‹ Poesies de Marguerite-Eleonore ClotildeChapitre 2 sur 174 · PREMIÈRES EDITIONS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES EDITIONS

C'est toujours une entreprise assez hasardeuse que de publier les œuvres posthumes d'un auteur entièrement inconnu. La critique et la défiance , toujours éveillées , ne se bornent pas à chercher les défauts de Touvrage ; elles élèvent des doutes sur Texistence même de Tauteur , ,ou du moins sur Tauthenticité des productions qu'on lui attribue ; elles réclament l'exhibition des manuscrits originaux. La ressource la plus sûre pour l'éditeur est sans doute de les produire : mais combien sa situation n'estelle pas embarrassante lorsque ce moyen n'est pas en son pouvoir ! à quelle foule d'objections ne doitil pas s'attendre lorsqu'il est obligé de dire au public : « Une femme vécut au quinzième siècle , et sa carrière en égala presque la longueur. L'année de

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sa mort est inconnue; mais, née en i4o5, elle chanta en i495 les triomphes de Charles VIII. Elle ne quitta jamais la province où elle étoit née , et sa langue est plus correcte que celle même de Marot : elle ne connut des savans de son siècle que leurs ouvrages , et ce fut pour les apprécier à leur juste valeur , pour s'éloigner de leur mauvais goût. Mariée à quinze ans à un jeune chevalier qui défendoit la cause de Charles VII contre les Anglais et le duc de Bourgogne , elle lui écrivit , dès la première année de leur union , une épître que Sapho n'eût pas désavouée , mais qui , loin de renfermer le moindre sentiment capable d'alarmer la vertu la plus sévère 9 ne respire que le feu du patriotisme et celui de Tamour conjugal. Cette même femme dicta des règles de goût et de versification française , qui n'ont été en vigueur que deux siècles après elle , et qu'ellemême observa constamment. Elle fut recherchée par Marguerite d'Ecosse , belle-fille de Charles Vil ; elle en reçut même des hommages : elle forma des élèves qui héritèrent d'une partie de ses talens......

et cependant la tracé de son école s'est entièrement perdue ; elle-même est demeurée obscure et inconnue à tous nos littérateurs ; et c'est trois siècles après sa mort que je viens vous présenter une foible partie

de ses ouvrages, échappée comme par miracle, dans leurs copies , aux outrages du temps et aux désastres de la révolution. »

Certes , il est impossible , en tenant un pareil langage , de ne pas s^attendre à trouver beaucoup d'incrédules. L'éditeur qui annonceroit ainsi les Poésies de ClotUde ne feroit pourtant que donner une foible esquisse de sa vie et du caractère de ses écrits, prise dans les matériaux que feu M. de Surville avoit rassemblés pour faire connoitre son il* lustre aïeule. Mais, il faut l'avouer, lui seul avoit assez de connaissances, assez de preuves pour démontrer ce qu'il avançoit. Une mort tragique l'a surpris au milieu de ses travaux, et sans doute ce n'est que la plus petite partie de ses manuscrits qui a été sauvée du naufrage. Chargés par ses héritiers d'en recueillir, d'en faire valoir les tristes débris, notre tâche devient infiniment plus difficile que n'auroit été la sienne ; mais qui peut faire l'impossible, et qui a droit de l'exiger? L^éditeur actuel des Poésies de Clotilde n'a même pas eu l'avantage d'en connoitre personnellement le dernier propriétaire : les matériaux qui lui ont été remis sont incomplets; la veuve de M. de Surville et son frère , avec lesquels il est entré en corres-

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du sexe le plus tendre et le plus désintéressé dans ses affections est si fortement empreint? Laissez aux critiques, aux curieux, la discussion dans laquelle je suis forcé de m'engager , et ne vous occupez que deClotilde. »

