‹ Poésies de Madame Desbordes-ValmoreChapitre 111 sur 138 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

DESBORLŒS-VALMORE

Souvent sur les mers où se joue La tempête aux ailes de feu, Je voyais passer sur ma proue Le haut mât que le vent secoue, Et pour qui la vague est un jeu !

Ses voiles ouvertes et pleines Aspiraient le souffle des flots.

Et ses vigoureuses antennes Balançaient sur les vertes plaines Ses ponts chargés de matelots.

La lame en vain dans la carrière Battait en grondant ses sabords.

Il la renvoyait en poussière, Comme un coursier sème en arrière La blanche écume de son mors !

Longue course à l'heureux navire!

Disais-je; en trois bonds il a fui!

La vaste mer est son empire,

510 PI, El' R S ET r.VUVRES FLEURS.

Son horizon n'a que sourire, El l'univers est devant lui!

Mais d'une humble voile sur l'onde Si je distinguais la blancheur.

Esquif que chaque lame inonde. Seule demeure qu'ait au monde Le foyer flottant du pêcheur;

Lorsqu'au soir sur la vague brune, La suivant du cœur et de l'œil.

Je m'attachais à sa fortune, Et priais les vents et la lune De la défendre de l'écueil ;

Sous une voile dont l'orage En lambeaux déroulait les plis.

Je voyais le frêle équipage Disputer son mât qui surnage Aux coups des vents et du roulis.

Debout, le père de famille Labourait les flots divisés; Le fils manœuvrait, et la fille Recousait avec son aiguille La voile ou les filets usés.

Des enfants, accroupis sur l'àlre, Soufflaient la cendre du matin.

Et déjà la flamme bleuâtre Égayait le couple folâtre De l'espoir d'un frugal festin.

PLEURS ET PAUVRES FLEURS

Appuyée au mat (jui cliaiicelle, Et que sa main tient embrassé, La mère les couvait de l'aile.

Et suspendait à sa mamelle Le plus jeune à son cou bercé.

Ils n'ont, disais-je, dans la vie Que cette tente et ces trésors; Ces trois planches sont leur patrie Et cette terre en vain chérie Les repousse de tous ses bords !

En vain de palais et d'ombrage Ce golfe immense est couronné.

Ils n'ont pour tenir au rivage Que l'anneau, rongé par l'orage De quelque môle abandonné !

Us n'ont pour l'ortune et pour joie Que les refrains de leurs couplets, L'ombre que la voile déploie, La brise que Dieu leur envoie.

Et ce qui tombe des filets!

Cette pauvre barque, ô Valmore!

Est l'içiage de ton destin.

La vague, d'aurore en aurore.

Comme elle te ballotte encore Sur un océan incertain !

Tu ne bâtis ton nid d'argile Que sous le toit du passager.

312 l'LEUliS ET I>.VUVr. i:s FLEUItS.

Et, comme l'oiseau sans asile, Tu vas giauaiit de ville en ville Les miettes du i)ain étranger.

Ta voix enseigne avec tristesse Des airs de lete à tes petits, Pour qu'attendri de leur faiblesse, L'oiseleur les épargne, et laisse Grandir leurs plumes dans les nids !

Mais l'oiseau que ta voix imite T'a prêté sa plainte et ses chants.

Et plus le vent du nord agite La branche où ton malheur s'abrite.

Plus ton âme a des cris touchants !

l)u poète c'est le mystère ;

Le luthier qui crée une voix

Jette son instrument à terre,

Foule aux pieds, brise connue un veri'e

L'œuvre chantante de ses doigts;

Puis, d'une main que l'art inspire, Rajustant ces fragments meurtris, Réveille le son et l'admire.

Et trouve une voix à sa lyre Plus sonore dans ses débris!...

Ainsi le cœur n'a de murmures Que brisé sous les pieds du sort!

L'âme cluinte dans les tortures.

PLELRS ET PAUVRES ILEURS. 513

Et chacune de ses blessures

Lui donne un plus sublime accord !

Sur la lyre où ton front s'appuie Laisse donc résonner tes pleurs !

L'avenir, du barde est la vie, Et les pleurs que la gloire essuie Sont le seul baume à ses douleuis !

LA MÉMOIRE

llélas! qu'osl-ce que l'amuiir, si ce u'esl une douleur?

IJÏIIO.N.

Tais-toi, ma sœur! le passé brûle.

Son nom, c'est lui; ne le dis plus :

Se reprendre à des biens perdus, C'est marcher au flot qui recule.

Empreint d'une ardente douceur, A peine effleure-t-il ma bouclie.

Comme une flamme qui me touche. Ce nom brûle... Tais-loi, ma sœur.

Femme, tu vois un cœur de femme Au fond de nos yeux consternés, Lorsqu'à s'éteindre condamnés, Trop de fièvre en usa la flamme.

Au mal qui fait longtemps souffrir.

Crois-moi, l'iiomine est plus inflexible; Il nous défend d'être sensible :

Il ne défend pas d'en mourir!

Ce qu'il sait de science anière Pour mentir à son propre amour;

PLEURS ET PAUVRES FLEURS

Ce qu'il peut iiivonler un Jour Contre son idole éphémère ; Ce que j'ai ressenti tout bas De sa haine... ou de son délire, Tout iiaut je ne veux pas le dire, Pour que Dieu ne nie venge pas !

Car j'ai là comme une prière Qui pleure pour lui, nuit et jour.

C'est la charité dans l'amour.

Ou c'est sa parole première Qu'elle enfermait d'âme et de foi.

Sa voix jeune et sitôt parjure !

J'en parle à Dieu sans son injure.

Pour que Dieu l'aime autant que moi.

Je garde au cœur la fraîche empreinte De ce qu'il fut dans sa candeur ; Et, quand Dieu pèsera mon co'ur, Crois-tu qu'il en hrise l'étreinte?

Lui n'est plus lui, même à ses yeux; D'autres n'ont que son faux hommage :

Je le plains ; mais sa belle image, Je ne la lui rendrai qu'aux cieux !

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