‹ Poésies de Firmin DidotChapitre 149 sur 149 · LITTÉRAIRES ET TYPOGRAPHIQUES · texte numérisé non relu

LITTÉRAIRES ET TYPOGRAPHIQUES

SUfi

Robert Estienne, père du fameux Henri Estienne, et fils de Henri, premier du nom, dont la famille était originaire de la Provence, naquit sous le règne de Louis XH , en 1 5o3. L'époque de sa naissance fut celle où son père, nouveau chef d'une illustre famille, admirateur de l'art typographique récemment inventé, ne craignant pas , pour l'exercer lui-même , de déroger à l'antique noblesse de sa race, et même d'encourir l'exhérédation paternelle, fonda son établissement à Paris, rue du Clos-Bruneau, à côté de l'École de droit. Fils d'un homme instruit, et dont les études s'étaient dirigées principalement vers les arts et les mathématiques, le jeune Robert, sans presque avoir , d'autres secours que sa propre intelligence et son extrême application , fil des progrès incroyables dans l'étude des langues latine, grecque, hébraïque. Il perdit son père à l'âge de 17 ans; et, deux ans après,

dirigeant déjà l'imprimerie sous son beau-père (0, Simon de Colines, graveur de caractères et savant imprimeur, le jeune Robert donna en petit format une édition du Nouveau Testament, livre alors trèsrare; et cette édition était correcte, ce qui était plus rare encore. Les théologiens de la Sorbonne , mécontents de voir un jeune homme se mêler de multiplier des exemplaires corrects du nouveau Testament, dans un temps d'ignorance qu'ils croyaient avoir intérêt à conserver, attaquèrent Robert Estienne dans leurs leçons publiques; et s'ils furent étonnés de voir ua jeune laïc leur alléguer avec tant de sûreté le texte des saintes écritures , lui , de son côté , ne fut pas moins surpris, dit-on, de leur ignorance.

Les attaques de ces théologiens, qui ne purent trouver le moindre prétexte pour faire supprimer l'édition, ne firent qu'enflammer le zèle de Robert Estienne. Il conçut le projet de donner une édition complète de la Bible. Le jeune typographe collatlonna diverses éditions tant des bibliothèques de la ville de Paris, que des bibliothèques de Saint-Germain-des- Prés, et de Saint-Denis ; il fit venir à ses frais des éditions faites en pays étranger, et les confronta avec plusieurs manuscrits, conserva la traduction qui, à l'exception des psaumes (^), est, presque en entier,

(i) Simon de Colines venait d'épouser la mère de Robert Estienne.

(a) La vieille traduction des psaumes, faite on ne sait par qui, d'après la traduction grecque dite des septante, fut conservée.

celle que saint Jérôme a donnée, et que l'église a adoptée sous le nom de Vulgate ; mais il plaça des sommaires en tête des chapitres de l'ancien Testament; des concordances à la marge , accompagnées de quelques variantes qui répondaient au texte hébreu; et, pour prévenir à jamais l'altération des noms propres, il eut soin de joindre à chaque mot hébreu de personnes, de villes, de fleuves, de montagnes, l'inter- . prétation latine de ces mots , qui étaient singulièrement corrompus dans les exemplaires imprimés, et dans les manuscrits : enfin il y ajouta des index et des tables. Cette partie seule compose environ 200 pages in-folio, à deux colonnes. Quelle fut la récompense de ce laborieux travail ? Quoique cette édition fût imprimée par Vavis et mare délibération et expérience de gens de grand savoir ^ ce que dit le privilège du roi, une foule de docteurs et de théologiens poursuivirent l'imprimeur avec un tel acharnement , qu'il eût infaiihblement succombé, si la protection de François I^' ne l'eût arraché à leur persécution.

Il épousa la fille de Josse Bade, professeur habile et imprimeur. Elle était instruite, et savait la langue latine. A cette époque, Robert Estienne établit chez lui une réunion de savants de diverses nations, qu'il accueillait avec autant de grâce que de générosité. Plusieurs étaient correcteurs diÉpreuves dans son imprimerie. Pour avoir un langage commun, ils se

parce qu*on chantait ces psaumes tous les jours dans les églises, et quMls étaient déjà établis dans la mémoire du clergé et même des -laïcs. .

servirent de la langue latine ^ qui devint tellement familière chez Robert Es tienne , que les domestiques même la parlèrent. C'est dans cette maison que le^pouse de Robert lui donna un fils, Henri Estienne, qui devait être, comme son père, l'honneur éternel de la typographie.

Robert Estienne se hâta de publier diverses éditions des bons auteurs latins; mais il s'aperçut bientôt que les jeunes gens manquaient de grammaires et de lexiques pour recueillir tout le fruit de ces éditions : il en imprima quelques-uns ; et comme il n'y avait pas de bon dictionnaire latin, il engagea plusieurs personnes à se charger de la composition de ce die* tionnairé : il offrit même de fortes récompenses pour un pareil travail , mais ce fut en vain ; on n'avait pas alors le secours des Index, qui facilitent les recherches : il fallait, pour retrouver les passages des auteurs, les chercher dans sa mémoire, et user, comme il en fit l'expérience, les livrfô à force de les feuilleter. Enfin, sentant la nécessité urgente d'un tel ouvrage pour l'éducation publique, il prit le parti de l'exécuter lui-même, et donna aux savants, en 1 53 1, le Trésor de la langue latine, dont il fit un abrégé pour les jeunes gens. Il augmenta et améliora par la suite cet important dictionnaire. Mais il pensa succomber à ce pénible travail, qu'il avait accompli en deux ans, s'en occupant nuit et jour, et négligeant, comme il le dit, jusqu'au soin de son corps, lui qui, lorsqu'il était libre enfin de ses longs travaux, plein d'élégance dans ses mœurs, tenait, avec une épouse aussi instruite

ET HENRI ESTIENNE. ^gS

qu'aimable, sa maison, non pas sans doute avec luxe, mais dans l'aîsanoe la plus honorable. En réfléchis^ sant sur un tel ouvrage qu'il avait exécuté dans un si court espace de temps, on est tente de ne pas trouver exagérée l'expression de son fils, laborieux auteur du Trésor de la langue grecque, lorsque, pour marquer son étonnement de tout ce qu'a fait son père, il dit dans des vers énergiques et ingénieux , que le travail, qui dompte les autres hommes, s'est vu lui-^ même dompté par Robert Estienne«

A-près la mort de François I*', arrivée au commencement de i547; Robert Estienne imprima l'oraison funèbre de ce prince, faite par Pierre Duchâtel, lecteur et bibliothécaire du roi, et évêque de Mâcon. L'évêque , dans l'oraison funèbre, dit que ce roi, « selon a ce que jugement humain peut conjecturer, est très « heureux, ou aux cieulx, ou à tout le moins en la « voie du salut. » La Sorbonne trouva cette conjecture CO contraire à la doctrine de l'Église sur les flam-

(t) Les prélats de cour hésitèrent moins, dans le siècle snivant, à exprimer leur opinion sur le salut, non-seulement des princes, mais des particuliers dont ils avaient à prononcer l'oraison funèbre. Bossuet, le sublime Bossuet, après avoir dit que «Dieu réservait à Michel Le Tellier de couronner son glorieux ministère en scellant la révocation du fameux édit de Nantes, » nous montre Le Tellier, père de Louvois, chantant avec les anges Vhymne des miséricordes; et, ne trouvant pas d'expressions pour célébrer la piété de Louis XIV, qui eut sans doute une étonnante élévation dans le caractère, mais dont la raison fut alors déplorablement égarée par des hommes ambitieux ou fanatiques, le coupable orateur, «poussant ses acclamations jusqu'au ciel,» ose, dans la chaire de vérité, dire à ce nouveau Constantin, «que l'univers

mes du purgatoire. Après avoir fait de vains efforts pour attaquer ré vêque, qui était protégé par la cour, elle renouvela ses persécutions avec plus de succès contre l'imprimeur; celui-ci, qui s'était vu jusqu'alors soutenu par la puissante faveur de François P', ne retrouva plus autant de protection sous Henri II, prince d'une valeur chevaleresque, il est vrai, mais esclave de courtisans avides, et de Diane, sa maîtresse, qui, déjà surannée, suivait moins les erreurs de l'amour que les fureurs de l'ambition et de l'avarice.

