‹ Poésies de Madame Desbordes-ValmoreChapitre 25 sur 138 · NUIT D'HIVER · texte numérisé non relu

NUIT D'HIVER

Qui m'appello à coite heure, et par le temps qu'il fait? C'est une douce voix, c'est la voix d'une fille : Ali! je te reconnais; c'est toi, Muse gentille!

Ton souvenir est un bienfait.

Inespéré retour! aimable fantaisie!

Après un an d'exil, qui t'amène vers moi? Je ne t'attendais plus, aimable Poésie; Je ne' l'attendais plus, mais je rêvais à toi.

Loin du réduit obscur où tu viens de descendre, L'amitié, le bonheur, la gaîté, tout a fui : 0 ma Muse! est-ce toi que j'y devais attendre? Il est fait pour les pleurs et voilé par l'ennui. Ce triste balancier, dans son bruit monotone, Marque d'un temps perdu l'inutile lenteiu"; Et j'ai cru vivre un siècle, hélas! quand l'heure sonne, Vide d'espoir et de bonheur.

L'hiver est tout entier dans ma sombre retraite : Quel temps as-tu daigné choisir?

Que doucement par toi j'en suis distraite! Oh! quand il nous surprend, qu'il est beau le plaisir! b'un foyer presque éteint la flamme salutaire ï'ar intervalle encnr (rompe l'obscurité :

58 KLliGIKS.

Si tu veux écouter ma plainte solitaire, Nous causerons à sa clarté.

Écoute, Muse autrefois vive et tendre, Dont j'ai perdu la trace au temps de mes malheurs. As-tu quelque secret pour charmer les douleurs ? Viens, nul autre que toi n'a daigné me l'apprendre. Écoute! nous voilà seules dans l'univers.

Naïvement je vais tout dire :

J'ai rencontré l'Amour, il a brisé ma lyre; Jaloux d'un peu de bruit, il a brûlé mes vers.

« Je t'ai chanté, lui dis-je, et ma voix, faible encore Dans ses premiers accents parut juste et sonore : Pourquoi briser ma lyre? elle essayait ta loi. Pourquoi brûler mes vers? je les ai faits pour toi. Si des jeunes amants tu troubles le délire. Cruel, tu n'auras plus de fleurs dans ton empire : Il en faut à mon âge, et je voulais un jour. M'en parer pour te plaire, et te les rendre. Amour !

Déjà je te formais une simple couronne. Fraîche, douce en parfums. Quand un cœur pur la donne, Peux-tu la dédaigner? Je te l'offre à genoux : Souris à mon orgueil et n'en sois point jaloux. Je n'ai jamais senti cet orgueil pour moi-même ; Mais il dit mon secret, mais il prouve que j'aime. Eh bien ! fais le partage en généreux vainqueur : Amour, pour toi les chants, et pour moi le bonheur! C'est un bonheur d'aimer, c'en est un de le dire. Amour, prends ma couronne, et laisse-moi ma lyre ;

Prends mes vœux, prends ma vie; enfin , prends tout, cruel !

Mais laisse-moi chanter au pied de ton autel. »

Et lui : « Non, non ! ta prière me blesse. Dans le silence obéis à ma loi :

Tes yeux en pleurs, plus éloquents que loi, Révéleront assez ma force et ta faiblesse. »

Muse, voilà le ton de ce maître si doux. Je n'osai lui répondre, et je versai des larmes; Je sentis ma blessure, et je connus ses armes. Pauvre lyre ! je fus muette comme vous !

L'ingrat ! il a puni jusques à mon silence.

Lassée enfin de sa puissance.

Muse, je te redonne et mes vœux et mes chants ; Viens leur prêter ta grâce, et rends-les plus touchants.

Mais tu pâlis, ma chère, et le froid t'a saisie ! C'est l'hiver qui t'opprime et ternit tes couleurs. Je ne puis t'arrêter, charmante Poésie; Adieu! tu reviendras dans la saison des fleiii's.