Le dernier propriétaire des poésies que nous publions, Joseph-Etienne de Suryille, étoitnéen I755: il entra au service à Tâge de seize ans; il fit la guenre de Corse et celle d'Amérique. Il étoit capitaine au régiment d'infanterie, ci- devant Picardie, et Colonel-Général lorsqu'il émigra. Il rentra en France en 1795 : il émigra de nouveau, revînt encore. Arrêté et reconnu en 1798, on le fusilla au Puy-en-Vélay , le 27 vendémiaire an Vil. Il sMtoit marié en 1 785 , mais il n'avoit eu de ce mariage qu'une fille , morte en 1 79 1 . •

Tel est Tabrégé d'une vie qui fut sans doute assez agitée; mais ni les guerres, ni les voyages, ni lés malheurs de la révolution, ne purent étouffer le goût des belles-lettres et de la poésie , que M. de Surville avoit manifesté dès sa plus tendre jeunesse. C'est au genre lyrique qu'il s'étoit attaché particulièrement. Il avoit écrit un grand nombre d'odes , plusieurs épîtres ; et ses amis parlent d'un Voyage en

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Amérique dont il ëtotf Tauteur, el cju^il avoit parsemé de descriptions très poétiques ; une entre autres de la chute du Niagara. Il faut ajouter cependant qu il avoit moins de talent que de zèle pour la poésie. Au jugement de son frère , toutes ses productions poétiques ^fruits (Tune imagination exaltée et soucient bizarre j sont généralement obscures ; elles manquent surtout de simplicité ^ de nawetéc et le témoignage d^un de ses meilleurs amis ne lui est pas plus favorable ; car en reconnoissant que les odes de M. de Surville ne manquoient pas de chaleur j qilon y rencontroit des strophes forte-- . ment frappées j il convient qu'en général elles étoient rebutantes par leur trop grande proliacité. Nous reviendrons sur ces témoignages lorsqu'il s'agira d'examiner si les poésies de Clotilde ont les mêmes défaut» que celles de son héritier ; défauts dont au besoin nous sommes prêts à fournir les preuves.

Quant au caractère de M. de Surville , on le peint comme très original , et surtout très chevaleresque , très patriotique ; car il est permis aujourd'hui d'employer ce mot en parlant d'un homme qui a pu se tromper dans ses opinions politiques , mais qui a toujours été enthousiaste de la grandeur

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et de la gloire de so/i pays. Un seul trait le prouvera. Se trouvant en garnison avec son corps dans une des villes du nord de la France , il eut une discussion très vive avec un capitaine de vaisseau anglais, nomme Middleton , sur la prééminence des deux peuples : ils se donnèrent un rendez-vous sur la frontière pour décider, au jugement de Dieu, qui assoit la plus honorable pairie^ Le combat fut long et très acharné ; mais heureusement les deux champions se sèrvoient de sabres; cette arme fait rarement des blessures mortelles. Nos braves s'écharpèrent ; leur foiblesse mutuelle mit fin au combat , et ils furent obligés de se séparer laissant la question indécise.

Nous ne nous amuserons point à raconter beaucoup d'autres anecdotes dont les témoins sont à Paris, et qui prouveroient également ce que nous avons avancé des singularités *de M. de Surville. Il est temps d^en venir à la découverte des manuscrits : nous la ferons seulement précéder d'une observation très importante : c'est que, depuis cette découverte, M. de Siirville paroît n'avoir eu que la plus profonde indifférence pour seS' propres productions ; qu'il n'a probablement écrit postérieurement à cette époque que deux seules épîtres, qu'il adresse, au nom de l'ombre de Clotilde , l'une à l'impérauûce

Catherine II , l'autre aux Femmes poètes depuis Forigine du Parnasse français : c'est enfin qu^^il n'a pris aucun soin pour dérober à Toubli ses propres ouvl*ages, tandis que deui heures avant sa mort ceux de Clotilde étoient encore , comme on le verra , Tobjet de sa dernière sollichude.