Robert Estienne avait publié, en i545, une Bible où il avait mis, à côté de la Vulgate, une nouvelle traduction du texte hébreu, plus fidèle que celle de saint Jérôme, qui disait lui-même qu'écrire les livres sacrés est l'effet du Saint-Esprit, mais que les traduire n'était que l'ouvrage de l'esprit humain. Il ajouta aux» marges et au bas des pages toutes les variantes con-

fut étonné de le voir, en exterminant les hérétiques, faire le pins bel usage de l'autorité, et que tout/«^ calme dans un si grand chaogement. » Tel est le langage de Bossuet. Mais le ministre Saurin, protestant de sa chaire contre Févéque de Meaux, apostrophe ainsi Louis XIV: « Et toi, prince redoutable, que j*ho- « norai jadis comme mon roi , et que je respecte encore comme « le fléau du Seigneur. » Et ailleurs aussi véhément , aussi sublime que Bossuet lui-même, il établît, d'après un passage qu'il paraphrase de Michée, entre son auditoire et Dieu cet effrayant dialogue : «Mon peuple, que t'ai-je fait? Réponds-moi. — Chemins «de Sion, couverts de deuil, enfants arrachés à leurs pères, « galères regorgeantes de martyrs, vierges dolentes, sang de nos «compatriotes répandu comme de l'eau, feux, roues, gibets, «supplices inouïs jusqu'à notre siècle, répondez, et déposez ici « contre l'Éternel ! »

frontées avec la traduction de Sanctès-Pagnin, et des notes et des explications. La Sorbonne députa quelques docteurs vers le roi, pour le prier de faire interdire la vente de la Bible que Robert Estienne venait de publier. Instruit de leur démarche, Timprimeur s'était rendu auprès de Henri II, pour demander avec instance que les envoyés exposassent leurs griefs devant le roi lui-même. Ces docteurs , qui ne se sentaient pas en état de les discuter avec Robert Estienne, éludèrent la proposition, sous le prétexte que tous les articles n'étaient pas encore examinés. Enfin, au mois de novembre 1 547, '^ conférence eut lieu à Fontainebleau. Les plus fameux docteurs de la Sorbonne, les plus savants théologiens de Paris, parmi lesquels on distinguait le Portugais Jacques Govea , parurent, d'un côté, au nombre de dix, en présence des cardinaux , des évêques , du grand écuyer, représentant le roi, et du chancelier. De l'autre côté, parut seul Robert Estienne. Ils l'accusèrent sur quarante-six articles. L'imprimeur les défendit; il leur allégua ce que saint Jérôme écrivait à saint Augustin, qui s'étonnait de quelques interprétations du docte solitaire, a Ce n'est pas d'après moi que je parle; je n'ai fait que traduire le texte divin, comme je l'ai trouvé; si vous en doutez, interrogez les Hébreux (0.»

Le résultat du jugement des cardinaux et des évêques fut qu'il y avait cinq ou six articles qui méri-

(i) Non Dostra confinximus, sed ut apud Hebraeos invenimui, divina transtulimu^ : sicubi dubitas, Hebraeos interroga.

taient quelque reproche; ces difFérences venaient de l'interprétation que le docte Vatable donnait à ses disciples, d'après les meilleurs manuscrits hébreux; mais Robert Estienne ne voulut pas en rendre son maître responsable. Ce n'est pas qu'il restât en rien prouvé que les passages inculpés ne fussent point conformes au texte hébreu, mais on pensa que ces articles pouvaient paraître plus favorables à la religion réformée que ceux de la Vulgate. Dès lors l'édition de la Bible fut interdite. D'après quelles lois ce jugement fut-il porté? Il ne put l'être que d'après les décisions du concile de Trente. Ainsi on ne crut pas qu'il y eût la moindre injustice à condamner en i547, d'après le concile de Trente, tenu en 1 546, une Bible que l'imprimeur avait publiée en 1 545.

En effet, il est utile de remarquer qu'on disputa long-temps dans ce concile sur l'autorité du texte de la Bible et des versions. Les hommes le plus éclairés et le plus raisonnables soutenaient qu'on n'avait pas le droit d'adopter la Vulgate ; que c'était rejeter les canons qui ordonnent d'examiner les livres de l'Ancien Testament sur le texte hébreu, et ceux du Nouveau Testament sur le texte grec ; que saint Jérôme lui-même avoue qu'il avait plus songé à exprimer le sens que la valeur *des mots (0. Ils ajoutaient

(i) On aurait du néanmoÎDS observer que ce n'est que dans la préface du livre de Judith que saint Jérôme s'exprime ainsi : magis sensiim ex sensu quant verbum verbo transferens. Cependant les doctes n'ont pas jugé que la traduction du livre de Judith, très-abrégée dans la Vulgate, et même la préface, fussent celles

qu il 7 avait eu sans doute beaucoup d'erreurs corrigées par saint Jérôme, mais qu'il en restait encore à corriger; et qu'enfin, si le concile même donnait une traduction du texte, alors une telle version, faite avec le secours du Saint-Esprit, servirait de règle et pourrait s'appeler authentique. Mais les autres docteurs, qui étaient en majorité, trouvèrent la Vulgate assez bonne : et leur meilleure raison fut que ce ne serait plus les docteurs et inquisiteurs qui seraient juges de la foi, mais les grammairiens; et que d'ailleurs on ne pourrait plus, à moins d'apprendre à fond le grec et l'hébreu , condamner les hérétiques.

Les théologiens de la Sorbonne virent avec plaisir le péril affreux où ils avaient jeté l'innocent Robert Estienne, l'homme peut-être de cette époque le plus véritablement religieux ; qui savait noblement dépenser l'argent lorsqu'il fallait propager l'instruction et les bonnes études, mais qui devenait prodigue, suivant l'expression de son fils Henri Estienne, dès qu'il s'agissait de propager les saintes Écritures, et tout ce qui pouvait éclaircir la parole de DieuCO: ils s'en

de saint Jérôme qui, mécontent des vieilles traductions , soit hébraïque, soit grecque, soit latine, avait donné la sienne d'après l'original chaldéen, qu'il se faisait souvent interpréter, parce qu'il n'entendait pas si bien le chaldéen que l'hébreu. Il parait donc que le travail de saint Jérôme est perdu. Au reste , les érudits avouent qu'il est bien difficile qu'on puisse rapporter l'histoire de Judith à. celle d'aucun peuple, et à une époque précise.