A DÉLIE

Du goût des vers pourquoi me faire un crime ? Leur prestige est si doux pour un cœur attristé !

Il ôte un poids au malheur qui m'opprime ; Comme une erreur plus tendre, il a sa volupté. Légère, libre encor, d'hommages entourée,

Dans les plaisirs coulent vos heureux jours. Et, paisiblement adorée, Vous riez avec les Amours :

Ah! loin de la troubler, qu'ils charment votre vie! Uue pour vous le printemps soit prodigue de fleurs; Une tout prenne à vos yeux ses brillantes couleurs ; Riez, riez toujours, ô volage Délie !

Abandonnez vos nuits aux songes les plus doux ; Qu'ils soient de vos beaux jours une glace fidèle ; A force de bonheur soyez encor plus belle. Et qu'au réveil l'Amour vous le dise à genoux !

Mais quoi! si vous trouviez un rebelle à vos charmes, Après mille serments, s'il trahissait vos vœux, La douce flamme de vos yeux S'éteindrait bientôt dans les larmes.

Vous sentiriez alors le besoin de rêver,

De livrer au hasard votre marche incertaine,

De l'alentir vos pas au bruit d'une fontaine,

Et d'y pleurer les maux que je viens d'éprouver.

A'enviez plus à votre amie

Un plaisir aussi douloureux :

Ravir la plainte aux malheureux,

C'est leur dire : Quittez la vie !

Quand je vous vois disputer au miroir De fraîcheur et de grâce avec les fleurs que j'aime, Quand je vous y vois prendre en secret, pour vous-même,

Tout le plaisir que l'on goûte à vous voir,

.M'entendez-vous, ô ma chère Délie,

Vous reprocher un passe-temps si doux?

Non ; je deviens moins sombre en vous voyant jolie ; Je pardonne à l'Amour, je lui souris pour vous. Mais, si de la gaîté la parure est l'emblème, Elle donne un éclat plus triste à la pâleur : A la beauté brillante il faut un diadème ; Il faut un voile à la douleur.

Du suave lilas, qui pour vous vient déclore. Couronnez votre front charmant; Mon front, que l'ennui décolore.

Doit se pencher sans ornement.

Du sort qui m'enchantait la fatale inconstance

De ma jeunesse a flétri l'espérance ; Un orage a courbé le rameau délicat.

Et mes vingt ans passeront sans éclat.

Je les donne à la solitude ;

62 liLEGIES.

Je donne aux muses mes loisirs ;

L'art lie plaire fait votre étude;

L'art d'aimer fera mes plaisirs.

Mais, non, je l'oublîrai, cet art, ce don funeste, Qui servit à l'Amour quand il forma mon cœur ; Non, ce présent des cieux ne fait pas le bonheur;

C'est pourtant le seul qui me reste!

Le monde où vous régnez me repoussa toujours ; Il méconnut mon âme à la fois douce et flère, Et d'un froid préjugé l'invincible barrière Au froid isolement condamna mes beaux jours. L'infortune m'ouvrit le temple de Thalie ; L'espoir m'y prodigua ses riantes erreurs ; Mais je sentis parfois couler mes pleurs

Sous le bandeau de la Folie.

Dans ces jeux où l'esprit nous apprend à charmer,

Le cœur doit apprendre à se taire ; Et, lorsque tout nous ordonne de plaire. Tout nous défend d'aimer.

Oh! des erreurs du monde inexplicable exemple, Charmante Muse ! objet de mépris et d'amour.

Le soir on vous honore au temple,

Et l'on vous dédaigne au grand jour.

Je n'ai pu supporter ce bizarre mélange

De triomphe et d'obscurité.

Où l'orgueil insultant nous punit et se venge

D'un éclair de célébrité.

Trop sensible au mépris, de gloire peu jalouse, Blessée au cœur, d'un trait dont je ne peux guérir, Sans prétendre aux doux noms et de mère et d'épouse Il me faut donc mourir !

