NOTICE. V
qu'elle appelle la comtesse Marie, nous en ressaisissons un nouvel écho :
L'Ange nu du Ijorceau, qui l'appela Marie Dit : i< Tu vivras d'amêre et divine douleur; ■ « Puis, tu nous reviendras toute pure et guérie, « Si la grâce à genoux désarme le malheur. « Tu n'entendras longtemps que mes ailes crainlives « S'ébruitoi- sur ton sort
« Je ne m'éloigne pas; je me tiens à distance, « Épiant, 0 ma sœur ! tes pieds blancs et mortels : « Quand tu m'appelleras de ta plus vive instance, « Je l'aiderai, Marie, au retour dos autels ! »
Le bon ange est ici faisant fonction pour la Vierge elle-même.
Un cousin pourtant était passé à la Guadeloupe et y avait fait fortune. La mère, voyant la gène des siens qui se prolongeait sans espoir, conçut un grand dessein et s'embarqua pour l'Amérique avec sa dernière fille, avec Marceline, âgée d'environ treize ans. En mettant le pied sur ce rivage de son espérance, elle trouva la colonie en révolte, le cousin massacré, sa veuve en fuite dans les hautes teiTes, et l'incendie partout dans les pl;intations. La fièvre jaune la prit, et sa fille, en un instant orpheline, n'eut plus qu'à retraverser l'Océan. Ce fut une scène déchirante loi\squ'il fallut l'emporter seule sans sa mère, l'embarquer de force, le soir, dans une pirogue qui allait rejoindre le vaisseau. Il y eut lit comme une épreuve, en un sens, de la scène finale de Virginie.
Elle accomi»lit ce lent et cruel retour, que les duretés du capitaine aggravèrent, toute noyée de larmes, de mélancolie, et abîmée de silence : elle avait atteint
VI ^OTICK.
(jiialoizc ans. l)t''S()iniais (iiic lui laul-ilï (jik' lui luanquo-t-il? Sa poi-sio, ce semble, n'a plus qu'à éclore; elle esl toute formée en elle par le malheur; elle a reçu tour à tour le soleil et les larmes. L'horizon de riuiiiihli' cimetière de Douai s'est assez agrandi; quand la jeune tille l'cssaisit enfin le sol natal après tant de souH'rances, on pouvait dire d'elle, avec le poëte, qu'elle portait
l'n cœur jà iiuir en un sein vonlclct.
Une considération me trappe : c'est combien, vers la fin du dix-huitième siècle, il se fit chez nos httérateurs et nos poètes comme un complément d'éducation par les contrées lointaines, par les voyages. 11 semblait que l'inspiration et la couleur françaises ne dussent se rajeunir qu'à ce prix. André Chénier est né à Byzance. Chateaubriand visite les savanes. S'il peut se saluer le père de l'école moderne, le rôdeur Jean-Jacques en est à certains égards le grand-père, et Bernardin de Saint- Pierre l'oncle, et un oncle revenu de l'Inde exprès pour cela. Berlin et Parny se souviennent trop peu, dans leurs vers, de l'ile et de la nature où ils sont nés; ils en ont pourtant gardé quelque flamme. Le poëte Léonard est né à cette Guadeloupe, où la jeune Marceline va tenter la destinée. Je l'ai appelée une Espagnole blonde, une Portugaise : les Antilles même, pour compléter, n'y manquent pas. En grand comme en petit, il y eut là un souffle des tropiques, un arôme des savanes.
Revenue au nid, et encore toute brisée de l'orage, elle trouva la famille plus pauvre. Son excellent père
ct^pendant était devenu insiiectt'iir dos prisons à Douai, Pl oUe aimait à lui être une auxiliaire i)ienlaisante dans l'exercice de ses i'onctions. De là, dit-elle, son govit à elle, de tout temps, pour les prisons et les pauvres prisonniei's.
Il fallait vivre et pourvoir à l'avenir, elle chanta. Xous n'avons plus qu'à suivre ses vers '. Ce furent d'abord quelques romances , quelques idylles , assez dans le goût de Léonard et de Berquin, mais plus neuves et plus senties. Au reste, lorsqu'elle s'échappa à faire des vers, elle n'avait rien lu, rien. Elle avait lu d'aventure Tom Jones en français, et peut-être Guzman cVAIfaraclie; elle avait commencé Paul et Virginie, sans oser le Unir. Son harmonie , sa mélodie poétique, ne vinrent d'abord que d'elle, et furent tout instinct.
Comme elle apprenait à lire, étant enfant, par les soins de sa saur aînée, dans Florian , dans Estelle el Némoriti, on lui faisait épeler surtout le paragraphe où il est dit (c'est le vieux Raimond qui s'adresse à Némorin) : Cependant vous aimez ma fille; et là-dessus elle .se sauvait dans le cimetière pour n'en pas lire davantage, et en répétant ce mot-là durant de longues heures.
Elle était en Belgique , à Bruxelles , quand deux ou trois romances d'elle coururent. Elle venait de se marier; son beau-père, homme de goût, fut surpris de ces essais, et lui demanda si elle en avait encore : elle avait fait, répondit-elle, quelques autres petites choses,
' On peut voir, iioiir (|ii('l([ucs aiitros détails lùo^'iapliiques que nous ne répéterons pas ici, l'article sur madame Desbordes-Valmnre au tome second de nos Critiques et Portraits (page 159).
VIII NOTic.i;.
sam sai'oir. On son chargea ponr i-lle ol on Jos envoya à Wwis, où le libraire Louis les imprima, en 1818. (lomnie il n'y avait pas assez de pièces pour former un VdiuMie, (111 y ajouta la jictite nouvelle en prose do Marie, (pii se retrouva, depuis, imprimée dans les Veilh'-es des Antilles (1821). Madame Valmore, poëte, parut tlonc au jour vers le même temps que Casimir Delavigne, que Lamartine, qu'André Chénier ressuscité, et un peu, je crois, avant eux tous : elle fut comme la première hirondelle, toujours empressée, quoique craintive.
Dans une très-belle édition de IS'iO, plus complète que celle de 1818, et où il n'y a que des vers ', j'aime à considérer la première et pure forme de son talent, sans complication aucune. Il semble qu'il y ait plus de facilité pour le coup d'oeil, plus de sûreté pour le jugement, dans ces premières éditions originales, dans ces sortes de i^ravures avant la lettre. Il m'est bien clair quand je tiens ce volume-là, de cette date, qu'elle n'avait pu lire encore Lamartine, dont les Méditations ne paraissaient qu'au moment même. Eh bien, voilà un génie charmant, léger, plaintif, rêveur, désolé, le génie de l'élégie et de la romance, qui se fait entendre sur ces tons pour la première fois : il ne doit rien qu'à son propre cœur. Que pourriez-vous lui comparer dans nos poètes, et surtout dans nos poètes-femmes d'auparavant? Plus tard ces lignes simples se chargeront un- peu. Sans imiter les autres , on se répétera soi-même ; on retombera dans les situations déjà exprimées, dans h'>
' lii-S", cliez François Louis également