(i) J'estime que Robert Estienne a donné, soit en hébreu, soit en grec, soit en latin, soit en français, onze éditions complètes de la Bible, et, de plus, autant d'éditions du Nouveau Testament.

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retournèrent triomphants. Docteurs, à qui la douceur et l'indulgence étaient commandées par l'Evangile, quel supplice des juges tels que vous auraient-ils donc, dans un autre siècle, réservé à cet homme qui devait être pour le monde chrétien l'éternel interprète des saintes Écritures, à saint Jérôme, qui, ne croyant pas que la religion du Christ eût besoin d'être fondée sur la politique humaine, et pût souflfrir même l'ombre de la dissimulation et du mensonge, accusait hautement de collusion les apôtres saint Pierre et saint PauKO? Quel modèle vous aviez dans le fameux

(i) Saint Jérôme s'exprime avec une violence qu'il rejeta quelquefois sur le climat où il avait pris naissance. Ce fougueux Dalmate, irrité des accusations de saint Paul contre saint Pierre, s'écrie : Quâ igitar fronte y quâ audaciâ Paulus in altero reprehendat quod ipse commisit? Constat eos simulasse se quod non erant. Dum Judœos Paulus vult Ckristianos facere j ipse Judœus factus est. Saint Augustin l'avait engagé à faire ses observations en comité secret, il répond : Non potestfieri ut, veritatis cultor, mendacio colla submittam, £nfin saint Jérôme avertit saint Augustin qu'il court le risque lui-même de devenir hérétique.

Saint Augustin ne lui répondit qu'.avec déférence; et il est presque le seul dans l'Église qui ait donné le modèle de la conduite qu'on doit tenir dans les querelles théologiques. C'est qu'il redoutait, c'est qu'il prévoyait le tort réel que ces querelles indiscrètes devaient nécessairement apporter à la religion. Si, dans sa jeunesse, il fut doux et modéré envers un fougueux vieillard; dans sa vieillesse, il fut doux et modéré envers un jeune et fougueux évêque. Cette modération triompha de la violence ; et la rigueur eût peut-être fait de chacun de ses adversaires un Tertullien , qui se rendit coupable d'une hérésie, dont le principe fut un zèle trop ardent peut-être pour la chasteté des mœurs, et bientôt l'amourpropre offensé , qui ne pardonne point. En montrant ainsi la

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évêque d'Hippone ! Vénérable à la fois par sa haute renommée, par ses talents, par ses vertus, par sa di-

bonté de son caractère, Augustin prouva qu'il avait une profonde connaissance du cœur humain..

En effet, c'est une chose vraiment déplorable de voir avec quelle facilité, lorsque, dans les querelles qui concernent la religion , Tamour-propre est mis en jeu , les hommes le plus recommandables par leurs vertus, leur génie et leur piété s'accusent d'irréligion, d'hérésie et d'imposture. Ainsi MM. d'e Sacy, Nicole et Dubois accusent l'auteur d'Athalie non-seulement d'insulter lâchement les morts par des calomnies, et de parler des SS. Pères avec un mépris outrageant, mais encore ils frémissent de son effroyable impiété; et Racine, tout prêt à déserter le jansénisme qu'il tourne déjà en dérision , rétorque le même argument contre eux, et répond à ces hommes austères et mélancoliques, qu'ils n'ont pu rire une fois sans abuser du plus saint de nos mystères, et que la seule plaisanterie qu'ils font est une impiété. Ainsi le réformateur de la Trappe, l'abbé de Rancé, au sujet de l'affaire du quiétisme, accuse l'archevêque de Cambray d'impiété; et l'éloquent Bossuet qui, malgré tout son génie, me semble dans la discussion de cette affaire fort inférieur à Fénélon , Bossuet qui excuse, avec tant d'égards, tant de politesse un disciple opiniâtre de Luther, Mélancthon , ne se contente pas d'appeler Fénélon im- {>ie, il le représente comme un faux philosophe, un charlatan, un fanatique , et un blasphémateur. Mais Fénélon , avec la profonde indignation d'une ame vertueuse et de l'innocence outragée, cite Bossuet devant le tribunal de Dieu; et s'il n'accuse pas précisément d'impiété ou d'hérésie l'évêque de Meaux, au moins il l'accuse d'ignorance sur le dogme et sur les écrits des SS. Pères, de contradiction avec le concile de Trente et la doctrine de l'Église chrétienne, d'attaque contre ce qu'il y a de plus grand et de plus saint dans cette Église, et notamment contre saint Paul ; et surtout il parait le convaincre de diffamation , d'abus de confiance et de fabrication de libelles.

Ce ne sont pas les opinions de Luther et de Calvin qui ont nui le plus en France à la religion ; ce sont les querelles déplorables qui se sont élevées entre les hommes les plus orthodoxes, entre

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gnité ëpiscopale, il n'employa que la patience et la douceur pour désarmer un simple anachorète , qui

Arnaud, Mallebranche, Bossuet, Fénélon, le cardinal de Noai lies. Ces hommes, si recommandables à d*autres égards , ont fait voir aux particuliers que , de quelque manière qu'une des questions qu'ils agitaient fût envisagée, on était également appuyé sur des autorités imposantes, et qu'on pouvait prendre la balance sceptique de Bayle. Un des plus beaux monuments de la langue française, le livre ^|u'on oppose avec le plus de confiance et d'autorité aux incrédules, et qui néanmoins fut brûlé à Paris, à la croix du trahoir, par la main du bourreau , les Lettres provinciales, en dévoilant à tous les yeux les abus étranges qu'on pourrait faire du culte des chrétiens , ont produit un effet tout autre que celui où l'auteur aspirait. Oui , c'est cet ouvrage d'un homme du plus grand génie, et de la piété la plus humble , qui a porté en France le coup le plus funeste à la religion . Fénélon sentait bien l'effet que dévalent produire les querelles théologiques» lorsqu'il disait à Bossuet : « En tombant dans ces excès et ces contradictions palpa- « blés, vous faites plus pour moi que je ne saurais faire moi-même; « mais quelle triste consolation , quand on voit le scandale qui « trouble la maison de Dieu et qui fait triompher tant d'hérétiques « et de libertins!... Nous sommes, vous et moi, l'objet de la déri- « sion des impies, et nous faisons gémir tous les gens de bien... « Que les autres hommes soient hommes, c'est ce qui ne doit pas «surprendre; mais que les ministres de Jésus-Christ, ces anges « des églises , donnent au monde profane et incrédule de telles « scènes , c'est ce qui demande des larmes de sang. Trop heureux « si, au lieu de ces guerres d'écrits, nous avions toujours fait le • catéchisme dans nos diocèses pour apprendre aux pauvres vil- « lageoîs à craindre et à aimer Dieu ! »

C'est bien avant Montesquieu et Voltaire, c'est presque un siècle avant Rousseau , Buffon , d'Alembert , Diderot , Helvétius et Condorcet, c'est sous Louis XIV, que le jésuite JBourdaloue, doftt on a dit que toute la conduite avait été la meilleure réfutation qui eût jamais été faite des Lettres provinciales, s'écriait endiaire: « La grande maladie du siècle n'est pas l'hérésie, c'est rjmpîété.>» Nicole même allait plus loin : « La grande hérésie, dit-il, n'est pas « le calvinisme , c'est l'athéisme. «

