‹ Poésies de Félix ArversChapitre 60 sur 60 · A CHARLES X · texte numérisé non relu

A CHARLES X

Triste et soudain fracas d'un trône héréditaire,

Profond enseignement aux puissans de la terre,

Qui vous eût pu prévoir, et dire : Dans trois jours,

Cette tige de rois par les siècles blanchie

Et ce vaste pouvoir et cette monarchie

Auront fui sans espoir et croulé pour toujours ?

Et toi qui n'es plus rien et qui fus roi naguère, Charles ! n'avais-tu pas ton droit de paix, de guerre. Ta large part d'impôts, tes châteaux à choisir, Tes veneurs, tes laquais, tes chiens, tes équipages, Tes chambellans dorés, tes hérauts et tes pages Et tes vastes forêts où chasser à loisir ?

T'empêchait-on d'aller au sein des basiliques, Courbant ton front royal et baisant les reliques. Garder, comme un soldat, un prêtre à tes côtés.

Et, du ministre saint implorant l'assistance, Consumer dans le jeûne et dans la pénitence Tout le restant des jours que le ciel t'a comptés ?

On t'entourait d'honneurs, de respects, et la France,

Qui voyait tout cela d'un air d'indifférence.

T'eût laissé jusqu'au bout, sans haine et sans effroi.

Saluer de la main du haut des galeries,

Sourire à tes valets et dans tes Tuileries

Mourir tranquillement sur ton fauteuil de roi !

Mais des hommes t'ont dit : « Sire, l'heure est venue, Où votre volonté, trop long-temps méconnue. Doit être apprise à tous et s'ouvrir un chemin ; Et si quelque mutin se dresse et se récrie. Nous avons-là Foucault et sa gendarmerie ; C'est l'affaire d'un coup de main.

« On en eut bon marché sous l'autre ministère. Quelques coups de mitraille à propos l'ont fait taire, Ce peuple; il faut qu'il sache, au moins, si c'est en vain Que Charles X est roi de France et de Navarre Et si d'un peu de sang il lui sied d'être avare Pour soutenir le droit divin,

i< Et si des gens venaient, artisans d'imposture,

Vous parler de promesse et que c'est forfaiture ^ Que manquer de la sorte à la foi des sermens Jurés, devant l'autel, sur les saints Évangiles, Et qu'après tout, la terre a des trônes fragiles, Et l'avenir des châtimens ;

« Sophismes dangereux, maximes immorales ! Propos séditieux de feuilles libérales I Mais seulement un mot, un signe de la main, Et vous verrez pâlir tous ces faiseurs d'émeute, Comme un gibier peureux qui fuit devant la meute, Dans les forêts de Saint-Germain. »

Et toi, tu les as crus et, risquant la partie,

Sur un seul coup de dé perdu ta dynastie,

Bien puni maintenant, ô roi, pour avoir mis

Tant d'espoir dans ton Dieu, tant de foi dans sa grâce,

Et compté, pour ton trône et les gens de ta race,

Sur l'avenir sans fin qui leur était promis !

Mais comme au premier coup du marteau populaire Ta vieille royauté, masure séculaire. Lézardée et disjointe et qui n'en pouvait plus, A craqué jusqu'au fond, tant l'heure était critique. Tant sa chute était mûre et de ce dais gothique La toile était usée et les ais vermoulus !

Et pour baisser si bas des têtes couronnées,

Qu'a-t-il fallu de temps au peuple ? Trois journées

D'ouvriers descendus en hâte des faubourgs,

Qui couraient sans savoir, au fort de la mêlée,

Ce que c'est qu'une marche, et comme elle est réglée

Sur les sons plus pressés ou plus lents des tambours.

Trois jours, et tout fut dit ; et la pâle bannière Du faîte des palais a roulé dans l'ornière. Et les trois fleurs de lis, honneur de ta maison, N'ont d'asile aujourd'hui, tristes et détrônées, Que dans quelques foyers de vieilles cheminées. Ou les feuillets jaunis d'un traité de blason.

Eh quoi ! de tes malheurs le rude apprentissage N'avait-il pu t'instruire et te faire assez sage, Sans qu'il fallût encor, vieillard en cheveux gris, Entendre le fracas de ton trône qui tombe. Et retrouver si tard et si près de la tombe. Ces leçons de l'exil qui ne t'ont rien appris ?

