‹ Poésies de Madame Desbordes-Valmore (volume 3)Chapitre 14 sur 50 · ET SA MÈRE · texte numérisé non relu

ET SA MÈRE

LA JEUNE FILLE

E jour si beau,ma mère, était-ce un jour de fête?

LA MERE

Quel jour? dors-tu? d'où vient que tu n'achèves pas?

LA JEUNE FILLE

C'est qu'en le rappelant^ ma voix tremble et s'aiTéte ;

Je cesse d'en parler pour y penser tout bas...

Ce jour donnait des fleurs que je n'avais point vues; Mille parfums nouveaux sortaient des champs plus verts^

Et pour ces douceurs imprévues^ Les oiseaui: plus nombreux inventaient des conceits; Le soleil répandait comme une autre lumière ^ 11 embrasait le ciel^ il brûlait ma paupière, Il éclairait ma vie avec d'autres couleurs...

LA MERE

D'où vient qu^un si beau jour te fait verser des pleurs? D'où vient que de tes mains s'échappe ton ouvrage?

LA JEUNE FILLE

Ma mère, je languis , je if ai plus de courage. . Si vous .saviez mon mal, vous pourriez le guérir : Forcez-moi de parler, car j'ai peur de mourir.

LA. MERE

Parle donc! n'est-ce pas le jour de ta naissance? Car c'est la fête aussi du maternel séjour.

LA JEUNE FILLE

Non. Je plaignais alors ceux qu'afflige l'absence; Et Daphnis , au hameau , n'était pas de retour.

IDYLLES. io3

LA MÈRE

Daphnis! que faitDaphnis à la nature entière? De son père, à la ville il conduit les troupeaux : lia déjà sans doute oublié sa chaumière.

LA JEITNE FILLE.

Non! ma mère. C'est lui qui fait les jours si beaux !

LA MERE

Je l'ai cru pour six mois absent de la contrée.

LA JEUNE FILLE

Je le craignais aussi ; mais il m'a rencontrée, n arrivait tout seul, j'étais seule à mon tour : Ma mëre^ quel bonheur! Daphnis m'a dit bonjour.

LA MERE

Et toi?

LA JEUNE FILLE

J'ai dit bonjour, car vous aimez son père.

U a bien des vertus, n'est-il pas vrai, ma mère ?

io4 IDYLLES.

hA MÈRE.

Et son fils?

LA JEUNE FILLE

On dirait que c'est son père enfant.

Ce bon vieillard se plaint de n'avoir point de fille : (c C'est une fleur ^ dit-il, qui pare une famille. » Alors , il me regarde et m'embrasse souvent.

LA MERE

Et son fils?

LA JEUNE FILLE

Il soutient que l'absence est cruelle :

Je le savais ! il sait qu'on peut mourir par elle^ Qu'à chaque instant du jour il faut en soupirer, Et qu'en chantant surtout on est près de pleurer. « Dans mes ennuis^ dit-il, j'ai fait une couronne ; a Elle est hnée, hélas! pourtant je te la donne. » Je l'ai sentie alors descendre sur mes yeux^ Et je n'y voyais plus; mais sa voix est si tendre!

IDYLLES. io5

Et depuis si long-temps je n'avais pu l'entendre !

£t quand on n'y voit plus, ma mère, on entend mieux,

LA MÈRE

Qu'a-t-il donc ajouté?

LA JEUNE FILLE

Que son cœur lui conseille De quitter un vain bruit pour le calme des champs^ Pour nos danses du soir^ nos fêtes ^ nos doux chants, Pour retrouver ma voix qui manque à son oreille; Que son père le plaint et le fait revenir :

« Mais^ a-t-il dit plus bas, que vais-je devenir? « Mon père te connaît, il sait donc que je t'aime; « Et moi , je ne sais pas si tu penses de même? » Je n'ai pu le lui dire avant de vous parler, Ma mère, et j'ai senti qu'il fallait m'en aller.

LA MERE

Tu l'as quitté?

io6 IDYLLES.

LA JEUNE FILLE

J'étais tremblante, Je ne pouvais courir. Une joie accablante Me retenait toujours 5 toujours je m^arrêtais.

LA MERE

Et que répondais- tu?

LA JEUNE FILLE

Ma mère^ j'écoutais.

Depuis^ pour vous parler , je reste à la chaumière^ Daphnis en vain m'attend^ je pleure en vain tout bas ;

Je ne puis parler la première ,

Et vous ne me devinez pas !

Je tremble aujprès de lui ; Je tremble ici de même :

Nos tourmens ne sont pas finis !

Jamais je n'oserai vous dire que je l'aime...

LA MERE

Eh bien ! je te permets de le dire à Daphnis.

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