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étonnait saint Augustin, en lui apprenant que les notes de la Bible y dont ce pontife se servait, ainsi que toute l'Eglise chrétienne, étaient précisément les notes extraites par Origène de la Bible que le Juif, le blasphémateur Théodotion avait donnée; et cependant c'était avec des textes corrompus que saint Augustin cherchait à excuser saint Pierre et saint Paul , tandis que saint Jérôme, plus instruit, avec des Bibles fidèles et pures, portait sur les apôtres un jugement sévère. Mais tous, le prêtre Jérôme, l'évêque Augustin, les apôtres Pierre et Paul en étaient-ils moins les lumières de l'Eglise, en sont-ils moins au premier rang des saints ? Téméraires persécuteurs de la science et de la vertu, vous ne soupçonniez pas que les théologiens d'Espagne , qui certes n'ont jamais été suspects de favoriser le protestantisme, choisiraient précisément le texte de 1545, donné par les soins de Robert Estîenne, et condamné par vous, comme le meilleur qu'ils pussent répandre dans le pays où se naturalisa l'inquisition.

Robert Estienne, malgré l'autorité du roi, qui le soutint quelque temps encore, allait être mis en jugement, et renvoyé par-devant les hommes sanguinaire» qui alors jugeaient ceux qu'ils appelaient hérétiques (').

(i) • On les gaindait en haut avec line poulie et une chaîne de « fer, puis on les laissait tomber dans le feu , ce qu'on réitérait « plusieurs fois. Bien des gens , voyant d'un côté la constance «apparente de ceux qu'on rôtissait de la sorte, et de f autre les « dissohitions scandaleuses de la cour, appelaient cette justice une « persécution , et leur supplice un martyre. » Mézerat, Henri If,

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II quitta en pleurant sa patrie W, qu'il avait honorée par ses utiles et importants travaux. Genève fut son

(i) Plus tard , le Père Houbigant fut plus heureux que Robert Estîenne : îl prouva qu*il y avait des fautes dans le texte qu*on appelle original. Son travail reçut les éloges des théologiens , tant catholiques que protestants; et le clergé lui fit une pension. Rollin , Le Franc de Pompignan , etc. , n'ont pas fait difficulté de suivre ses corrections, ainsi que celles de Robert Lowth. Saint Augustin regardait le grand nombre de traductions de l'Écriture sainte comme un avantage pour FÉglise. Mais Fénélon dit dans une lettre pastorale , qu*il faut s'en tenir à la seule traduction autorisée par les conciles. Voici, au reste, comme il parle de l'Ancien Testament : « Nous n'avons plus de texte autographe. Il «« ne reste de l'Ancien Testament hébreu que des copies de copies « très-éloignées des originaux; les savants même sont persuadés « qu'il s'est glissé dans ces copies beaucoup de fautes. ** Il parle assez dédaigneusement de quelques parties de la Y ulgate. « Non- « seulement nous n'avons pas les autographes de saint Mathieu «et de saint Paul, originairement écrits en hébreu, mais encore « nous n'avons que des copies de copies de la version grecque , « que quelque traducteur en fit autrefois» » J'ajouterais encore que la traduction latine n'a fait qu'apporter de nouvelles erreurs; je vais en citer un exemple. Saint Mathieu, dans un passage ridiculement expliqué par le Maistre de Sacy, qui est très-excusable, passage que cependant Robert Estienne n'avait pas osé interpréter autrement que la Yulgate, dit dans la version grecque, chap. 1 9 : EùxoircûTepov sort xap.Y)Xov ^là TpumifAaToc ^axfi^oç ^teX6eTv , ■n TtXouotov eiç rh ^aoiXeiav toû Osou etoeXOeîv : le traducteur latin, quel qu'il soit, a traduit }cap.Y)Xov par le mot camelum, et le français un chameau; mais Henri Estienne, dans son Trésor de la langue grecque, dit que les savants n'entendent point dans ce passage le mot xapt.Y)Xcv comme signifiant un animal, mais un cable; ce qui est plus que probable: en effet, Jésus parlant à ses disciples, hommes simples, et qui s'occupaient de la pèche, leur indique les objets qu'ils ont sous les yeux : < Il est plus aisé qu'un câble entre «par le trou d'une aiguille, qu'un riche dans le royaume des « cieux. »

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asile; et alors, indigne des persécutions qu'il avait souffertes y il y embrassa la religion reformée. Là, il continua de publier d'excellents livres; et cet imprimeur infatigable méditait déjà de donner le Trésor de la langue grecque W, comme il avait donné le Trésor de la langue latine. Mais cet immense ouvrage devait faire la gloire de son fils, Henri Estienne, successeur de ses travaux ; travaux que le véridique historien, le grand magistrat, l'homme d'état, le judicieux de Tlîou , a singulièrement célébrés , lorsqu'il a dit que non -seulement la France, mais le monde chrétien , doit plus à Robert Estienne qu'aucune autre nation ne doit à son plus grand capitaine pour avoir étendu les limites de son pays.

Il est temps enfin de venger Robert Estienne du reproche calomnieux d'avoir dérobé les poinçons et matrices des caractères grecs, gravés par ordre de François I"", et que ses fils auraient aliénés à leur profit. Quand je ne démontrerais pas jusqu'à l'évi-

(i) Le Trésor de la langue latine a produit en6n un dictionnaire digne de lui être comparé sous quelques rapports, c'est celui de Facciolati revu par Forcellini; le Trésor de la langue grecque, quoiqu'on y puise sans cesse , n*a rien produit qui lui soit comparable : mais on a fait en Angleterre un travail immense sur cet ouvrage; et mes fils, mettant à contribution ce travail, et secondés dans leur entreprise par des savants d'Allemagne et de Paris, en donnent une édition qu'on trouvera nécessairement supérieure à l'édition anglaise, et qui, remettant à leur place les divers suppléments, et, de plus, rangée par ordre alphabétique, épargnera beaucoup de temps pour les recherches. Il parait actuellement huit livraisons.

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deace(') que cette imputation est fausse , je dirais que là vie tout entière de Thonorable Robert Estienne

(i) Lorsque le clergé de France» en 1619, voulut commencer une nouvelle édition des Pères grecs, il présenta une requête à Louis XIII pour qu'il voulût bien réclamer à Genève les poinçons et matrices des caractères grecs , gravés d'après les ordres de François I''. I/arrét du conseil qui en résulta, portait que les matrices seraient rachetées pour le prix de 3 000 livres, paya* blés soit à la seigneurie de Genève, soit aux héritiers de Robert Estienne. On voit, comme l'observation en a été très -justement faite, qu'il n'est question, ni dans la requête, ni dans l'arrêt, de réclamer des objets enlevés il licitement.

