qui a prévalu : Le sonnet d'Arvers. »
Le poète avait dix-neuf ans quand son premier amour et peut-être bien l'amour de toute sa vie fut cruellement déçu par la mort de son héro'ine, une jeune fille de quinze ans appartenant à une fimille très distinguée et très en vue du pays dont il était, par sa mère, originaire. A-t-il aimé depuis? Tout porte à le croire, mais certes pas de la même façon, puisque, dans toute son œuvre, survit le souvenir impérissable de cette première passion de jeunesse moissonnée dans sa fleur.
Mais, medire-{-vous, le sonnet? M"^-^^ Victor-Hugo?^ j\jjne Mennessier-Nodier ? Ni l'une ni l'autre, à coup sûr, et peut-être tout simplement une fiction. Si, d'ailleurs, il a plu au poète de garder scrupuleusement son secret, comment oserions-nous nous permettre de le violer ?
De plus, les rares confidences qu'il a pu laisser échapper au sein de l'amitié la plus intime, si elles ne nous donnent pas la preuve que la femme « qui ne comprendî^a pas» a ou n'a pas positivement existé, nous affirment, en tout cas, qu'il ne s'est jamais agi de la sœur de son collaborateur Paul Foucher, de l'épouse très respectée de Victor Hugo qu'il admirait comme un maître.
Elles nous assurent aussi qu'il ne peut être question de la fille de Charles Nodier, charmante personne d'un
âge peu éloigné du sien et dans l'intimité de laquelle Arvers a presque vécu. Je pourrais ajouter d'ailleurs qu'en dehors de ces renseignements puisés aux sources les plus sih'es, puisqu'ils émanent des témoins discrets mais instruits de la vie de leur ami, la simple vraisemblance ferait rejeter bien loin une pareille supposition. On a dit que l'auteur de Mes Heures perdues avait tracé son sonnet sur l'album de M'^^ Mennessier. Rien de plus naturel, — le sonnet était alors dans toutes les bouches, — que la femme lettrée ait demandé à l'ami d'en inscrire sur ses tablettes une copie durable de sa main. Mais par quelle imagination, fût-ce en ajoutant les mots : « imité de l'italien », qui, d'ailleurs, ne figurent pas sur l'album en question, pourrait-on croire qu'un homme, épris d'une femme dont l'honnêteté est audessus de toute atteinte, ait choisi son propre album pour y déposer un hommage indiscret dans sa discrétion ?
En écartant deux personnalités que leur notoriété semble seule avoir désignées aux suppositions et qui ne doivent nullement être mises en cause, je crois accomplir un devoir strict et être fdèle à un vœu. S'il plaît aux amoureux de l'œuvre d' Arvers de chercher derrière ses vers une femme inconnue, qu'ils cherchent ailleurs, ou plutôt qu'ils respectent avec le poète son « secret » /
Arvers, qui avait perdu successivement son père, puis sa mère, était, je l'ai dit déjà, resté célibataire. Un isolement pénible s'annonçait pour lui, mais, trèsfîdède ami, et, en dépit de la liberté de sa vie, profondément respectueux des intérieurs honnêtes, il avait
rencontré des amitiés jîdelés qui ne l'abandonnèrent jamais.
Cependant, vaincu par une grave maladie de la moelle épinière dont il souffrait depuis 1848, il était aller passer quelque temps dans une maison de santé de Alelun, sans voir s'atténuer son mal, qui, au contraire, grandissait tous les Jours. Transporté à Paris à la Maison Dubois, ilj' succomba au bout de quinze Jours, le 7 Novembre i85o, à quatre heures du soir.
Bieif que les anecdotes sur la vie du poète et de l'auteur dramatique foisonnent sous ma plume, Je me suis refusé à consigner dans cette trop courte notice les souvenirs qiti me reviennent 01 foule. Je veux pourtant 01 citer un de la période qui précéda de peu d'instants sa fin.
Libéral Jusqu'en i83o, comme beaucoup de Jeunes gens de son temps, Félix Arvers n'avait pas tardé à manifester des opinions nettement opposées. La révolution de 1848 avait achevé de le pousser dans cette voie. D'autre part, asse^ indifférent en matière religieuse, il s'était toujours montré respectueux de la religion.
Quand ses derniers Jours approchèren.t, plusieurs de ses amis lui demandèrent s'il lui convenait de voir lin prêtre et ne furent nullement étonnés de l'entendre répondre affirmativement. La seule condition qu'il imposa, c'est que ce prêtre serait son ancien camarade de l'École de droit, l'abbé Coquereau.
