XI. . 2S
3a6 POESIES
Tout Tattestait^ car un jardin rustique Répandait à l'entour des deux errantes soeurs
De frais parfums^ d'attrayantes douceurs^ Et d'un soufHe embaumé la langueur sympathique. Toutes deux ont franchi l'enclos vert du jardin : tt Voyez ! dit la plus vive j » elle était frêle et blonde * « Voyez que de trésors ! ce n'est rien que jasmin , « Lilas^ rose , et je crois toutes les fleurs du monde. » Celte folle suivait son volage désir^ Aux suaves bouquets se suspendait h peine^ Prodiguant ses baisers jusqu'à manquer d'haleine, Disant : a Demain le miel , aujourd'hui le plaisir ! »
L'autre^ plus posément^ savourait les délices Du banquet préparé pour les filles de l'air,
Et, prévoyante aux besoins de l'hiver, Pour la ruche épuisée en gardait les prémices. Leurs ailes en tremblaient. Mais un globe fatal ,
Suspendu dans les fleurs sous la méridienne , Semble de l'ambroisie offrir le doux rëgal
A la jeune épicurienne.
Sous ce cristal frappé de tous les feux du ciel ,
S'échauffe et fermente le miel ; Innocente liqueur pour l'homme préparée , Mais qui donne la mort à la mouche dorée :
Sa force s'y consume^ et sa raison s'y perd.
L'abîme transparent par malheur est ouvert :
L'imprudente n'y voit qu'un don de la fortune j Sa sœur, qui l'en détourne , est presqu'une importune , £t , malgré ses conseils , elle court s'y plonger : Quand on veut le bonheur^ en voit-on le danger ! « Par quel charme imposteur vous êtes asservie , « Dit l'autre en soupirant; vous me faites pitié : « Quittez ce doux breuvage , au nom de l'amitié ,
« Peut-être ; hélas ! au nom de votre vie !
<^ Vous ne m' écoutez pas. Je reviendrai ce soir }
3'i8 POESIES
« O ma sœur ! le travail est. utile à notre âge. « Puissé'je ne pas voir bientôt, chère volage^ « Ce que je tremble de prévoir. »
Elle retourne aux fleurs avec inquiétude.
Ce beau jour lui paraît plus lent qu'un autre jour ; Tout suc lui semble amer^ et sa sollicitude Implore^ et croit du soir avancer le retour.
Enfin à l'horizon le soleil va s'éteindre; Elle vole à sa sœur^ et, tout près de l'atteindre , L'appelle en la grondant d'un ton craintif et doux : « Allons y il se fait tard; me voici y venez-vous ? »
« — Il n'est plus temps, ma soeur^ je suis trop accabléej
« Je ne puis me sauver de ce lieu.
« Je vous regarde encor ; mais ma vue est troublée; « Mon corps brûle et languit ; venez me dire adieu ,
« Je ne puis me mouvoir. Un grand feu me dévore : « Mes ailes y je le sens, ne peuvent m' emporter^ a Voyez comme je suis ! mais soyez bonne encore 5 a Si mon crime (il est grand ! ) ne peut se racheter^ « Ne me haïssez pas , je n'étais pas méchante. « La volupté trompeuse égarait ma raison^ « Ce breuvage mortel ^ dont l'ardeur nous enchante^ « Que je l'aimais , ma sœur , et c'était un poison ! « Je me repens , et je succombe :
« Sous une fleur creusez ma tombe.
« Adieu ! Pourquoi le ciel créa-t-il le désir^
« S'il a caché la mort dans le plaisir? »
Elle ne parla plus. Ses ailes s'étendirent y
Ses petits pieds doucement se raidirent ; Et sa sœur gémissante eut peine à s'envoler.
Ce tableau d'un long deuil accabla sa mémoire -, Elle fut toujours triste ; et jamais ; dit l'histoire y
Même au sein du travail ne put se consoler.