Tu l'as voulu pourtant! Aussi bien, à ton âge. Quand la mort à ce point est dans le voisinage, A tout prendre, il vaut mieux, de tous ces vains joyaux Débarrasser un front qu'a touché le Saint-Chrême,

Car pour qui va paraître au tribunal suprême. Les plis sont bien pesans des ornemens royaux !

Va, mais ne songe plus, Majesté solitaire,

Qu'à ce royaume saint qui n'est plus de la terre ;

Songe au soin de ton âme, et, déchargé du faix

De cette royauté dont t'a perdu l'envie,

Songe à bien profiter, au moins pour l'autre vie,

De ces derniers loisirs que le peuple t'a faits.

Août 18^0.

Lorsqu'autrefois, au seuil des saintes basiliques, Des rois, couverts d'un sac, et baisant des reliques. Les reins ceints d'une corde, et les pieds tout meurtris, Venaient s'agenouiller repentans et contrits ; En expiation de quelques grands scandales Humiliaient leur front dans la poudre des dalles. Et dans le sanctuaire où Dieu s'était caché Se frappaient la poitrine en criant : J'ai péché ! Dans le fond de ces cœurs à qui voulait descendre L'orgueil apparaissait bientôt sous cette cendre, Et laissait voir à nu ce que de vanité Recelait en dedans si haute humilité.

Mais quand un homme obscur qui n'eut jamais l'envie Que de cacher à tous la trace de sa vie, Qui va suivant sa route en marquant chaque pas, Par quelque œuvre de bien que l'on ne connaît pas,

Quand par hasard cet homme, après soixante années D honneur et de vertus l'une à l'autre enchaînées, Arrivant près du terme, et las d'avoir marché, Dans cette voie étroite une fois a bronché. Alors il faut gémir qu'aux choses de la terre La main d'un Dieu jaloux ait fait ce caractère De ne pouvoir toujours, entre tant de combats, Garder une vertu qui n'est point d'ici-bas, Et vienne tôt ou tard jeter quelque mélange Sur cette pureté qu'il réserve pour l'ange. Comme pour faire voir que toujours d'un côté Un cœur, si haut qu'il soit, touche à l'humanité.

Mais lors qu'après, cet homme, ayant dans le silence

Pesé cette action au poids de sa balance,

S'en revient devant tous pensif et recueilli,

Dire en plein jour, tout haut : Mes frères, j'ai failli !

Oh ! s'il a fait cela, la victoire est plus belle

Qu'il vient de remporter sur cette âme rebelle.

Cet effort est plus grand et plus beau, que d'avoir

Achevé, sans combat, la route du devoir.

Là, ce n'est pas le cri d'un vain orgueil qui pense

Dans son abaissement trouver sa récompense,

C'est le sublime aveu d'un cœur qui ne veut pas

Se faire un tel fardeau pour l'heure du trépas :

— Donc, relevez la tête, et ne vous touchez guères

De ce qu'ont dit en soi tous ces hommes vulgaires Qui n'ont jamais senti, n'ayant point combattu, Ce que donne de prix la lutte à la vertu. Laissez-les ces gens là, traîner sans résistance Dans de froides vertus une pâle existence, Par les chemins battus laissez-les pas-à-pas S'avancer vers un but qu'ils ne comprennent pas ; Et tenez pour certain qu'il est moins méritoire D'avoir toujours suivi sans lutte et sans victoire La monotone voix d'un hohneur rétréci.

Qu'après être tombé se relever ainsi.

7 Décembre i8j/.

A , j'ai vu des jours où nous vivions en frères :

Servant les mêmes dieux aux autels littéraires : Le ciel n'avait formé qu'une âme pour deux corps ; Beaux jours d'épanchement, d'amour et d'harmonie Où ma voix à la tienne incessamment unie Allait se perdre au ciel en de divins accords.

Qui de nous a changé? Pourquoi dans la carrière L'un court-il en avant, laissant l'autre en arrière ? Lequel des deux soldats a déserté les rangs ? Pourquoi ces deux vaisseaux qui naviguaient ensemble, Désespérant déjà d'un port qui les rassemble, Vont-ils chercher si loin des bords si différents ?