Au temps de leurs études, et avant d'entrer dans
les ordres, cet ecclésiastique s'était signalé parmi la
jeunesse d'alors par la vivacité de ses attaques contre
le gouvernement de la Restauration. Un peu plus
tard, en 1840, il avait, en qualité d'aumônier de la
Belle Poule, ramené, avec le prince de Joinville, de Sainte-Hélène, les cendres de Napoléon /"•. La faveur de la monarchie de Juillet s'en était suivie et en avait fait, en 1841^ un chevalier, en 1844, un officier de la Légion d'honneur. Celle du prince-président, neveu du grand empereur, ne pouvait lui manquer, et, en cette même année i85o, il venait d'être nommé aumônier en chef de lajlotte.
L'abbé Coquereau s'empressa d'accourir. Les amis qui étaient au chevet d'Arvers s'écartèrent ; le prêtre entendit, dans la solitude, la conjession du poète et lui donna l'absolution.
Qiielques instants après, l'abbé, causant avec un des plus fidèles amis de l'écrivain, lui disait :
— « Tout s'est très bien passé. Il avait toute sa tête et J'ai été vraiment édifié ; pourtant une chose m'a étonné, que Je peux bien dire, car elle est en dehors de la confession. J'allais le quitter ; mon rôle était fui et c'était l'ami qui lui disait adieu, quand, tout à coup, il m\i rappelé :
— Ah ! Coquereau, J'ai oublié une des grosses fautes de ma vie !
— Et laquelle, fs-je un peu inquiet?
— J'ai dit du mal de Charles X. »
Ainsi le malade, le mourant avait bien, comme le disait le prêtre, gardé toute sa raison, mais il avait gardé mieux et la réserve de sa spirituelle et un peu taquine ironie n'était pas tarie. Ce fut d'ailleurs son chant du cygne.
Le dimanche 10 Novembre, après un service funèbre célébré à l'Eglise Saint-Laurent, ses restes furent transportés à Ce- y dont son a'ieul mateimel.
Vérien, avait été maire et oit trois tombeaux déjà fermés, celui de cet a'ieul, ceux de son père et de sa mère l'attendaient. C'est là qu'il repose au milieu des siens.
Non loin de Sens, la cité historique, plus près de la coquette ville de Joigny, plus près encore de Saint- Julien-du-Sault, premier berceau d'une partie de sa famille, cette petite bourgade de Ce\j' dessine, sur la rive srauchede l'Yonne, sa curieuse silhouette de minuscule ville forte qui soutint, au moyen-dge, l'assaut du duc Bourgogne et oii Jacques Cœur venait, dans une riche demeure, se reposer des fatigues du gouvernement de l'Etat.
En dehors de l'enceinte fortifiée encore à peu près debout, s'étale le petit cimetière oii Félix Arvers dort son dernier sommeil. L'espacement des sépultures, le groupement intime des tombeaux du poète et de ses parents, quelques arbres, des fleurs, enlèvent à ce coin tranquille le caractère habituellement si triste des nécropoles. La dernière fois que je m' y suis arrêté, le soleil rayonnait et, de toutes parts, les oiseaux faisaient entendre leurs chants inconsciemment joyeux. Je me suis alors répété ces deux vers de la première poésie qu Arvers ait écrite en ce même village oii s'élève son tombeau :
Les tombeaux sont mal à la ville, La mort veut du recueillement.
Abel d'AVRECOURT.
Notes Bibliographiques
On a beaucoup écrit sur Arvcrs et notamment en ces temps derniers, mais il s'agit toujours plutôt de commentaires sur le sonneltiste et le sonnet que de documents exacts sur la vie du poète. En dehors de Sainte-Beuve qui a trouvé dans le sonnet un souffle de Pétrarque et qui affirmait dans ses conversations intimes qu'il était bien imité de l'italien, de M. Blaze de Bury, de Théodore de Banville que je citais tout à l'heure, on trouvera quelque intérôi, malgré les incertitudes ou les erreurs qui ont pu s'y glisser, à parcourir les notes ou les articles consacrés à Félix Arvers par MM. Ch. Asselineau, N'auroy, Jules de Marthold, Adolphe Brisson, pour ne citer que les principaux.
Mon très distingué et vénéré confrère Philibert Audebrand, qui a bien connu le poète, lui a donné tout un chapitre de ses intéressants Petits Mémoires du XIX* Siècle. Mais ceux qui souhaiteront d'être tout à fait renseignés sur la biographie de Félix Arvers et la bibliographie de ses ouvrages devront s'adresser à la docte et patiente expérience de M. Charles Glinel qui avide à fond la question, aidé peutêtre du mince secours que j'ai pu lui apporter, dans sa brochure Félix Arvers. 1 806- 1 S5o, (in-octavo, Reims et Paris 1886) et dans son étude Voyage autour de Félix Aryers, parue en Février 1888 dans la revue Le Livre, (IX* année). Si les curieux documents accumulés par M. Charles Glirrel ne trouvent pas place au seuil de cette réimpression, j'ai eu, plus d'une fois, l'occasion d'y avoir recours et j'ai un véritable regret de ne pas les voir, par la grande rareté de la brochure surtout, popularisés davantage pour les lecteurs de Aies Heures perdues.