Ce fut en 1783,6! quatre ans avant son mariage , que M. de Surville découvrit les précieux manuscrits de son aïeule. 11 ne les dut qu'au hasard : aidé d'un féodiste , il fouilloit dans les archives de sa famille pour trouver des papiers tout à fait étrangers à la littérature ; les poésies de Clotilde tombèrent sous sa main. Il n'étoit point encore familier avec les àn-^ ciennes écritures ; et ce ne fut que sous la dictée du féodiste qu'il put transcrire , dans ces premiers momens, les stances de Rosalyre ( voye% page aSi de ce recueil) , et uti rondeau contre Alain Charrier; H en fit la lecture à son frère ( de qui nous tenons ces détails ) , mais qui, beaucoup plus jeune et moins avancé que lui , attacha très peu de prix à cette découvertes Cette indifférence est bien naturelle sans doute dans un jeune honune à peine sorti de l'adolescence , et prêt à s'éloigner de son pays pour achever son éducation , mais elle n'en est pas moins fâcheuse; elle nous prive d'un témoignage

qui suppléeroit en (]fuelque sorte à Texhibition des manuscrits originaux; car M. de Surville (actuellement vivant) a oublié jusqu^au nom du fëodiste qu^il n'a jamais revu depuis. A son défaut nous pourrions produire Taltestation d^un ancien officier de Colonel- Général qui habite aujourd'hui le voisinage de Quimper, et qui a passé autrefois plusieurs semaines à Viviers avec M. de Surville. M. de F.... assure qu'il a eu lui-même entre les mains les manuscrits de Glotilde , dont l'écriture étoit extrêmement difficile à déchiffrer : mais quelque précieux que puisse être son témoignage 9 lorsque tous les autres nous manquent à la fois , on sent qu'il ne peut avoir le poids de celui d'un homme versé dans Tétude des anciens manuscrits , et qui fut présent à la découverte.

On va nous demander à présent ce que sont devenus les originaux de Glotilde, et comment ils se sont perdus. C'est à quoi nous allons répondre en exposant les détails qui nous restent encore sur M. de Surville , et qui nous viennent de la même source que les premiers.

Il paroit que les poésies de Clotide décidèrent le goût de son héritier, d'une manière presque exclusive , pour notre ancienne littérature. Soii premier soin fut de s'appliquer à étudier la langue

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et récriture des anciens troulîadours et de leurs copistes. Son frère , de retour a Viviers après une absence de quelques années, le trouva très avancé dans le déchiffrement et la transcription des œuvres de leur aïeule commune : M. de Surville lui en montra plusieurs morceaux copiés sur des cahiers détachés ; et ce qu'il est important de remarquer , c'est que ces mêmes cahiers ont servi dans la suite à former le manuscrit que nous publions. En effet , la révolution suivit de près : M. de Surville émigra dès 1791. Persuadé sans doute , comme la plupart de ses compagnons , de la promptitude de sa rentrée en France , il n'emporta point avec lui ses originaux. L'année 1 792 ne lui laissa que peu de loisirs à consacrer aux belles-lettres; et il ne s'occupa qu'en 1793 de mettre en ordre et de préparer pour l'impression le recueil qu'il possédoit , commençant peut-être alors à désespérer d'en jamais recouvrer lé reste. Cette crainte n'eût été que trop bien fondée : tandis que M. de Surville , retiré dans un viHage à deux lieues de Liège , rendoit à son aïeule le seul hommage qui fût en son pouvoir , et rassembloit ses pièces fugitives dans un manuscrit qu'on peut regarder comme un chef-^d'œuvre d'élégance et de correction , le génie révohitionnaire détruisoit en France

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lout ce que le temps avoit épargné des productions de cette femme extraordinaire. Les sœurs de M. de Surville étoient en prison à Viviers ; sa mère , seule dans sa maison , et plus que septuagénaire, ne crut pas racheter trop cher la vie et la liberté en livrant tous les papiers de sa famille , que le comité révolutionnaire demandoit impérieusement. Tout fut la proie des flammes , tout , jusqu'aux actes civils les plus nécessaires pour constater l'état des familles. C'est ainsi que les derniers restes de Glotilde ont péri. Les témoins de ce fait ne nous manqueroient pas : nous pourrions même en invoquer un que mille raisons dévoient éloigner d'un pareil spectacle , si nous n'avions conservé plus de respect pour son caractère qu'il n'en montra lui-même dans cette occasion.