Mais VOUS qui connaissez mon âme toujours pure, Qui gémissez pour moi des caprices du sort, Vous qui savez, hélas! qu'en ma retraite obscure

Il me poursuit encor; Faites grâce, du moinss à l'innocent délire Qui m'apprend sans effort à moduler des vers. Seule, je suis pourtant moins seule avec ma lyre; Quelqu'un m'entend, me plaint dans l'univers!

A DÉLIE

Par un badinage enchanteur, Vous aussi, vous m'avez trompée!

Vous m'avez fait embrasser une erreur : Légère comme vous, elle s'est échappée.

Pour me guérir du mal qu'Amour m'a fait, Vous avez abusé de votre esprit aimable-.

Et je vous trouverais coupable Si je pouvais en vous trouver rien d'imparfait. Je l'ai vu, cet amant si discret et si tendre; ■l'ai suivi son maintien, son silence, sa voix : Ai-je pu m'abuser sur l'objet de son choix? Ses regards vous parlaient, et j'ai su les entendre. Mon cœur est éclairé, mais il n'est point jaloux. J'ai lu ces vers charmants où son âme respire ; C'est l'Amour qui l'inspire, Et l'inspire pour vous.

Et moi, pour vous aussi je veux être la même : Non, vous n'inspirez pas un sentiment léger; Que ce soit d'amitié, d'amour, que l'on vous aime, Le cœur qui vous aima ne peut jamais changer.

KLEGIES. 60

Laissez-moi ma retraite et ma mélancolie : Je la préfère à l'ivresse d'un jour :

On peut rire avec la folie, Mais il n'est pas prudent de rire avec l'Amour. Laissez, laissez-moi fuir un danger plein de charmes ; Ne m'offrez plus un cœur qui n'est qu'à vous : Le badinage le plus doux Finit quelquefois par les larmes.

Mais je n'ai rien perdu, la tranquille amitié

Redeviendra bientôt le charme de ma vie :

.Te renonce à l'amant, et je garde une amie ;

C'est du bonheur la plus douce moitié.

A DELIE

Oui ! cette plainte échappe à ma douleur : Je le sens, vous m'avez perdue.

Vous avez, malgré moi, disposé de mon cœur; Et du vôtre jamais je ne fus entendue.

Ah ! que vous me faites haïr Cette feinte amitié qui coûte tant de larmes !

Je n'étais point jalouse de vos charmes, Cruelle! de quoi donc vouliez-vous me punir?

Vos succès me rendaient heureuse ; Votre bonheur brillait dans mon chemin ; Et quand je vous voyais attristée ou rêveuse, Pour vous distraire, encor j'oubliais mon chagrin. Mais ce perfide amant dont j'évitais l'empire. Que vous avez instruit dans l'art de me séduire, Qui trompa ma raison par des accents si doux,

Je le hais encor plus que vous.

Par quelle cruauté me l'avoir fait connaître? Par quel affreux orgueil voulut-il me charmer?

Ah ! si l'ingrat ne peut aimer,

A quoi sert l'amour qu'il fait naître? ,

ELKGIES. 67

Je l'ai prévu, j'ai voulu fuir; L'Amour jamais n'eut de moi que des larmes : Vous avez ri de mes alarmes, Et vous riez encor quand je me sens mourir!

Grâce à vous, j'ai perdu le repos de ma vie : Votre imprudence a causé mon malheur, Et vous m'avez ravi jusques à la douceur De pleurer avec mon amie !

Laissez-moi seule avec mon désespoir, Vous ne pouvez me plaindre ni m'entendre ; Vous causez la douleur sans même la comprendre ; A quoi me servirait de vous la laisser voir? Victime de mon cœur, par vous-même trahie, J'abliorre l'amitié, je la fuis sans retour, Et je vois, à sa perfidie.

Que l'ingrate est sœur de l'Amour !

Page 1