ELEGIE
lien, rien que d^ inconstant tout ce grand Ciel n^ enserre \Dan$ le rond spacieux de toute nostre Terre j \Rien rfest si bon, si beau^ si grand ne si parfait
Qu'avec le temps goulu Pôn ne voye défait^
Que V effroyable mort^ d'une hideuse face,
Sans pitié meurdrissant de ses dards ne déface !
Maint s'ébat aujourd'huy et vit joyeux et sain
Ne sachant point, helas! qu'il doibt mourir demain!
Maint bégaye au matin à qui le soir apreste
Desjà quelque malheur pendant dessus sa teste.
L'homme est tant malheureux, tant, qu'il n'a rien de seur
Durant ses ans si cours, sinon que le malheur!
Charles, tu le congnoisj par le sort pitoyable
De ta sœur, que la Mort fièrement imployable
SONNETZ, ODES ET MIGNARDISES. lyi
Ha fait ployer au joug de ses trop justes loix. Dont elle assujetist tous les hommes, sans choix ^ Et dont elle ha ta sœur hors du monde ravie Presqu'avant quUlle ayt sceu que c'estoit de la vie, Jà le Souleil couchant se panchoit contre^val, Quandy avec son mary, passant sus un cheval Une rivière à gué, mais, mais trop peu craintive, Desjà se promectant jouer sus P autre rive^ Par ne sçay quel hazard tomba dans le plus creux lyHuygne, le pire, helas! des fleuves mal^heureux, Huygne qui désormais fera vivre son onde Pour avoir faict mourir une clarté du monde.
Lors son mary^ cuydant la sauver du danger^ Soudain ne craignit point dedans Peau se plonger^ Se hazardant ainsi par mesme destinée Voyr sa vie et la sienne en mesme heure finie. En vain lors il tâchoit entre ses braz trouver y En vain sus Peau flotant il tâchoit de sauver Celle qui desjà morte entre les eaux perdue Restoit au goufre bas d* une fosse étendue; En vain depuis, frapé d'une extrême douleur.
En vain se tourmentant d'un si piteux mal-heur, Echapé du danger, il pleuroit la misère Et la cruelle mort de son espouse chère, Qui dormoit ce pendant au plus creux de Peau ; mais
C estait du somme dont on n'esveilU jamais ' Toutesfois à Pentoar tPelU miUe Nayades, La pensons resveiller de leurs douces aubades En chantant s'esgay oient Savoir un si bon h^ur Que voir leurs clairs palais honorez de Phonneur Dont la terre autrefoU (mais or' deshonorée) Pour l'avoyr dessus elle en estoit honorée Helas! Nymphes des eaux, vostre chant ne peut pas
Vosdancesnivozsautz,decevoyrsontrespasi ' Aussi vous le voyez : desjà sa mon certaine Vous étonne les yeux ; jà vostre maison, plaine De lamentz et soupirs, convertist vos doux chantz En trop funèbres sons et en sanglotz trenchantz; Jà desjà, soubzlevant sa teste apesantie.
Las! vous tâchez en vain de luy rendre la vie; Hé! vous tâchez trop tard luy donner guarison En la poussant dehors vostre humide prison.
Us! il failloit plus tost, paresseuses Nayades, Jecter dessus son corps voz piteuses ceillades. Et, fendant de voz eaux le fil d'un viste cours, Plus tost, las! il failloit venir à son secours! Allez, allez pleurer vostre faute trop grande : Ainsi vostre grand Dieu, Nymphes, vous le commande. Et veut que tesmoignez jusqi^à mil et mil ans, En tristesse et en pleurs dolentement cuisans,
ET MIGNARDISES. lyS
Ce destin malheureux^ et la mort avancée
De la Nymphe, au regret d'un chacun trépassée.
Las! helas! c'est de toy^ Françoyse, c'est de toy
Qu'on pleure, qu'on soupire en si piteux émoy;
C'est de toy que l'on parle, helas! c'est toy, pauvrette.
Qu'avec tant de clameurs tristement on regrette.