A l'époque dont nous parlons , les deux frères se perdirent de vue : ils se retrouvèrent à Lausanne en 1797; M. de Surville arrivoit de son pays, qu'il avoit voulu revoir malgré les dangers du voyage. Mais quels nouveaux manuscrits auroit-il pu y découvrir , puisqu'aucun n'avoit pu échapper à la destruction générale? Il paroît seulement qu'il n'avoit pas fait usage , dans le volume de sa main que nous avons cité plu$ haut, de tous les matériaux qu'il possédoit,

et surtout des mémoires en prose de son aïeule , dont

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il devoit avoir de nombreux extraits. Ce fut principalement de ces mémoires qu'il s'occupa pendant son séjour en Suisse ; il en tira une notice sur les vies et les écrits des femmes poètes antérieures à Clotilde, ou ses contemporaines, dont la plus grande partie fut insérée dans un journal littéraire que rédigeoit madame de Polier. Cette publication fit beaucoup de bruit en Suisse; plusieurs critiques attaquèrent dès lors rauthenticité des sources où l'éditeur prétendoit puiser : M. de Mestre , écrivain très connu , s'adressa même à madame de Polier , afin d'entrer par son entremise en correspondance avec M^ de Surville.

Celui-ci reçut la proposition avec joie ; et la discussion alloit commencer , lorsque la guerre éclata entre la France et la Suisse. M. de Surville rentra pour la seconde fois dans son pays. Nous avons déjà dit combien ce voyage lui devint funeste : nous ajouterons seulement qu'il conserva jusqu'au dernier moment toute sa présence d'esprit; qu'il donna les marques du plus grand sang-froid et de la plus parfaite tranquillité , en s'occupant à régler ses affaires jusque dans leurs détails les plus minutieux. Ce fut alors, ce fut quelques heures avant son exécution, qu'il écrivit à madame de Surville une lettre qu'elle

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regarde comme son tesument de mort , et dont nous allons transcrire quelques lignes qui se rapportent à DOS manuscrit3 : « Je ne puis te dire maintenant « (c'est ainsi qu'il s'exprime ) où j'ai laisse quelques « manuscrit^ de ma propre main , relatifs aux œu> M vres immortelles de Clotilde, que je voulois don- « ner au public. Us te seront remis quelque jour par « des mains amies à qui je les ai spécialement re- M ccHnmandés. Je te prie d'en communiquer quelque c< chose à des gens de lettres capables de les appré- « cier , et d'en faire après cela l'usage que te dictera « ta sagesse. Fais en sorte au moins que ces fruits de « mes recherches ne soient pas totalement perdus « pour la postérité , surtout pour l'honneur de ma « famille , dont mon frère reste l'unique et dernier « soutien. » Voilà les dernières paroles ( nwissima verba ) de M* de Surville , relativement aux œuvres de son aïeule ; voilà le dernier témoignage qu'il lui rend : il suppléera peut-être, en quelque manière, à rinsufïisance de ceux que nous venons de rassembler et qui sont les seuls qui nous restent.