En t868, je reçus d'un avocat très distingué du barreau de Paris et vieil ami d'Arvers, M. Auguste Rousset, décédé peu de temps après, communication de huit poésies inédites du poète, avec autorisation de les publier. J'étais, depuis un peu moins de deux ans, directeur d'une petite 'publication littéraire et anecdotique, la Revue de poche, que j'avais fondée avec le concours de mon regretté ami et constant collaborateur Albert Millaud. Une seconde série de cette Revue de poche qui a laissé sa trace venait de faire son apparition sous le nom de la Xouvelle Revue de poche. J'y
fis paraître successivement deux des pièces inédites d'Arvers, Déclaration et la Lettre à Alfred Tattet que l'on verra plus loin sous le titre A A T
L'année suivante, en i8ôg, je donnai une autre pièce d'Arvers, [.a RessemhUiicc, à la Revue rétrospective, que je venais de faire renaitre, en qualité de directeur et rédacteur en chef, à l'imilatiim de celle de Jules Taschercau que le public avait déjà lue pendant les années lS33 à l81'7 et pendant l'année 1848.
Après vingt années de silence, je demandai, en l88g, à Madame Edmond Adam (Juliette Lamber.) l'hospitalité de la Nouvelle Revue, pour y publier les cinq pièces inédies de Félix Arvcrs ipii restaient encore entre mes mains. Parurent alors les poésies suivantes .' Fête du peuple ; [.'Anniversaire ; La Vengeance ; A Charles X et une cinquième pièce datée du mois de Novembre 1827 et commeni,ant par ce vers :
Loin du pays natal, jeté sur ce rocher...
En écartant de la présente édition cette poésie, en même temps que deux autres retrouvées depuis et qui portent la date, l'une d'octobre , l'autre de décembre de cette même année 1827, j'obéis ii cette pensée que ces trois ouvrages, écrits par le poète à l'âge de vingt et un ans, s'éloignent trop de la manière qu'il allait adopter peu de temps après pour que la gloire du poète soit intéressée à ce qu'on s'y arrête.
L'Anniversaire, qu'on trouvera parmi les morceaux posthumes, fournira encore une idée de cette forme délicate et soignée mais qui sent plus la jeunesse et en i]uelque sorte l'école que la personnalité. Quelques vers empruntés en qualité de fragment à l'ode de Novembre 1827 suffiront à donner la note du faire de l'auteur h cette époque. C'est l'épilogue de la plainte d'un jeune artiste qui va mourir, loin de sa patrie, en Italie :
Ainsi, dans les roseaux des lacs de IMéonie,
Quand d'une mort prochaine il ressent l'agonie.
Comme pour saluer ces bords délicieux,
Le cygne se ranime et, pressentant les cieux.
Étonne les échos de l'onde solitaire
Par des accens nouveaux inconnus à la terre
Et va Unir au ciel ces hymnes ravissans
Dont n'a pu le trépas suspendre les accens.
Toutes les autres pièces qu'on lira plus loin sont la propriété de M. Charles Poullain, légataire universel de Félix Arvers et possesseur de ses précieux manuscrits. J'ai retrouvé là la copie autographe de plusieurs des poésies inédites données par leur auteur à M. Roussel et déjà publiées par moi. Toutes celles de ces pièces posthumes qui n'ont jamais vu le jour de l'impression sont également de la main du poète. Je fais une exception pour le sonnet Ospitalità qu'il écrivit et signa en 1 844 sur l'album de la fille de son ami Ernest Lafond, au château de Prunevaux, dans la Nièvre. La copie de ce sonnet, vraisemblablement improvisé à Prunevaux, qui figure dans les papiers de Félix Arvers a été faite par l'écrivain et poète Ernest Lafond sur l'original qui est actuellement en la possession de sa fille Madame ^L
(iibert. Ce sonnet a d'ailleurs c'té reproduit en Avril 1S77 par la Revue arlislique et littéraire et en 1889 par M. Charles Glinel dans son article du Livre.
Arvers était éminemment puriste. Il avait adopté, comme beaucoup d'hommes de son temps, l'orthographe de Voltaire ; j'ai cru devoir respecter cette orthographe ainsi que la ponctuation un peu spéciale familière à notre écrivain. Ayant en mains le manuscrit même du poète qui a servi en l833, à la composition du volume Mes heures perdues, j'ai pensé qu'il serait très intéressant de donner un fac-similé du célèbre sonnet. On verra que le purisme légendaire de l'auteur ne l'a pas empêché, par un lapsus calami, d'y écrire incorrectement le mot inaperçu. Erreur bien vite réparée, d'ailleurs, à la correction des épreuves, et qui vaut peut-être mieux, en somme, que les deux variantes pourtant peu importantes qui lui ont échappé, par défaut de mémoire, quand il a écrit ce même sonnet sur l'album de Mademoiselle Marie Nodier, devenue par la suite Madame Meiinessler-Nodler.
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Préface