Poésies de Firmin Didot
Le volume que j'offre au public contient deux tragédies en cinq actes : Annibal, qui na point paru sur le théâtre, et la Reine DE Portugal, représentée à FOdéon. Elles sont suivies d'un petit nombre de pièces fugitives, et de quelques morceaux traduits des poètes espagnols. Le volume est terminé par une Notice biographique et littéraire sur deux savants, l'honneur de la typographie française, Robert et Henri Estienne.
La traduction complète des Idylles de Théocri te, en vers, que je viens de publier avec le texte , pourra devenir le second volume de la collection.
Le troisième volume , qui ne tardera pas à paraître, contiendra la traduction en vers des
a AVERTISSEMENT.
Idylles de Biori , et de celles de Moschus, avec le texte, ainsi que la traduction en vers des Bucoliques de Virgile. En joignant le poète latin aux anciens poètes grecs pastoraux, je pourrai dire comme Artémidore, qui avait réuni Théocrite, Bion et Moschus dans un même recueil :
ÈvtI jiiaç [JLav^paç, IvtI (Aiaç iyùcoiç.
Vos muses qui, loin du hameau, Erraient chacune en sa prairie, Bergers^ ne font plus qu'un troupeau , Et n'ont plus qu'une bergerie.
Pour compléter le troisième volume, j'ajouterai la traduction en vers de Tyrtée et de Callinus, suivie de quelques poésies de Sapho, d'Anacréon , et même d'Aristote : car ce grand philosophe a été poète une fois, et ce fut pour chanter la vertu.
Le sujet (I'Annibal n'a pas été traité par nos grands maîtres; il a été abandonné aux auteurs d'un ordre inférieur, parmi lesquels on trouve Thomas Corneille et Marivaux , qui firent représenter leurs tragédies, l'un en 1669, l'autre en 17:10. Les pièces de ces deux auteurs m'ont paru défectueuses, moins encore sous le rapport de la faiblesse du style que sous celui de la composition, puisque dans la pièce de Thotnas Corneille, il n'est guère question que du mariage d'une fille d'Annibal, dont Nicomede, le vieux Prusias, et un Attale, cru roi de Pergame, sont amoureux; et que dans celle de Marivaux, il ne s'agit que du mariage d'une fille de Prusias avec le vieux général carthaginois, dont l'ambassadeur romain est le rival.
3'ai cru que la tragédie pouvait être considérée
sous un point de vue en quelque façon nouveau • qu'un poète tragique , surtout à une époque où les grands peintres de l'École française nous ont accoutumés dans leurs tableaux à une vérité locale très-se'vère, devait, en présentant un personnage fameux dans l'histoire, tirer uniquement son intérêt des actions mêmes, des mœurs, des passions de cet homme, de sa politique et de celle des peuples contemporains. Un tel ouvrage, s'il eût été exécuté comme je l'avais conçu, ne devrait, pour ainsi dire, pas offrir un vers qui ne sortît du fond du sujet ; alors des lecteurs familiarisés avec les écrivains qui ont peint les grands hommes, et exposé les événements mémorables de l'histoire ancienne, pourraient oublier quelquefois qu'ils lisent l'ouvrage d'un moderne.
Pour bien connaître Annibal, je ne me suis pas contenté de lire les historiens latiiis, qui sont avec raison suspects d'avoir dénigré ce grand homme d'une manière quelquefois révoltante :
j'ai lu avec soin les auteurs ^recs, qui ont pu d'ailleurs avoir connaissance de quelques livres des Carthaginois, livres qui, si l'on excepte les ouvrages de Magon sur l'agriculture, ont été dé-
truîts par les Romains , ou dispersés par eux dans les états des divers petits princes de TAfrique. : La tragédie de la Mort de César, celle du Phi-loctete de Sophocle , dont La Harpe a donné une traduction noble et fidèle, ont été livrées à l'impression avant de paraître sur le théâtre ; et les suffrages du public en ont sollicité la représentation. Puis-je aspirer à l'honneur que méritaient les grands noms de Sophocle et de Voltaire, quand surtout, à l'exemple de ces deux maîtres, devant exclure les femmes d'un sujet qui ne pouvait raisonnablement les admettre , il m'a fallu non pas trois actes, nombre auquel ils ont cru devoir se borner alors, mais nécessairement cinq actes, pour exposer en son entier la grande figure du général carthaginois?
. a Quelle force de tête ne faut-il pas pour sou- « tenir sur la scène un grand caractère donné par «l'histoire! » Cette phrase de La Harpe (Cours de Litt., i'® éd., t. XI, p. 3aa) ne laisse pas que d'être effrayante pour un auteur. Il ajoute un peu plus bas : « Tous ceux qui avaient mis sur la «scène César, Annibal, Alexandre, Scipion, ne « les y ont pas fait reconnaître : il a fallu Voltaire
a pour ÙLire parler César. » La Harpe aurait dû ajouter : ccll est vrai que Racine était fort jeune a quand il mit Alexandre sur la scène, puisque « ce divin poète, qui n'a besoin d'excuse que pour « ses deux premiers ouvrages, où il n'osait encore ce s'abandonner à son propre goût, avait à peine « vingt-quatre ans lorsqu'il composa sa seconde c( tragédie. On peut dire également que si le grand c< Corneille, dans la Mort de Pompée, n'a pas re- « présenté César avec toute la dignité convenable, <c c'est que, voulant peindre César amoureux, il a «c cédé au goût du siècle , gâté par des romans che* « valeresques, où le sentiment est trop souvent « remplacé par des raisonnements sophistiques. » J'ai cru remplir un devoir en apportant un soin extrême à la correction de cette pièce , dans un temps où les ouvrages de haute littérature (0 ne sont point appréciés; dans un temps où, sans respect pour le public dont la longue patience ne peut se concevoir, presque tous les nouveaux auteurs, déguisant sous l'ardent amour du romantisme leur paresse , et souvent même leur
(i) On peut citer pour exemple le poème sur I'Astrohoxie, par M. Daru.
impuissance^ se plaisent à dégrader la langue que Corneille et Pascal, Bossuet et Fénélon, Despréaux et Racine, Buffon et surtout Voltaire, avaient rendue presque universelle, et qui cesserait bientôt même, telle que ces barbares nous Font déjà faite, d'être la langue de la diplomatie.
Il était sans doute convenable de mettre beaucoup de simplicité dans la marche d'une pièce qui est du genre antique le plus sévère; mais il eût fallu donner au style la force et la hauteur qu'un public judicieux a le droit d'exiger de l'écrivain qui, osant exposer sur la scène l'ame d'Annibal, veut arracher au spectateur les larmes le plus difficiles à obtenir, les nobles larmes de l'admiration. Peut-être néanmoins, aux yeux du petit nombre de connaisseurs dont j'ambitionne le suffrage, le style classique de cette tragédie aura-t-il conservé quelque reste d'une vigueur transmise par les grands modèles de l'antiquité, de même qu'un fleuve, selon l'expression de Bossuet, retient encore, coulant dans la plaine, cette force impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes.
ANNIBAL
TRAGÉDIE