Si l'on demande maintenant à l'éditeur actuel de ces intéressantes poésies, comment il en a eu connaissance et comment il se trouve chargé de les publier , voici ce qu'il répondra en se bornant aux seuls

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détails nécessaires. Un hasard , dont il est inutile de rendre compte , fit tomber entre ses mains, en 1 794? le premier manuscrit de M. de Surville , celui qu'il avoit rédigé auprès de Liège Tannée précédente. Aussi surpris que charmé de ce phénomène j qui fut vraiment une â/;/?ar/tfo/2pourlui(carilne garda le manuscrit que vingt-quatre heures), il se permit de prendre copie de trois morceaux importans. Un voyage et un séjour de plusieurs années aux îles de TAmérique détournèrent son attention de tous les objets relatifs à la littérature. Revenu en France, il y a deux ans, il apprit le sort de M. de Surville ; il craignit que les * poésies de Qotilde ne lui eussent été enlevées et ne . fussent perdues sans retour. Un espoir lui restoit cependant : madame de Surville pouvoit être dépositaire des manuscrits de son mari ; il étoit naturel de lui écrire pour s'en informer, pour lui offrir même toutes les ressources littéraires et typographiques qui ne se trouvent qu'à Paris. Ainsi s'est entamée la correspondance dont on vient de lire les principaux résultats. Madame de Surville n'a point voulu d'autre éditeur de ses manuscrits que celui qui l'avoit engagée le premier à en faire la recherche. En effet, elle ne les avoit pas entre les mains lorsqu'elle reçut sa première lettre ; elle ignoroit même quel en étoit

le dépositaire , el ne parvint à les recouvrer qu'au bout de six mois. Dans Tenvoi qu'elle nous en a fait, nous n'avons trouvé qu'un volume qui fût digne d'être présenté au public , et c'est le même que nous avions déjà vu en 1 794 ; c'est aussi le seul que nous publions. Nous tirerons cependant d'un autre volume que M. de Surville a laissé imparfait , tous les renseignemeus relatifs à Clotilde qu'il y avoit déjà rassemblés , ainsi qu'une partie des raisons et des faits qu'il allègue , tant pour constater l'authenticité de ses productions que pour prévenir les objections auxquelles il devait s'attendre.

Il est probable que les adversaires de M. de Surville l'auroîent attaqué d'abord sur deux points principaux. Quelle apparence, auroit-on demandé, qu'au quinzième siècle , et lorsque tout étoit barbare autour d'elle , votre aïeule ait seule échappé à la cormption générale du goût? Gomment croire qu'avant l'invention de l'imprimerie , ou du moins à sa naissance , et lorsque la bibliothèque royale ne renfermoit que neuf cents manuscrits , Clotilde ait si bien connu les anciens , dont les savans même enlendoient fort mal les ouvrages ; et qu'elle les ait imités avec tant de discrétion et de sagesse , lorsque

ses contemporains les plus habiles ne daignoient pas même les copier? Gomment a-t-elle observé dans ses yers des règles tout à fait inconnues ?. . . . Nous vous faisons grâce des autres difficultés dont nous pourrions renforcer cette objection; mais songez qu'après que vous Taurez résolue , une autre se présentera. Si le phénomène littéraire dont vous nous étalez les prodiges a réellement existé , comment fut-il ignoré de son siècle , comment est - il resté inconnu jusqu'à vous? Répondez-nous, s'il est possible ; mais n'oubliez pas que tout ce que vous pourrez mettre en usage pour vaincre la première difficulté donnera plus de force à la seconde.

M. de Surville avoit cherché à les prévenir toutes deux en esquissant l'histoire de notre ancienne poésie , et celle de Glotilde elle - même , d'après les mémoires qu'il avait entre les mains.

Selon lui , ou plutôt selon ces mémoires , Péclipse de la raison et ^u goût ne fut jamais totale en France, depuis Héloïse. Il nous montre cette femme célèbre présidant au berceau des muses françaises , chantant ses amours dans la langue romaine comme dans celle de Tibulle , et fondant , de concert avec Abailard , une école de poésie qui se soutint pendant long-temps. «L'Italie, ajoute-t«il , s'est

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approprie se» ctiansons tout aussi effrontément que ceUeis de «on maître ( Abailard ) , et le divin Pétrarque est plein de ces plagiats....» Plus bas il blâme Clotilde d'avoir ose rajeunir les vers d'Hëloif*e en les transcrivant; et c'est par cette raison qu'il s'interdit de copier lui-même ce qu'il en a trouvé dans ses mémoires. Il rapporte à cette époque plusieurs ouvrages dont les auteurs , dit - il , sont encore problématiques pour la plupart des savants, et cite eiatre autres un poëme héroïque sur la première croisade , par le chevalier Grégoire Beschada des Tours de Limoges*; poëme où les divers dialectes de la langue romane étoicnt mêlés , et qui étoit divisé en vingt-^quatre livres.