(*) Les initiales A T désignent Alfred Tattet, grand ami d'Arvers et

d'Alfred de Musset ; et c'est ce dernier qui est clairement désigné dans cette boutade, qui dut, sans doute de ne pas être imprimée dans le volume de i833 à l'excellente entente qui ne cessa de régner entre Tattet «t Arvere et même, quoique moins intime, entre rvers et l'auteur des Nuits. {Note de l'édition.)

C'est la loi d'ici-bas : Quand tout change et tout passe. Quand chaque son qui fuit en traversant l'espace Semble une voix d'ami qui murmure un adieu ; Quand sur nous, sans pitié, déployant ses ravages, Le temps roule sans fm dans un lit sans rivages Pour ne se reposer que dans le sein de Dieu,

Tu veux que notre cœur, chétive créature, Seul exempt ici-bas des lois de la nature Qui détruit son ouvrage et le pousse au trépas, Immuable lui seul et lui seul sédentaire. Debout sur les débris, puisse voir sur la terre Toute chose changer, et qu'il ne change pas.

Non, non; je n'ai jamais, divine poésie.

Profané ton autel par une apostasie ;

J'ai tenu devant tous ton culte pour sacré :

A ton temple nouveau j'ai déposé ma pierre

Et jamais cette voix n'en vint, comme saint Pierre,

A renier le Dieu qu'elle avait adoré.

Je.^n'ai pas dévoué mon maître aux gémonies, Je'n'ai pas abreuvé de fiel et d'avanies L idole où mes genoux s'usaient à se plier : Je n'ai point du passé répudié la trace.

J'y suis resté fidèle, et n'ai point, comme Horace, Au milieu du combat jeté mon bouclier.

Non, c'est toi qui cliangeas. Un nom qui se révèle

T'éblouit des rayons de sa gloire nouvelle,

Tu vois dans le bourgeon le fruit qui doit mûrir :

Mécène du Virgile et Saint-Jean du Messie,

Tu répands en tous lieux la sainte Prophétie,

Tu sèmes sa parole et tu la fais fleurir.

Moi, Je suis ainsi fait : au rang des plus grands crimes Je mets le fantastique et les mauvaises rimes : La rime est un écho qui se perd sans effet. S'il ne sait recueillir la voix à sa naissance, C'est un instrument faux, et j'appelle impuissance Le dédain orgueilleux que certains en ont fait.

Je ne suis pas de ceux qui croient que la pensée, Dans un cadre grossier bien ou mal enchâssée, Puisse assez resplendir de sa propre beauté. Beaucoup en cette erreur sont tombés dans notre âge. Je veux qu'un grand dessein éclairant tout l'ouvrage Imprime à chaque vers la vie et l'unité.

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Je ne suis pas de ceux qui vont dans les orgies S'inspirer aux lueurs des blafardes bougies, Qui, dans l'air obscurci par les vapeurs du vin, Tentent de ranimer leur muse exténuée, Comme un vieillard flétri qu'une prostituée Sous ses baisers impurs veut réchauffer en vain.

Je crois que le génie est un fils du mystère, Qui veut être lavé des fanges de la terre, Pour marcher dans sa force et dans sa liberté ; Je crois qu'un vase infect en souillerait la flamme ; Que, pour l'œuvre divin, le corps, ainsi que l'âme, A besoin de pudeur et de virginité.

C'est ainsi que j'entends l'œuvre de poésie : Chacun de nous s'est fait l'art à sa fantaisie, Chacun de nous l'a vu d'un différent côté. Prisme aux mille couleurs, chaque œil en saisit une Suivant le point divers où l'a mis la fortune : Dieu lui seul peut tout voir dans son immensité.

Conserve ta croyance et respecte la nôtre, Apôtre dévoué de la gloire d'un autre ; Fais-toi du nouveau Dieu confesseur et martyr. Ne crois pas que mon cœur cède comme une argile,

Ni que ta voix, prêciiant le nouvel Évangile, Si chaude qu'elle soit, puisse me convertir.