La plus forte accusation qui semble peser sur Robert Estienne, est ce que dit Jean Le Clerc, dans sa Bibliothèque choisie, tdme XIX, où il rapporte que son grand-père, Nicolas Le Clerc, auquel Henri Estienne avait engagé ces poinçons pour la somine de quatre cents écus d'or, ne put obtenir du gouvernement que la moitié de cette somme. D'abord Nicolas Le Clerc aurait -il acheté ces matrices et poinçons, s'il n'eût pas été convaincu qu'ils appartinssent à la famille de Robert Estienne ? S'il est vrai , comme le dit Le Clerc , que son grand-père ne put obtenir que la restitution de la moitié de la somme qu'il avait donnée, c'est qu^apparemment il ne restait plus à payer, sur les poinçons et matrices, à Robert Estienne, que cette somme; ou plutôt, ce que fait entendre Casaubon, c'est qu'une partie de la somme donnée par le gouvernement avait été appliquée à un autre usage par une fille de Henri Estienne, qu'une malveillance insigne, dont se plaint Casaubon, avait réduite à la misère.

D'ailleurs, Isaac Casaubon , gendre de Henri Estienne, affirme dans ses lettres que cinq cents écus d*or étaient déposés depuis long-temps entre les mains d'un ambassadeur étranger, pour l'acquisition de ces poinçons et matrices. Donc Le Clerc pouvait être payé eh totalité , en supposant qu'il ne l'ait pas été par Cass^ubon, qui se plaint que toute cette affaire a été ruineuse pour ses en" fants; donc surtout ces objets appartenaient à la faiailLe des Estienne : et Casaubon, homme généralement considéré, chargé par

a répondu pour lui, et qu'il n'est pas permis de crqire qu'un homme qui a mis pendant quarante ans son bonhe^^ à favoriser l'instruction des jeunes gens, en leur donnant des éditions correctes des bons au*

le gouTerDemeof français d'une fonction éminente, ami intime de Jacques de Thou, doit mériter quelque confiance.

Sans doute Robert Ëstienne avait emporté à Genève les poior çons et matrices de ces caractères; mais, je le répète, ces poinçons et matrices lui appartenaient ; et je vais citer un fait entièrement analogue à la position où se trouvait Robert Ëstienne.

Antoine Vitré, imprimeur du roi aux langues orientales» fit également graver, d'après Tordre de Louis XIII, en i63i, des caractères arméniens, par Jacques de Sanlecques, graveur et fondeur en caractères d'imprimerie. Vitré, qui avait fait déjà quel* ques avances, en demanda le paiement au trésorier de l'épargne, mais ce fut en vain : il fut condamné à payer de son argent le graveur Sanlecques; il obtint enfin, l'année Suivante, en mai i63a, une ordonnance du roi dont il ne put être payé qu'en i634- Je le demande; si Vitré eût emporté, en i633 , les matrices et poinçons qu'il avait fait graver et qu'il avait payés de son argent, n'aurait-il pas eu le droit de s'en regarder comme propriétaire? Le cas est absolument semblable. Robert Ëstienne, imprimeur du roi aux langues orientalies, avait fait graver par Garamond des caractères grecs; il en avait surveillé l'exécution : c'était Henri Ëstienne son fils qui, dès l'âge de quatorze ans, peignant lui-même les caractères grecs aussi bien qu'Ange de Vergèce, avait, de sa main, fait le dessin de chaque poinçon , au moins pour le petit caractère. Garamond, qui n'avait point alors d'établissement de fonderie, graveur seulement, très-habile sans doute, mais dont la réputation de buveur subsiste encore par tradition dans les ateliers de la fonderie typographique , avait toujours besoin d'argent , et ne connaissait que l'imprimeur qui faisait les avances. Ainsi Robert Ëstienne , pour les poinçons des caractères grecs , se trouva dans la même position que Vitré, pour les caractères arméniens, et il avait emporté les poinçons et les matrices des caractères grecs, comme chose à lui appartenante.

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teurs et tant de bons ouvrages pour le prix le plus modique, ait été capable d'une pareille bassesse.

Robert Estienne, considéré par les magistrats de sa nouvelle patrie, mourut à Genève, le 7 septembre 1 559. Comme il avait une ame ferme et résolue , il ordonna à ses enfants, par son testament, d'embrasser la religion réformée. Il institua pour héritier son fils, Henri Estienne, avec la charge de veiller à l'éducation et à l'établissement de ses frères. La mort de cet excellent père accabla Henri d'une douleur si profonde , qu'il tomba en langueur, et pensa le suivre au tombeau. Il en parle avec une tendresse qui touche jusqu'aux larmes. C'est de ce fils qui, dans le cours de sa vie laborieuse, craignit toujours de dégénérer d'un tel père, que je vais m'occuper maintenant.

Henri Estienne naquit à Paris en iSaS. Son père, qui ne tarda pas à reconnaître en lui l'héritier de ses travaux, le vit croître avec joie, et lui apprit de bonne heure l'emploi du temps. Il confia la première éducation de son fils à un professeur qui avait le bon esprit de traduire à ses élèves le grec, non pas en latin, comme c'était Tusage, mais en français. Le jeune Henri , quoiqu'il n'eût que l'âge de neuf ou dix ans, n'aurait pas été tout-à-fait étranger à l'interprétation latine , puisque la langue des anciens Romains était familière dans la maison paternelle, et qu'il avait toujours entendu sa mère parler cette langue avec une pureté qui plus d'une fois fit l'admiration des hommes les plus instruits. Lorsque le jeune Henri . entra chez ce maître, les élèves représentaient la

Médée d'Euripide, genre d'exercice littéraire qui .plaisait à ce professeur ainsi qu'aux élèves. Quoique l'enfant n'entendît que le son de cette .langue dont son père lui avait habilement vanté les charmes (il est juste aussi d'observer que l'Université n'avait pas adopté encore la prononciation horriblement vicieuse qui s'y est conservée jusqu à ce jour), le jeune enfant goûta tant de volupté dans le chant des sirènes, pour me servir de son expression, qu'il n'eut pas d'autre désir que celui de parvenir à représenter un des personnages de la tragédie. Robert , instruit bientôt de l'amour de son fils pour la langue grecque , et pensant d'ailleurs, avec Quintilien, que dans 1 éducation l'étude de la langue grecque devait précéder celle de la langue latine, acquiesça au goût du jeune Henri, qui dévora avec avidité l'ennui nécessaire des déclinaisons et des conjugaisons grecques, et, deux ans après, représenta tous les rôles de la Médée, pièce qu'il savait en entier comme son oraison dominicale. Vers l'âge de quinze ans, il eut le bonheur d'avoir pour précepteur Pierre Danès, qui transmit à son jeune élève l'instruction qu'il avait reçue lui-même de Guillaume Budé et de Jean Lascaris. Ce savant professeur qui , successeur de ses maîtres , passait pour le plus habile helléniste de son temps, titre qu'à son tour il légua au jeune Estienne, ne voulut faire que deux éducations particulières , celle de Henri II , fils de François I", et celle de notre Henri. En vain les personnes les plus distinguées de la cour et de la ville sollicitèrent de Danès la même faveur

3ro OBSERVATIONS SUR ROBERT

pour leurç enfants : «Non^ leur disait-il, je ne le puis; les soins de ma charge auprès du dauphin, et mes fonctions épiscopales, me forcent de renvoyer souvent trois fois de suite mon jeune Henri ; il s'en va tristement, mais il ne se lasse pas de revenir: d'ailleurs, je suis Tàmi intime de son père, qui est un frère pour moi. »

Environ deux ans après, avide de tout genre d'instruction, il apprit ce qu'on savait alors de mathématiques, et voulut même examiner ce qu'il y avait de vrai dans l'astrologie. Comme le maître de ces sciences demandait, surtout pour une telle doctrine, une somme considérable au jeune homme, qui n'osait parler de ce projet à son père, il s'arrangea si bien que le père paya dans l'astrologue le maître des mathématiques, et que la mère, plus facile, paya en secret, sinon l'astrologue, du moins le généalogiste. Ce fiit à peu près le seul temps que Henri Estienne regretta d'avoir perdu ; et tout le fruit qu'il recueillit de ces dernières études, fut de se bien convaincre que l'astrologie était une science très-chimérique, et la généalogie une science très-incertaine. Il revint bientôt et pour toujours à ses véritables travaux; et à dix-huit ans il collationna un manuscrit de Denis d'Halicarnasse , avec son père, qui donnait au public la première édition de cet auteur.