Ce mélange de dialectes, qui rappelle celui qu'Horaère s'étoit également permis , ne trouva point d'imitateurs : M. de Surville remarque au contraire , que l'école d'Héloïse se partagea bientôt en deuK branches aussi distinctes que la romane française et l'idiome provençal. Béatri^ d'Arragon , comtesse de Provence , devint en quelque sorte la fondatrice de cette seconde branche. «Agnès de Bragelongne ÙA à la tête de la première ; elle en transmit le

* Il est cite par La Combe dans la préface du second volume de son Dicti(»maîre : il écrivit en i i3o.

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dépôt à son élève Sainte-des-Prez , Sainte-des-Prez à Barbe de Verrue , qui réunit les deux successions , celles de Béatrix et d'Agnès , pour ne plus être séparées ; car avec elle finissent même les troubadours. Verrue eut pour successeur immédiat N. de Rose : Rose vécut assez pour voir Amélie de Montendre recueillir avec son héritage celui de Victoire de la Tour et d'Hélène de Grammont , dont elle - même éclaira les aimables maîtresses (Blanche de Gourtenay et Claire de Parthenay) , filles d'un âge égal au sien. Montendre eut Thonneur d'élever Justine de Lévis, son amie ; et le feu sacré , confié par Justine aux mains de Pulchérie (sa petite-fille) , embrasoit dans ses flancs GLotilde de Vallon. »

Nous avons cru devoir copier mot a mot ce court résumé donné par M. de Surville de l'histoire de la poésie française, depuis Héloïse jusqu'à son aïeule, afin de mettre d'abord sous les yeux de nos lecteurs la filiation poétique qu'il a voulu établir. On sera étonné de n'y trouver que des femmes. En parlant en particulier de chacune d'elles , M. de Surville n'a cependant jamais négligé de citer ceux de leurs contemporains qui cultivèrent Tart des vers; mais il est vrai qu'entraîné sans doute par son admiration pour Clotilde , il donne la palme de la

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poésie à son sexe pendant les siècles dont nous parlons. Il termine ses extraits par cette note : « On peut être sûr que pas une de ces femmes n'a mérité d'être confondue avec les poètes du temps; mais depuis elles ont resté constamment inférieures aux hommes dignes de célébrité dans leur siècle ; et Louise L'Abbé (la belle Cordîère) n'est point une exception. »

Il n'est pas de notre plan d'insérer ici les notices entières de M. de Surville sur les femmes poètes dont Clotilde avoit fait mention ; mais il ne sera peut - être pas hors de propos de nous arrêter un moment aux plus intéressantes, et principalement à celles dont il nous a transmis des morceaux.

BÉATRix d'Arragon étoit contemporaine de Philippe - Auguste ; elle épousa Raymond Bérenger , comte de Provence , et fit de la cour de ce prince aimable l'asile des lettres et des arts : elle composa des vers en italien , en espagnol , en provençal , et même dans la romane française ; mais ce fut la langue où elle eut le moins de succès. Clotilde lui auribuoit le Fabliau de la fée Urgèle , quelques lays d* amour ix stances inégales, et deux complaintes

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adressées à Richard Cœur-de-Lion *. Elle présenta à ce prince , ainsi <|u'à Philippe-Auguste , Vincent de Viviers , troubadoar et •chevalier , auteur d'un poëme de Oiariemagne en vers de dix syllabes, oîi i'aheraatiTe des rimes est assez généralement observée. M. de Surville le regarde comme le précurseur de TArioste , qui lui doit beaucoup plus qu'à l'arche vêque Turpin.

