‹ Poésies de Félix ArversChapitre 54 sur 60 · A MON AMI · texte numérisé non relu

A MON AMI

Tu sais l'amour et son ivresse, Tu sais l'amour et ses combats ; Tu sais une voix qui t'adresse Ces mots d'ineffable tendresse Qui ne se disent que tout bas.

Sur un beau sein ta bouche errante Enfin a pu se reposer, Et sur une lèvre mourante Sentir la douceur enivrante Que recèle un premier baiser :

Dans une alcôve solitaire,

Au fond d'un amoureux séjour,

Un ange t'enlève à la terre

Dans ces doux transports de mystère

Que la nuit doit cacher au jour.

Maître de ces biens qu'on envie,

Ton cœur est pur, tes jours sont pleins !

Esclave à tes vœux asservie,

La fortune embellit ta vie,

Tu sais qu'on t'aime, et tu te plains !

Et tu te plains ! et t'exagères

Ces vagues ennuis d'un moment.

Ces chagrins, ces douleurs légères,

Et ces peines si passagères

Qu'on ne peut souffrir qu'en aimant !

Et tu pleures ! et tu regrettes

Cet épanchement amoureux !

Pourquoi ces maux que tu t'apprêtes ?

Garde ces plaintes indiscrètes

Et ces pleurs pour les malheureux !

Pour moi, de qui l'âme flétrie N'a jamais reçu de serment Comme un exilé sans patrie, Pour moi, qu'une voix attendrie N'a jamais nommé doucement.

Personne qui daigne m'entendre, A mon sort qui daigne s'unir,

Et m'interroge d'un air tendre Pourquoi je me suis fait attendre Un jour tout entier sans venir.

Personne qui me recommande De ne rester que peu d'instans Hors du logis ; qui me gourmande Lorsque je rentre et me demande Où je suis allé si long-temps.

Jamais d'haleine caressante Qui, la nuit, vienne m'embaumer; Personne dont la main pressante Cherche la mienne, et dont je sente Sur mon cou les bras se fermer I

Une fois, pourtant — Quatre années

Auraient-elles donc effacé

Ce que ces heures fortunées

D'illusions environnées

Au fond de mon âme ont laissé ?

Oh ! c'est qu'elle était si jolie 1

Soit qu'elle ouvrît ses yeux si grands,

Soit que sa paupière affaiblie

Comme un voile qui se déplie Éteignît ses regards mourans !

— J'osai concevoir l'espérance Que les destins moins ennemis, Prenant pitié de ma souffrance, Viendraient me donner l'assurance Dun bonheur qu'ils auraient permis :

L'heure que j'avais attendue, Le bonheur que j'avais rêvé A fui de mon âme éperdue Comme une note suspendue.

Comme un sourire inachevé !

Elle ne s'est point souvenue Du monde qui ne la vit pas ; Rien n'a signalé sa venue.

Elle est passée, humble, inconnue, Sans laisser trace de ses pas.

Depuis lors, triste et monotone, Chaque jour commence et finit :

Rien ne m'émeut, rien ne m'étonne.

Comme un dernier rayon d'automne J'aperçois mon front qui jaunit.

Et loin de tous, quand le mystère

De l'avenir s'est refermé,

Je fuis, exilé volontaire.

— Il n'est qu'un bonheur sur la terre,

Celui d'aimer et d'être aimé.

Août 182p.

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