‹ Poésies de Madame Desbordes-ValmoreChapitre 47 sur 138 · ALBERTINE · texte numérisé non relu

ALBERTINE

Que j'aimais à te voir, à l'attendre, Albertine ! A te deviner, seule, en écoutant tes pas; Oh ! que j'aimais mon nom dans ta voix argentine ! Quand je vivrais toujours, je ne t'oublîrais pas. Comme après un temps triste une étoile imprévue

Jette sa lueur dans les cieux.

Mon chagrin (j'en mourais!) semblait fuir à ta vue. Et mes yeux consolés ne quittaient |)lus tes yeux. Tu chantais comme au temps où, petite et joyeuse.

Et sensible et rieuse, Tu caressais ta mère et m'entrainais aux champs, Pour chercher des oiseaux, pour imiter leurs chants. Oui, tu me rappelais ton enfance ingénue; Cette grâce étrangère et du monde inconnue ; Cette candeur, soumise à qui peut la trahir. Qui s'étonne, qui tremble, et pleure sans haïr. D'où venais-tu, ma chère? On t'aurait crue heureuse; Le sourire toujours surmonta tes douleurs : Quand ton sein se brisa dans une lutte affreuse, Ou ignorait encor qu'il était plein de pleurs.

Albertine '. Albertine ! 0 ma douce compagne ! Tes pas avant les miens se sont donc arrêtés ! Tes cris qui m'appelaient, par l'écho répétés,

loX LLEGIES.

IS'o m'attireront plus à travers la caini)aj;iie !

Oh ! que c'est mourir jeune ! Un jour, ta faible voix

(Elle d(;venait faible, et j'en étais troublée).

Ta voix nie dit : « Bientôt, pour la première fois,

Je ne guiderai i)lus ta course désolée ;

Tu viendras seule alors à notre rendez-vous.

Sous le saule qui pleurer au tombeau de mon frère,

Et de même, et bientôt tu pleureras sur nous.

Pour moi, près de Julien il reste assez de terre :

J'y songe tous les jours ; on est bien dans la mort.

Va, le sommeil est doux quand il est sans remord. »

Et ta main, du repos marquant l'étroit cspac(\

Y jeta quelques fleurs pour y marquer ta place.

Est-il vrai qu'on est mieux dans la mort ? Es-tu bien î Mais quoi! je parle seule, elle ne répond rien.

Et quand je retournai, les fleurs étaient flétries ; Et déjà d'autres fleurs, que nous avions nourries,

Penchaient leur tète autour de son tombeau;

Des papillons planaient gaîment sur elle ;

Dans les rameaux couvait la tourterelle ; Et pour d'autres que moi le printemps était beau !

Eh quoi ! rien ne semblait manquer à la nature ! De rustiques enfants couraient dans la verdure De l'enclos dont l'aspect me faisait tressaillir : Enfants, ils n'y voyaient que des tleurs à cueillir.

Et moi, quand dans la tombe on me fera descendre,

Des papillons légers voleront-ils sur moi ?

Les oiseaux viendront-ils y chanter sans effroi ?

» ELKOIES. 1j9

Les l'ayons du soleil toucheront-ils ma cendre?... Seule au monde aujourd'hui, j'achève mon chemin, (juand mon cœur est gonflé d'amertume et d'alarmes. Tendre, tu ne viens plus le presser sous ta main, Tu n'y viens plus verser de l'espoir ou des larmes ; Personne, quand je suis assise tristement. Ne vient tout près, tout bas, m'appeler son amie ; Ta seule ombre, épiant ma douleur endormie, Vient me consoler un moment.

Si je trouve, en suivant quelque route isolée. Un jeune arbre tombé sous ses premières fleurs. Je regarde en pitié sa tête échevelée : Ce qui souffre, c'e^l loi, qui m'arraches des pleurs.

Ainsi, toujours aimante et déçue, ou trahie. Mes plus doux sentiments se fanent tour à tour;

Et l'amitié coûte à ma vie

Autant de larmes que l'amour.

Mais je veux te pleurer, toi, mais je veux entendre Ta voix, la seule voix qui me fut toujours tendre. La seule qui n'a pu me reprocher mon sort. Qui ne trouva jamais d'accents que pour me plaint lie. Qui voulait m'adoucir et ma vie et ta mort. Et me parlait du ciel sans m'apprendre à le craindre ; Qui m'a dit, presque éteinte au dernier entretien : « Adieu! je vais dormir du sommeil de Julien. )>.

Oui, tu dors ! et l'enfant dont tu fus tant aimée. Et le pauvre, interdit à ta porte fermée. Tout s'arrêta pensif, tout pleura sur le seuil. Tout s'éloigna muet el partagea mon deuil.

Et l'on in'a demandé si de mon Albertine Le rapide destin fut un moment heureux ; Hélas ! au souvenir de ta voix argentine J'ai puisé ce chant douloureux :

Humble fdle de la nature.

Elle aimait la fleur sans culture Qui naît et meurt au fond des bois ; Son âme, brûlante et craintive.

Aimait l'eau mobile et plaintive Qui répond aux plaintives voix.

Comme l'impatiente abeille Quitte une rose moins vermeille, Emportant dans les airs son parfum précieux. Cette jeune Albertine, en silence éveillée. Quittant avant le soir sa couronne effeuillée, Vient de s'en retourner aux cieux.

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