Agites de Bragelo^^tob vécut aussi sous Philippe- Auguste : elle étoil fille du comte de Tonnerre , et fut mariée très jeune au seigneur de Plancy, qu'elle n'aima jamais. Le seul amant dont elle ait partagé la tendresse étoit Henri de Craon , qu'elle a chanté dans ses poésies , et qu'elle épousa après la mort de son premier mari. Agnès écrivit un roman-poëme de Gabrièllc de Vergy , où les vers masculins et ♦ féminins furent entrelacés pour la première fois d'un bout à l'autre de l'ouvrage. M. de Surville en a consei'vé douze vers **. Agnès étoit pour lui l'objet

* La Combe y dans ia préface déjà cttëe^ dit que Richard Couiwde^Lion adresëoit aussi $es vers à Beatrix^ comtesse de Provence.

** Ces vers, ainsi que tous ceux que M. de Surville avoit insérés dans sa notice , sont imprimés à la fin de notre préface : nous

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d'une prédilection particulière. «Ses lays d'amour, dit-il , ont presque tous une coupe différente ; elle les affranchit de la servitude qui les fixoit à cinq eouplets , dont trois sur les mêmes rimes. Ils sont, en général , en vers de huit syllabes , coupés de petits vers de cinq. £xempts d^hiatus , d'enjambé* ments gothiques, et à'e muets superflus, ils ne peu- .vent être lus sans un indicible étonnement que par ceux-là qui ne tiennent compte d'aucun prodige , s^îi ne leur donne un nouveau plaisir. » M. de Surville copie ensuite des coupletscet un tenson d'Agnès de Bragelongne *; puis il se demande : «Que comparer à cette mtoUe flexibilité de pinceau, dans tout ce qui nous reste du douzième et du treizième siècle , sans en excepter les chansons de Tîiibaut? Le seul Graon peut-être auroit pu jouter avec son dmante ; mais , avec plus d'élévation , il a bien moins de naturel , de correction , et de souplesse. »

l€5 j ayons places , «on seidement pour ne pas interrompre le «ours «du récit, mais encore afin de pouvoir les accompagner de notes en regard du texte, comme les poésies mêmes de Glotilde* Voyez donc à l'endroit indique' l'article .^^gTiè^ de Bragelongne.

* Voyez à la fin de la preTace ce tenson et ces couplets sous l'article Agnès de Bragelongne.

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L'article d'Agnès est termine par Tindication des poètes et troubadours ses contemporains *; On distingue parmi les derniers le châtelain de Coucy , Blondel de Nesle , et Thibaut de Mailly ; parmi les premiers, Alexandre etHélynand. Alexandre chanta le vainqueur des Perses dans us poëme à la fois pompeux et barbare ; et c'est de son nom ou de celui de son héros que nos grands vers ont été appelés alexandrins.

D'Agnès de Bragelongne M. de Surville auroit dû passer à Sainte-des-Prez, son élève ; mais il interrompt , sans qu'on sache trop pourquoi , cette filiation poétique , par des notices sur deux autres femmes qui lui survécurent : nous en dirons aussi quelques mots.

DoETE DE Troyes, qui se trouve citée dans la chronique du président Fauchet , était de la ville dont elle porte le nom. Elle assista, ainsi que son frère Thierry-le -Vaillant , au couronnement du jeune empereur Conrad à Mayence; elle y chanta, disent Pasquier et Fauchet d'après le roman de Guillaume de Dole , une chanson dont ils ne rap-

* Voyez la préface de La Combe.