Robert Estienne, voulant distraire Henri des chagrins que leiir occasionnait l'édition de la Bible de 1 545, l'engagea à voyager en Italie pour y visiter les bibliothèques, où le jeune homme irait exercer l'art

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du chasseur. Alors Heari apprit avec soin la langue du pays, avec ses divers idiomes; car cet homme extraordinaire y qui voyagea presque la imoitié de sa vie, savait à fond toutes les langues modernes aussi bien que les langues anciennes et les langues orientales. Et si, à Venise, il étonna le docte Michel So* pliian, né en Grèce, par la facilité avec laquelle il s'exprimait en grec ancien et moderne; à Naples, ou l'ambassadeur de France près la république de Venise l'avait chargé , dans les intérêts du roi , d'une mission délicate, se voyant reconnu par un Napolitain qui Ta vait rencontré chez l'ambassadeur, il se tira de ce pas difficile en parlant la langue du pays avec une telle volubilité et un accent si local que cet homme crut s'être trompé en pensant que Henri Estienne était Français, et le prit pour un Napolitain. On sait cependant qu'un Italien , né à Rome , lorsqu'il arrive à Naples, est de suite reconnu pour Italien de Rome, et même est assez embarrassé les premiers mois pour entendre et pafler le langage populaire.

Précédé partout de la considération due aux travaux de son père , et bientôt apprécié lui-même pour son savoir, il se vit accueilli avec distinction par les ambassadeurs , les princes , les prélats , et par les souverains étrangers , comme il le fut depuis en France par le cardinal Du Perron , et surtout par le roi Henri III, qui daigna même lui confier d'importants secrets; prince plus instruit qu'on ne le croit vulgairement, que Henri Estienne fait connaître comme plein de goût pour la littérature , surtout pour la lit-

3ia OBSERVATIONS SUR ROBERT

tërature française , et sur ce sujet se montrant singulièrement jaloux de la gloire nationale. Mais si notre jeune savant jouissait partout d'une considération distinguée, c'était moins pour en tirer vanité, que pour se procurer un accès facile dans les bibliothèques particulières et publiques, se faire ouvrir les dépôts littéraires, et converser avec les hommes les plus distingués dans les sciences et la littérature. Il fut lié avec les plus savants, et principalement avec Sigonius, Castel Vetro, Denis Lambin, Victorius, Muret, Adr. Turnèbe, Lew^nclave, Paul Manuce, Camerarius et Aunibal Caro. Dans ses voyages, qu'il fesait presque toujours à cheval , exercice qu'il aimait beaucoup, et qui lui fît courir même quelques dangers, la méthode qu'il prenait pour se distraire de l'ennui était de composer des vers grecs, latins W et français.

Enfin il revint à Paris chargé de savantes dépouilles; et le premier ouvrage qu'il publia, en i554, f^it Anacréon, dont on ne connaissait jusqu'alors que la première ode, et une autre que Henri Estienne avait déterrée lui-même dans l'intérieur de la couverture d'un vieux codex : mais il avait eu le bonheur de trouver enfin un manuscrit d'Anacréon qui pourris-

(i) C'est peut^tre à Henri £stienne> que Boileau dut ce vers qui saisit si vivement Molière , qu'il interrompit le lecteur : Il plaît à tout le monde , et ne saurait se plaire ;

Voici le vers de Henri Estienne :

Hic placuit cunctis , quod sibi non plaçait.

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sait dans la vieille tour d'un monastère, où il en fit une copie avec soin , mais avec autant de crainte que de secret, tremblant toujours qu'un tel trésor ne lui fût enlevé par quelque moine ignorant ou trop dévot, et qu'il ne fût perdu pour jamais. Après l'Anacréon , il donna encore la première édition de Maxime de Tyr; et on peut même regarder les éditions de Diogène Laërce et de Diodore de Sicile comme de véritables editio princeps par les augmentations , les fragments inédits, et la traduction latine qu'il en donna.

Il eut le bonheur de prendre pour épouse, autant du moins qu'on peut le présumer par une lettre de Casaubon, la fille d'un Écossais de distinction, le savant Scrimger. Noble, riche, et belle, et réunissant à la vertu les grâces et le doux charme de la persuasion , elle donna à l'époux qu'elle appréciait et qu'elle aimait tendrement, deux filles, dont l'une fut mariée à Casaubon, et un fils qui, peu d'années après la mort de Henri Estienne, fut un savant éditeur d'Euripide, et qui fit sur la mort de son père une élégie en bons vers latins, pleine surtout de sentiments respectueux, et de tout ce que la reconnaissance et l'amour filial ont de plus pur et de plus tendre.

Je ne suivrai point Henri Estienne dans les soins qu'il prit pour donner à ses éditions un mérite particulier; d'ailleurs, si je suis assez instruit pour apprécier ses travaux typographiques, je ne le suis pas assez pour apprécier ses travaux littéraires. Il imprima une grande partie de ses éditions à Paris , un assez

3i4 OBSERVATIONS SUR ROBERT

bon nombre à Genève , et peut-être même quelquesunes en Allemaghe , car on peut assez rarement savoir de quel lieu les éditions de Henri Estienne sont sorties. On conçoit que l'entretien de ces divers ateliers , l'établissement de ses frères et sœurs qu'il fît avec générosité, le soin de sa maison, les avances de fonds que nécessitaient de si grandes entreprises , et même un assez long procès, ont souvent accablé dç soins et même de tourments Henri Estienne, quoiqu'il fût riche alors, et seigneur de Grières, terre assez importante qu'il possédait près de Genève. Digne jd'avoir des amis, il en trouva qui le secondèrent; et si Huldric Fugger, né à Augsbourg, et opulent seigtieur, camérier du pape Paul IH , fut utile à notre imprimeur, soit en lui confiant les plus importants manuscrits de son riche cabinet, ou plutôt de son gymnase, soit en faisant l'acquisition d'un certain nombre d'exemplaires des éditions qu'il publiait, soit même en le gratifiant de quelque somme pour hâter ses entreprises typographiques et littéraires, Henri Estienne fera vivre éternellement le nom de Fugger, puisque par reconnaissance il s'est déclaré lui-même Tiniprimeur de ce généreux protecteur des lettres.

