SCENE VI
LA FÉRONNIÈRE, FRANÇOIS I^r.
FRANÇOIS ler, entrant.
Cette fois, je suis sûr de l'avoir vu sortir.
— Or, il faut convenir que l'aventure est drôle.
Et nous étions là deux à jouer un sot rôle.
Voici plus qu'il n'en faut, messieurs les courtisans,
Pour fournir un grand mois à vos discours plaisans.
Si ma sœur Marguerite apprend jamais l'affaire,
Certe, elle en rira bien ; c'est un beau conte à faire.
Mais enfin je suis seul, et je peux, Dieu merci...
LA FÉRONNIÈRE, l'apercevant, s'écrie avec effroi.)
Vous!... OÙ prétendez-vous aller, de grâce?
FRANÇOIS lei".
Ici,
Apparemment; la chose est, je crois, assez claire.
LA FÉRONNIÈRE
Après un tel éclat !
' FRANÇOIS ler.
Il s'est mis en colère, L'avocat ; peu m'importe, au fait : et penses-tu Que François, pour si peu, se confesse battu ? Quand mon parrain Bayard, tout seul contre une armée...
LA FÉRONNIÈRE, joignant les mains
Monseigneur, monseigneur, si vous m'avez aimée,
Si la peine où je suis vous touche, et si jamais
Vous fûtes assuré combien je vous aimais.
Fuyez ! — Savez-vous bien que vous m'avez perdue,
Au moins ? Pour que la paix me soit enfin rendue,
Savez-vous, dites-moi, qu'à peine aurai-je assez
Des jours, si longs qu'ils soient, que Dieu m'aura laissés?
Et, s'il faut tout vous dire...
FRANÇOIS ler.
Eh bien ?
LA FÉRONNIÈRE
J'ai dans l'idée Que d'un œil de pitié le ciel m'a regardée, Et crois que tout ceci me devait arriver, Non sans quelque dessein de Dieu pour me sauver : Aussi bien, dès long-temps, certaine voix secrète M'avait mis dans le cœur un besoin de retraite ; Car trembler tout le jour, ne respirer jamais. Croyez-vous, monseigneur que ce soit vivre?
FRANÇOIS lei".
Eh mais, A quoi bon t'effrayer ? Mes mesures sont prises ; J'ai mis, pour éviter de nouvelles surprises, Mon page, que tu sais, en vedette à deux pas ; Et quand reviendra l'autre...
LA FÉRONNIÈRE
Il ne reviendra pas !
FRANÇOIS ler.
Lui ! foi de gentilhomme ! Explique-toi, de grâce, Je ne te comprends plus.
LA FÉRONNIÈRE, se jetant à ses genoux.
Par vos pieds que j'embrasse, Ayez pitié de moi, monseigneur ! Vous voyez Une femme vraiment bien à plaindre. — Fuyez ! Ne m'otez pas l'espoir d'achever mon ouvrage. Ni le peu qui me reste encore de courage ; Car j'en ai bien besoin, et lorsque vous saurez... N'est-ce pas, dites-moi, que vous vous en irez? Ecoutez. — Une voix d'en-haut est descendue...
FRANÇOIS ler, la relevant.
Ta raison...
LA FÉRONNIÈRE
Plût à Dieu que je l'eusse perdue !
Mon crime dans son cœur avait trouvé merci : Moi. j'avais embrassé cet espoir ; et voici
Que soudain, sans me dire un seul mot, il me laisse
Sans défense, et livrée à toute ma faiblesse !
Comprenez-vous cela? Partir ainsi, partir!
Ah ! Dieu m'est à témoin qu'un ferme repentir
Avait touché mon âme, et que toute ma vie,
A la loi du devoir désormais asservie.
Aurait jusqu'à la fin passé pieusement
Au sein de la prière et du recueillement :
Je le voulais ; c'est lui, lui ! qui m'a repoussée !
Mais voyez donc ; je suis une pauvre insensée :
Oh ! monseigneur et roi, vous n'abuserez pas
Du hasard qui me jette encor devant vos pas !
Ne comprenez-vous point que c'est Dieu qui m'envoie
Un avertissement de rentrer dans sa voie ?
Laissez-moi, laissez-moi! Par l'amour... l'amitié...
Qye sais-je?,.. par le ciel ! pitié, mon Dieu, pitié !
FRANÇOIS ler.
Enfant, reviens à toi : l'aventure est étrange,
(A part.)
J'en conviens; mais enfin... Voici qui me dérange : Si je pouvais trouver un moyen... m'y voici.
(Haut.)
Allons ! est-ce raison de s'affliger ainsi ? N'est-ce donc que cela ? Si tu pouvais connaître... Mais que dis-je ! à quoi bon maintenant faire naître Le trouble dans ton âme, et te rendre...
LA FÉRONNIÈRE
Parlez !
Il est quelque secret encor que vous celez !
FRANÇOIS ler.
Tu le veux. — Eh bien donc, ma pauvre délaissée, Apprends qu'une autre femme occupe sa pensée.
LA FÉRONNIÈRE
Oh, non! c'est impossible. Eh quoi! lui qui semblait...
FRANÇOIS ler.
La chose est si possible, en vérité, qu'elle est.
(A part.)
Pas mal imaginé.
LA FÉRONNIÈRE
Mais c'est une infamie :
Qui l'a dit a menti.
FRANÇOIS l«r.
Mon Dieu, ma chère amie, Plût au ciel !
LA FÉRONNIÈRE
Oh, c'est mal !
FRANÇOIS I«r.
Que cet homme en effet A bien mal reconnu la faveur qu'on lui fait ! Et comme au lieu d'un roi qu'un lustre héréditaire A mis en quelque estime entre ceux de la terre, Il mériterait bien, l'ingrat, de n'avoir eu
Pour rival en ton cœur qu'un greffier malotru 1
LA FÉRONNIÈRE
Lui !
FRANÇOIS ler.
J'ai su qu il allait à des heures indues, Rue Aubry-le-Boucher, chez des femmes perdues; D'Annebaut, son client, hier l'a rencontré, Et me l'a dit: partant il m'est bien démontré...
LA FÉRONNIÈRE
Donc vous en êtes sûr 1
FRANÇOIS F^
Cette galanterie Explique assez, je crois, sa brusque fâcherie.
LA FÉRONNIÈRE
Qui l'aurait cru de lui !
FRANÇOIS ler.
Souvent celui qu'on croit Sage entre tous, au fond...
LA FÉRONNIÈRE
Oh ! je n'ai pas le droit, Je le sais bien, mon Dieu, de demander qu'il m'aime Et me respecte plus que je n'ai fait moi-même ; Mais d'où vient cependant que ce que j'entends là Me soit un poids affreux ? Comprenez-vous cela?
(Avec désespoir.)
Donc le ciel sera sourd à cette voix plaintive^
Donc il est dit là-haut qu'à chaque tentative
De retour vers le bien, tout à coup surgira
Une main de l'enfer qui me repoussera !
Vous voyez bien, mon Dieu, vous qui m'avez damnée,
Que moi je n'y peux rien, triste prédestinée,
Et Jésus, mon Sauveur, m'est témoin qu'en efiet.
Autant que femme peut combattre, je l'ai fait :
Puis donc que c'est écrit, eh bien, c'est toi que j'aime,
Tiens ! prends-moi !
FRANÇOIS F^ à part.
Merveilleux effet du stratagème !
LA FÉRONNIÈRE
C'est Satan qui me pousse avec sa main de fer !
(Se jetant dans ses bras )
Qu'il en soit donc ainsi ! L'enfer pour toi, l'enfer !