Adieu. Garde ta foi, garde ton opulence. Laisse-moi recueillir mon cœur dans le silence, Laisse-moi consumer mes Jours comme un reclus ; Pardonne cependant à cette rêverie, C'est le chant d'un proscrit en quittant la patrie, C'est la voix d'un ami que tu n'entendras plus.

i^ Novembre 18^2.

SONNET

A quoi bon te cacher l'amour involontaire Qui sur mon front rêveur a creusé chaque pli.. Pourquoi ne pas te dire à la fin ce mystère Que mon cœur dérobait dans son dernier repli ?

Ainsi qu'un vase d'or de diamans rempli, Dieu voulut te marquer d'un double caractère, Et réunir en toi ce qui plaît sur la terre, La splendeur du talent dans un corps accompli.

Eh I qui peut empêcher qu'égarée et surprise Entre ces deux écueils ma raison ne se brise ! Attaqué sans merci par un double côté,

11 faut que malgré moi mon repos y périsse. Tu serais sans beauté, que j'aimerais l'actrice ; Tu serais sans talent, j'aimerais ta beauté.

La Porte-Saint-Martin va donner des Mystères Où Paris tout entier se hâte d'accourir. Tout manque, les balcons, les loges, les parterres ; J'ai pourtant une place et je vais vous l'offrir.

Ce théâtre où jadis je vous ai rencontrée Me rappelle un passé bien cruel et bien doux. C'était un soir d'été, douce et chaude soirée ; je m'en souviens encor : vous en souvenez-vous ?

Que de choses depuis ! — La vie est ainsi feite. Je voulais vous avoir, vous n'avez pas voulu Et j'ouvris devant vous oublieuse et distraite Le livre de mon coeur où vous n'avez rien lu.

Eh bien, il est au moins un bienfait que j'implore, Triste et suprême appel que vous fera ma voix,

Qu'une dernière fois je vous revoie encore

Aux lieux où je vous vis pour la première fois !

Comme un oiseau blessé qui vient, l'aile meurtrie, Mourir près de son nid, au bord de son ruisseau. Qu'ainsi mon pauvre amour, brisé par vous, Marie. Vienne chercher sa tombe auprès de son berceau !

OSPITALITA

SONNET

Dans des vers immortels que vous s.ivez snns doute. Dante acceptant d'un prince et le toit et Tappui, Des chagrins de l'exil abreuvé goutte à goutte. Nous a montré son cœur tout plein dun sombre ennui

nt combien est amer, pour celui qui le goûte, Le pain de l'étranger, et tout ce qu'il en coûte De monter et descendre à l'escalier d'autrui... Moi, qui ne le vaux pas, j'ai trouvé mieux que lui.

Ici, malgré ces vers de funèbre présage.

J'ai trouvé le pain bon, et meilleur le visage,

Et l'opulent bien-être et les plaisirs permis.

C'est que Dante, égaré dans des sphères trop hautes. Avait un protecteur, et que moi j'ai des hôtes ; C'est qu'il avait un m.aître et que j'ai des anns.

C/u1i<rjti Je PntneViiux Sicvre) iS-f-f.

LA VILLEGIATURE

SONNET

J'ai souvent comparé la villégiature

Aux phases d'un voyage entrepris en con'.ir.un

Avec des étrangers de diverse nature

Dont on n'a de ses jours vu ni connu p:'.s un.

Au début de la route, en montant en voiture, On s'observe : — l'un l'autre on se trouve importun : L'entretien languissant meurt faute de pâture... Mais, petit à petit, on s'anime: et chacun

A l'entrain général à son tour s'associe :

On cause, on s'abandonne, et plus d'un s'apprécie.

— Les chevaux cependant marchent sans s'arrêter ;

Et c'est lorsqu'on commence à peine à se connaître, Que l'on se juge mieux, — qu'on s'aimerait peut-être,

— C'est alors qu'on arrive, — et qu'il faut se quitter.

/"■ Octobre 1847.

Errata

Page XII, ligne 1 1 .

Au lieu de : Lœve-Weimars, Lise\ : Ld've-l^eimais.

P:ige ^2, vers i8.

Au lieu de : Jlam au, Lise-: flambeau.

Page 93, vers 17 et dernier.

.1// lieu de : je frisonne.

Lise- : je frissonne.

Page 1