Je ne citerai que quelques-unes des priiicipales éditions de Henri Estienne, et d'abord le Poétœ grœci principes y i566, 2 vol. in-foHo, ouvrage qui m'offre une preuve remarquable de sa science typographique. Pendant tout le cours de l'impression de tant d'auteurs grecs différents , dont même quelquesims étaient publiés pour la première fois, il introdui-

ET HENRI ESTIENNE. 3i5

sît, daus un caractère dëja hérissé de tant de jeux de plume et d'innombrables ligatures, plusieurs signes particuliers 9 quatre surtout qu'il avait inventés pour distinguer i** les noms propres, 2" les pays, 3** les montagnes, 4"!^ rivières, s'entourant ainsi de chances d'erreurs, soit pour la littérature, soit pour la typographie; mais, quand il s'agissait de l'utilité des lecteurs , n'épargnant aucuns frais , se jouant des plus grandes difficultés typographiques, qu'il sut vaincre par des opérations singulièrement rapides, ce qui apportait encore de nouvelles chances d'erreurs, et cherchant ces difficultés avec autant de zèle que nous en mettons à les fuir W.

(i) J*ai cherché plusieurs fois quelle qiéthode avait pu employer Henri Estîenne pour vaincre de telles difficultés^ Je ne concevais que deux moyens d*y réussir, l'un employé par François-AiBbroise Didot, mon père, et l'autre par moi; mais de singulières anomalies m'ont prouvé que Henri Ëstienne s'était servi d'une autre méthode , et je serais peut-être encore incertain sur celle qu'il a employée, s'il ne l'eût à peu près indiquée lui-même; mais il est bien plus facile de concevoir l'opération que de l'exécuter, surtout quand on sait voir, quand on sait approfondir les difficultés d'une pareille entreprise. Pourquoi de tels travaux n'ontils pas encore été justement apprécrés? C'est que les érudits sont en général étrangers à la typographie : que dans le petit nombre des libraires et même des imprimeurs instruits dans les lettres, les premiers n'ont que des notions superficielles sur la graVUre et la fonderie typographiques, les seconds, en supposant qu'ils aient cette connaissance, ont rarement celle de la bibliographie; et que les graveurs et les fondeurs, si l'on en excepte peut-^tre les anciens maîtres Simon de Colines et Guillaume Le Bé, ont été généralement étrangers, sinon à toute littérature, du moins à la littérature ancienne.

3i6 OBSERVATIONS SUR ROBERT

Il donna ensuite Artis medicœ principes^ posl Hippocratem et Galenum, iSôy, 2 vol. in-folio. C'est lui-même qui fit la traduction latine des auteurs grecs, ce qui prouve qu'il n'était pas étranger à l'art de la médecine, que son oncle Charles Estienne, médecin et savant imprimeur, lui avait appris ainsi que la botanique. En 1678, il donna la belle édition du Platon, dit de Serranus, 2 vol. in-folio; et il avait déjà donné, en 157a, le Trésor de la langue grecque, 5 vol. in-folio (0, ouvrage dont Robert Estienne , en

(i) Malgré le tort que lui fit l'abus de confiance de Scapula , dont il ne se vengea que par deux épigrammes badines, on croit qu'il donna, vers i58o , une seconde édition de ce grand dictionnaire. J'avais pensé d'abord, d'après un examen de mon exemplaire, confronté avec un autre, que Henri Estienne n'avait réimprimé que le preniier volume, et seulement même jusqu'à la signature iiii.i. Mais Ambroise^irmin Didot, mon fils aîné, a fait un examen scrupuleux sur sept ou huit exemplaires, et il a trouvé tant de différences en diverses parties des volumes, qu'il faut bien se rendre à l'évidence. Je ne crois pas néanmoins qu'il y ait eu d'édition faite par Henri Estienne en i58o, comme le disent plusieurs bibliographes. Si quelques exemplaires portent cette date, c'est que le titre aura été recomposé depuis par des libraires qui, ayant acheté peut- être un certain nombre d'exemplaires, auront, pour leur donner plus de crédit, fait réimprimer un titre avec une date plus moderne, ce qui est arrivé assez fréquemment dans le commerce de la librairie. Mais comment aurait-il existé une édition en i58o, doùnée par Henri Estienne, lorsqu'il dit positivement que, si les trésors enrichissent en un instant les hommes, le trésor qu'il donne au public l'a appauvri; et surtout lorsque l'abrégé de son grand dictionnaire, fait par Scapula, n'a paru que dans l'année 1579? J'irais plus loin même, je dirais qu'il n'y a pas eu deux éditions différentes , réellement complètes. Sur le nombre d'exemplaires que mon fils a examinés, il existe toujours

ET HENRI EStlENNE. 817

mourant , lui avait recommandé l'exécution. Si Henri Estienne remplit fidèlement les ordres de son père, cet immense travail ruina sa fortune et Tavait fait vieillir avant le temps, u Mais la perte de mes biens , dit-il au lecteur, la perte de ma jeunesse ont pour moi peu d'importance, si mon travail en a pour toi(0. » Expression généreuse qui caractérise bien le digne fils de Robert Estienne. O véritables typographes, auprès desquels nous ne sommes rien!

Un libraire, bibliophile plein de goût, et bibliographe du premier ordre, dans ses annales de l'imprimerie des Aide, travail fait avec des soins remarquables , et qu'on doit désirer de le voir entreprendre aussi sur l'imprimerie des Estienne, M. Renouard, enthousiasmé peut-être autant par ses recherches laborieuses sur les Aide , que par la collection recherchée qu'il a faite de leurs éditions , s'écrie en parlant d'Aide Manuce, qu'à tous égards il occupe et occupera long-temps, et sans aucune exception, le pre-

dans chacun d'eux de très-grandes parties qui appartiennent à la première édition. Il sera sans doute arrivé quelque accident, soit le bouleversement qu'a éprouvé la maison de Henri Estienne, soit un naufrage, qui aura détruit quelques parties de l'édition primitive, parties qui auront été remplacées successivement à mesure qu'on en a eu besoin ; et il est possible qu'on ait fini par composer et imprimer une feuille seule pour rendre un seul exemplaire complet.

(i) At thésaurus me hic de divite reddit egenam , Et facit ut juveaem rnga senilis aret ; .^-; Sed mihi opum levis est, levis est jactura juvent», Jndicio haud levis est si labor iste tao.

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mier rang parmi les imprimeurs anciens et modernes. Cet éloge est exagéré. Je ne crois pas qu'Aide Manuce puisse, excepté sous les rapports de l'exécution typographique, soutenir la comparaison avec Robert et Henri Estienne.

Ce n'est certainement pas sous le rapport de la correction des textes, qu'Aide doit être comparé à Robert Estienne et à son fils. Il faut le dire, avant Robert Estienne on n'avait aucune idée de ce que devait être la correction d'un livre. J'ai fait voir dans une note bibliographique et typographique, publiée en 1 806 (0, que 1 édition du Tbéocrite d'Aide était remplie de fautes de toute espèce, qui ne pouvaient être réellement attribuées qu'à l'extrême négligence de l'imprimeur. J'ai dit que la collection intitulée Poétœ grœci principes y donnée par Henri Estienne, 2 vol. in-folio formant laoo pages, ne présentait pas autant de fautes, ni surtout de fautes aussi graves qu'il s'en trouve dans troiç ou quatre pages prises 311 hasard du Théocrile d'Aide; et je suis entièrement de l'avis de Henri Estienne, lorsqu'il dit qu'il lui est permis de laisser passer une vingtaine de fautes légères dans une collection où il en a corrigé près. de vingt mille. Je sais qu'Aide Manuce, dans sa préface même de Tbéocrite, voulant prévenir les reproches

(t) Les Bucoliques de Virgile, précédées de plusieurs idylles de Théocrite, de fiion et de Moschus, suivies de tous les passages deThéocrite que Virgile a imités, traduites en vers français par Firmin Didot : in-S"*, 1806.

