‹ Poésies de Félix ArversChapitre 26 sur 60 · AGNÈS ET GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

AGNÈS ET GENEVIÈVE

Eh non !

SCHOLASTiaUE.

Sainte Vierge ! quels cris ! je veux être damnée Si l'on y peut tenir.

Vï7

GENEVIÈVE, à Isabeau.

Je cède à mon aînée.

ISABEAU

Pas si vieille que toi.

SCHOLASTIQUE

Va-t-on recommencer ? Gibier de Montfaucon, je. m'en vais tout chasser!

ISABEAU, après que le silence s'est rétabli.

Hier au soir, — l'histoire est tout-à-fait récente, Comme on voit, et n'en est que plus intéressante :

— Un seigneur de grand nom, qu'on ne veut pas nommer, A des appas bourgeois s'était laissé charmer : L'époux était jaloux, — car cette bourgeoisie

Va jusqu'à se mêler aussi de jalousie.

— La belle, qui connaît son monde, et qui savait Que la chose irait mal s'il s'en apercevait,

Dit au galant : Allez dans cet hôtel en face.

Et demeurez-y coi, jusqu'à ce que je fasse

Tel signal ; — je ne sais lequel. — Or, c'est ici

Le meilleur à mon sens ; l'époux rentre, et voici

Qu'en causant, sans savoir rien de rien, par mégardê.

Il donne le signal ! — Le galant vient, regarde.

Et trouve le mari : grand ébahissement

De l'époux qui se trouve en face de l'amant.

Le grand seigneur de rire, et de gagner la porte.

Et mon pauvre mari, qui crie et qui s'emporte,

ii8

Demeure là tout seul, penaud, et convaincu Que la chose est parfaite et qu'il est bien cocu !

(Toutes les femmes se mettent à rire aux éclats. SCHOLASTIQUE, avec dépit.

Les bourgeoises aussi, qui se sont avisées

De vouloir à leur tour marcher sur nos brisées !

AGNÈS

Quoi ! vous ne riez pas !

SCHOLASTIQUE

C'est risible en effet !

Ne voyez-vous donc pas quel tort cela nous fait ! La noblesse encor passe ! — Et puis c'est la noblesse... Mais ne voilà-t-il pas aussi que je me laisse Aller à deviser ; or tout en devisant. On ne fait pas l'ouvrage, et, ma fine, à présent

(Avec un soupir.) (A Isabeau.)

La misère est si grande!.,. Enfin! — Voyons, la belle, Approchez, mettez-vous là, sur cette escabelle ; J'ai la vue un peu basse; — encor plus près. — Je veux Examiner comment sont noués ces cheveux ;

(A Agnès.)

C'est bien. — Et toi, là-bas ; voyons cette ceinture : Qu'est-ce? qui m'a baillé pareille créature? Qu'on aille incontinent me rattacher cela. Et qu'on ne vienne plus dans ce costume-là

(A Geneviève qu'elle a examinée ensuite.)

C'est bien. — Un mot pourtant. Vous êtes dans l'usage

De regarder toujours le monde en plein visage ;

Et vous louchez ! Baissez donc les yeux, c'est moins laid,

Et cela donne un air dinnocence qui plaît.

(Apercevant une femme qui se cache derrière les autres.)

Mais que vois-je là-bas? Oses-tu bien, pécore, Après un pareil trait, te présenter encore ?

(Se tournant vers les autres.)

Il faut que vous sachiez qu'hier soir je reçois

Un saint religieux du couvent Saint-François :

Moi, croyant bien lui faire un cadeau, je présente

Celle-ci, qui lui semble éveillée et plaisante;

Il la prend : moi, je sors. — Bon. — Mais quand le frocard

Veut s'approcher un peu pour causer à l'écart,

Est-ce que ma Toinon ne s'est point avisée

De tomber en syncope et crier la nausée.

Et, pour un capucin qui sent un peu son fruit,

De remplir ma maison de scandale et de bruit ?

Si bien que de ce coup la pauvre Scholastique

En a manqué la vente et perdu la pratique.

Croyez-vous que cela peut se passer ainsi ?

Non, non, par tous les saints ! — Allons, sortez d'ici.

Page 1