Mon DieUf quelle pitié! ha Dieu! je voy ton corps,
Ce me semble, flotter et reflotter dehors
De Peau^ qui te promeine, et qui^ trop inconstante ^
Çà et là te virant^ par vagues te tourmente;
Je le voy tournoyer à dent et à l'envers^
J'entrevoy tes cheveux d'espès herbiers couvers^
Je voy ton corps nageant^ sans tache ni froissure^
Contre un chesne arresté^ qui tranchoit d'avanture
Le travers de ce fleuve^ oà l'aveugle destin
Ha borné de tes jours la misérable fin,
combien j'aperçoy de noz Nymphes du Meine,
Lamentant aigrement ta fortune inhumaine,
Hastives pour te voyr^ venir de toutes parsy
Se détordre les mains^ leurs beaux cheveux épars
Arracher de dépity se battre la poitrine^
Dresser tantost au Ciel les yeux d'un piteux signe,
Tantost en gémissant les baisser contre bas,
Tost d'un blesme regard tristes croiser les bras^
Tost à l'entour de toy mouiller toute la place
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De pleurs, qui chaudement découlent de leur face! Je voy Vane blâmer le destin et les Cieux, Je voy F autre invoquer à ton ajde les Dieux, Et comme cette^cy^ fondant en pleurs, te touche Le front, les yeux, le nez, le menton et la bouche. J'en voy belles beaucoup te retâter le sein, Touché par pîusieurs fois ; mais, helas! c'est en vain : Car l'humide froideur de Peau par trop cruelle Ha glacé de ton corps la chaleur naturelle, Quand, presque de troysjours gisante au fons de l'eau Que desjà F on craigaoyt te servir de tombeau^ Tu restoys étoufée en Vabisme £une onde Qui sans cesse tournoyé en sa fosse profonde. combien de lamentz d'une éclatante voix Et de sanglotz amers poussez tous à la fois Un chacun fait pour toy, et de criz pitoyables Bondir jusques aux deux en plaintes larmoyables! Où est le cueur si dur qui n'eust quelque pitié , Oyant tant seulement des regretz la moitié Que font tous tes parens auprès tes deux fUlettes^ Qui baignent tout ton corps de chaudes larmelettes? Un chacun^ las ! te pleure ; un chacun, las! te plaint; Mais ton frère sus tous, Charles^ le plus atteint De douleur, par ta mort aussi mort que toy-mesme, Pour toy meurdrist ses yeux d'une langueur extresme.
ET MIGNARDISES. Ijb
Pour toy sans fin en deuil, pour toj sans fin pleurant. Pour toy tousjours seulet et tousjours souspirant , // se consomme tout, et remplist de tristesse En ce tant doux Printemps celuy de sa jeunesse ; Et semble à ses propos^ et à sa face aussi^ . QuHl se doibve à jamais genner d'un tel soucy* CharleSy ne pleure plus, ne pleure en telle sorte : Ainsi comme tu croys ta Françoyse n^est morte! Ta Françoyse n'est morte^ et jamais ne. mourra Tandis que la vertu vertu se nommera.
Croy que tousjours vivra d'elle la part meilleure^ Tant que la chasteté d'une constance seure, Tant que la bonne grace^ et qu'un esprit bien né De cent perfections prodiguement orné.
Et tant que la bonté dedans l'humaine race. Pourront divinement retenir quelque place.
Mesmement la rivière^ où par un cruel sort^ Sort tousjours envieux^ eV ha gaigné la mort. L'ayant si gloutement dans sa gorge ravie, Sera dorénavant la cause de sa vie:
Cary nous voyant ainsi pour ta sœur larmoyer. Pour ta sœur de nos pleurs nous-mesmes nous noyer, Huygne, troublant le teint de son onde azurée, Oyant les hauts regrets de ta sœur tant pleurée^ La plaignant à jamais du son d'un piteux flot
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A ses bords ne dira rien que : BELOT ! BELOT! Ainsi que de la mer le résonant rivage, Après le sort cruel du malheureux naufrage D'HylaSy aimé d! Hercule, émeu des criz^ helas ! D^ Hercule^ ne disoit sinon : Hylas! Hylas!
Cesse donc de pleurer, et voy que nostre race, Mesmes les plus grands Roys avecques leur audace, Doibvent également [quoy qu^ilz tardent) mourir Et en un petit rien soubz la terre pourrir ; Et non seulement nous, mais toute chose née Quelquefois par la mort se doibt voyr terminée. Ne fenquiers point pourquoy celuy qui semble sain '^Souvent à l*impourveu trépasse tout soudain, Pourquoy tant seulement cettui-cy de picqure^ Pourquoy l'autre, navré de petite blesseure, Pourquoy l'autre en jouant, de son propre Cousteau Void avancer ses jours, ny pourquoy dedans Veau Maint perist étoufé, qui, bien près du rivage, Jà se pensoyt sauvé du menaçant naufrage.
En vain, Charles, ainsi tu voudroys de ta saur Sonder le sort fatal, en vain d'un triste pleur Tu te voudroys genner pour les regrets de celle Qui ne peut rien ouyr de toute ta querele.
Laissons, laissons couler les destins dans les deux, Les destins gouvernez seulement par les Dieux,
Et ne nous tourmentons pour dévoyler la nue.
Qui couvre telle chose aux hommes incognue.
Et vrayment nous monstrons nostre bien foie erreur
De nous trister ainsi d'une vaine douleur.
De nous traisner en dueil, et d'user nostre vie
Trop misérablement aux langueurs asservie.
Pour ceux qui^ desjà mortz, trop plus que nous heureux,
Las! nous devroyent plus tost pleurer trop malheureux!