ET HENRI ESTIENNE. , Sig

qui pouvaient lui être justement adressés , a dit : S^ periniqai sunt et ingrati si quisunt qui me accusent. Je ne veux être injuste ni ingrat envers Aide, Non : Aide Manuce mérite de la république des lettres une reconnaissance éternelle, pour avoir publié avec une grande activité et une bonne exécution quant à la typographie 9 un grand nombre d'auteurs classiques, dans un temps où Ton n'imprimait guère que des ou* vrages de disputes théologiques; et ce chpix, qui iait honneur à son goût, prouve sa passion pour les belles-lettres : mais je dirai avec la même franchise que ce fameux imprimeur, qui fait honneur à l'Ilalie, ne mérite pas la place à laquelle une admiration indiscrète veut l'élever.

J'ai cherché quelle était l'excuse qu'on pourrait alléguer en faveur d'Aide au sujet de la négligence qui a été mise dans la correction du texte des livres qu'il a imprimés, et c'est lui-même qui me l'a donnée; il dit qu'il était tellement occupé, qu'il trouvait à peine le temps dé lire une fois, légèrement et à la course, les épreuves des éditions qu'il publiait. Vix credas quam sim occupatusl Non habeo certè tempusy non modo corrigendiSf ut cuperem^ diligentius qui eoocusi emiituntur libris cura nostrâj S£d ne perle-

GEJVDIS QUIDEM CURSIM.

Ce n'était pas ainsi que Robert Estienne veillait à la correction des livres qu'il imprimait, lui qui mettait une telle importance à ce travail, qu'il avait défendu que, sous quelque prétexte que ce fût, on laissât

3ao OBSERVATIONS SUR ROBERT

entrer personne dans son cabinet lorsqu'il lisait ses épreuves. Il est possible qu'il existât une exception en faveur de la reine Marguerite de Navarre, qui, protectrice des lettres et des savants, se plaisait à voir de temps en temps les travaux de l'imprimerie de Robert Estienne , et peut-être lui 'donnait à imprimer en secret soit quelques Nouif elles , soit quelques autres de ses écrits; mais, si cette exception était faite pour la sœur de François I", il ne paraît pas qu'elle existât pour le frère, puisqu'un jour étant allé voir la typographie de Robert Estienne, dans le moment où cet imprimeur corrigeait une épreuve, il ne voulut pas permettre qu'on l'interrompît (0 dans son travail. Et peut-être est-elle assez remarquable dans les fastes de la Typographie, cette journée oïl le restaurateur des lettres, François V% daigna attendre une minute à la porte du cabinet d'un imprimeur.

On peut juger facilement lequel de ces deux typographes a dû publier les éditions plus correctes ; on peut juger lequel de l'imprimeur italien ou de Timprimeur français mérite le reproche de ce défaut que les étrangers prodiguent assez facilement à notre nation , et qu'ils appellent gallica tentas; reproche qui, s'il

(i) Voilà ce que raconte la tradition : mais il est probable que le roi trouva Robert Estienne corrigeant une épreuve , et le força de continuer son travail pour voir la manière dont on indiquait sur le papier les corrections, avant de les voir exécuter sur le plomb.

ET HENRI ESTIENNE. Sai

était pesé sérieusement, ne servirait qu'à faire rejaillir sur les Français une gloire qu'ils ne semblaient pas avoir ambitionnée. Car nous n'hésiterions pas à présenter ce défi aux nations européennes : Qu'elles se réunissent toutes ensemble pour opposer des émules aux deux Estienne, à Saumaise, à Budé, à Bayle, à Ducange, à Bochart, aux Pères Sirmond et Petau, à l'archevêque Huet, à d'Herbelot, à Fourmont, à Jacques de Thou , à Fréret , enfin à l'étonnant d' Anville!

Laissons les compatriotes d'Aide Manuce le mettre au premier rang des imprimeurs, en supposant que quelqu'un d'entre eux ait eu jamais cette prétention, l'amour du pays leur sert d excuse. Mais quelle place sera réservée par le monde savant à Robert Estienne, qui a publié aussi des livres grecs inédits ; qui , en latin, en grec, en hébreu, langue qu'il savait parfaitement, a imprimé des éditions souvent aussi belles qu'elles sont correctes; qui, de plus, a fait son Trésor de la langue latine? Quelle place surtout sera donnée à son illustre fils , Henri Estienne , qui , indépendamment de ses correctes et nombreuses éditions de tous les bons auteurs, éditions publiées quelquefois avec une rapidité qui pHPouve que la langue grecque lui était aussi Ëimilière que la langue française, a fait encore sur ces auteurs des travaux particuliers auxquels les savants rendent perpétuellement hommage; à Henri Estienne, qui a montré qu'il était un littérateur plein de goût lorsqu'il a donné en vers latins la

seule bonne traduction peut-être qu'on connaisse d'Anacréon; qui, sachant toutes les langues, et traduisant avec autant de facilité les poètes latins en vers grecs, que les poètes grecs en vers latins, écrivit bien en sa propre langue dans un temps oîi ce mérite était très-rare; qui , de plus, avait laissé deux volumes manuscrits in-folio, pleins d'une si vaste érudition, qu'elle étonna son gendre lui-même, le docte Casaubon ; à Henri Estienue, l'auteur du Trésor de la langue grecque, ouvrage imprimé par lui et à ses frais , ouvrage immense dans lequel les lexicographes de tous les pays ont puisé et puiseront sans cesse, et qui, de l'aveu du premier helléniste de l'Europe, le docteur Coraïs, serait encore à faire, s'il n'avait pas été exécuté par Henri Estienne? Pour élever ce monument qui honore son pays, il a sacrifié une fortune considérable, héritage paternel, et fruit de ses veilles laborieuses et de son économie. Ah ! si Henri Estienne, errant sur la fin de sa vie et septuagénaire , persécuté pour quelques railleries contre des moines superstitieux, ou pour quelqiies invectives que lui arracha l'indignation du meurtre infâme de son roi qu'il aimait, ayant vu tous ses manuscrits, tous ses livres détruits par un tremblement de terre , et l'esprit enfin aliéné , mais sans pouvoir oublier sa patrie, est allé mourir, dans un état voisin de l'indigence, au fond d'un hôpital, du moins ne lui envions pas la gloire d'être le premier typographe de tous les pays et de tous les âges ; et que tout typographe , s'il a un

ET HENRI ESTIENNE. 3a3

noble sentiment de son art, se prosterne avec respect devant sa tombe.

Manibus date lilia plenis!

Purpureos spargam flores; non, Gallia, tanto Rursum te poteris jactare typographo , et ultra Sit sperare nefas!

FIN

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