LE RUISSEAU
Le soleil brûlait la plaine ; Les oiseaux étaienl muets ; Le vent balançait à peine Les épis et les bluets ; Quelques chèvres dispersées Sur le penchant des coteaux Broutaient aux jeunes ormeaux Les vignes entrelacées -, Les troupeaux, au fond des bois, S'égaraient dans la bruyère; Les chiens étaient sans colère, Les bergers étaient sans voix.
On entendait le murmure D'un ruisseau vif et jaseur, Qui livrait à l'aventure Le secret d'un jeune cœiu^ :
Sur les flots de son rivage Chloé, fuyant le soleil, Penchait sa brûlante image, Belle comme un irait vermeil :
« A cette heure où mes compagnes Clierchent l'ombre à l'autre bord, Qu'au bruit vague des campagnes
I riYt, LES.
Toiil s'cii^oiirdif ol s'ondort, Sous ma guirlande nouvelle, Dites-moi, petit ruisseau, Me trouvez-vous aussi belle Ou(> Daphnis me paraît beau?
En vain avec ma couronne .lai l'air aussi d'une fleur; Tout r»'*clat qu'elle me donne Ne t'ait pas battre mon cœur.
Aux bergères de mon âge Je vois les mêmes appas -, Elles dorment sous l'ombrage.
Et je n'en soupire pas :
Sans Daphnis tout m'est contraire; Daphnis a donc plus d'attraits?
Et je sens qu'on ne peut plaire Qu'en ayant les mêmes traits.
0 Daphnis ! si la parure Me rendait belle à tes .yeux.
J'apprendrais, dans l'onde pure, A tresser mes longs cheveux.
J'irais supplier mon père De m'accorder, pour un jour, Le ruban qu'avait ma mère, (Juanil il lui parla d'amour.
Je cultiverais des roses Pour les cueillir avec toi ; J'inventerais mille choses Pour t'attirer près de moi.
Hélas ! ma triste espérance Néglige un frivole soin ; Si j'avais ta ressemblance,
ie n'en aurais pas besoin !
Tes yeux bleus ont une flamme Pareille aux astres tremblants; Leurs rayons pénètrent l'àme :
Les miens sont noirs et brûlants.
Sur ton front ta chevelure Forme un gracieux bandeau ; La mienne ombre ma ceinture (Juaufl je quitte mon chapeau .
Comme des feuilles dorées Se balancent sur les fleurs.
Sous mille boucles cendrées Brillent tes vives couleurs.
Le jeune orme est ton image, Et, — tout me parle aujourd'hui ! — Au lierre il prête un ombrage :
•le suis faible comme lui, 0 Daphnis!... » Et quelques Jarmes Tombèrent dans le ruisseau.
Elles en troublèrent l'eau, Comme elles voilaient ses charmes, Dans le léger mouvement De cette glace agitée.
Sous la surface argentée Elle entrevit son amant.
« 0 prodige ! cria-t-elle, .le vois l'ombre du pasteur; Et cette glace fidèle Réfléchit jusqu'à mon cœur. »
Du saule le doux feuillage Dans les airs se balança;
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Sur \cs plcur.s dt,' son visage
Un souffle amoureux passa.
L'enfant qui porte des ailes
Se sauvait d'un ciel de feu ;
De brûlantes étincelles
Aux champs annonçaient un dieu !
On n'en sait pas davantage.
Le dieu baissa son bandeau,
Couvrit le jour d'un nuage,
Et m taire le ruisseau.