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portent que le premier vers , et que Clotilde avoit u*anscrite entière. M, de Surville n'en a conservé que le premier couplet * : il prétend qu'elle est bien Touvrage de Doete , mais qu'elle en chanta une toute différente au couronnement de Tempereur. Cette chanson du couronnement étoit composée , selon lui, de trois septains, dont il ne cite que deux vers , pour prouver que le mot roucouler est de l'antiquité la plus reculée ; les voici :

L'aigle y ez cîeulx^ sans despris y oît dolce palombe Cj-bas rouccoidant ses amors **,

«Doete, dit M. de Survilie, savoit donner à ses rhydimes une coupe harmonieuse et régulière , sans en' exclure la variété; elle faisoit de très heureuses allusions à la mythologie ; à la richesse et au sage enlacement des rimes elle joint un respect continu pour la césure et la construction , toutes choses absolument étrangères au règne de saint Louis». .» Il n'hésite pas , après cet éloge , à mettre Doete de Troyes bien au-dessus de Thibaut, comte de Champagne , qui brilla dans le même temps. A cette oc-

* Voyez à la fin de la préface l'article Doete de Troyes, ** L'aigle y du baut des cieux, entend sans me'pris la douce colombe ici-bas roucoulant ses amours.

casion, il accuse le président Hérault d^avoir refait le couplet de ce prince qu'où lit à la tête du premier vdiucne des Annales Poétiques. « Le président , dit- il , devoit savoir (entre autres particularités violées) que nul présent du subjonctif alors n'avoit une terminaisoo masculine , et que , sa chansonnette ressemblàt^elle d'aill«urs en tout^ comme elle ne ressemble en rien 9 au style du roi de Navarrç , le bout de Toreille paroîtroit toujours dans ce petit vers, Finirois mon martyre; invraisemblance sauvée en mettant yîn/roii. »

Ce passage ne donnera peut-être pas une grande idée du style et du goût de M. de Surville ; mais il pourra £siire penser qu'il se sentoit lui-même assez fort ccmtre la critique , puisqu'il Tappeloit par cette observation sur les poésies qu'il alloit publier.

Marie d£ France traduisit de l'anglais en français un recueil de fables empruntées d'Ésope , sur une version latine , par i'auteur anglais. Clotilde n'en avoit recueilli que neuf, piurce que , disoitrelle , le recueil complet se trouvoit partout. M. de Surville n'en cite qu'une, qui est un modèle de précision * : il prétend que Marie a été connue de

* Voyez à la fin de la pre£ace Tarticle Marie de France,

Fauchet et de plusieurs biographes ; mais il se plaint de leur obstination à lui coixljester sa descendance de la race royale des Garlovingiens. Il avoue ce-^ pendant que Qotilde n^a point ose le garantir,, mais il croit en trouyer la preuve dans un témoignage de Marie elle^-même : c^est une espèce de prologue ou d^épilogue que Clotilde plaçoit k la fin du recueil de Marie , mais qui se trouve qiiet quefois au commencement ^. Cette discussicm est de peu d^importance ^ ce qui en a davantage c^est la ressemblance du style de Marie à celui de Phèdre : elle fait pencher M. de Surville pour TopimoD de M. Le Grande qui soupconnoit que nos devanciers avoient eu connoissance de ce fabuliste. Il croit aussi que le recueil des fables de Marie n^ëtîoit pots inconnu à La Fontaine , et qu'il Tavoit beaucoup étudié.

Nous voici revenus à Sainte-des-Prez : son principal mérite est de remplir Tintervalle qui sépare Agiïès de Bragelongne de Bat^be de Verrue dans la chaîne que M. de Surville met sous nos yeux. Sainle-des-Prez mourut à vingt-deux ans : ses productions ne pouvoient donc être fort nombreuses,

* Vo jez au même lieu^

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ni avoir atteint une grande perfection. Glotilde n'avoit conserve d'elle que cinq lays amoureux, dont aucun n'a été transcrit par M, de Suryille : c'est à peu près tout ce qu'il nous en dit.

Il observe à la fin de cet article que rien n*est plus embrouillé que l'histoire poétique du règne de saint Louis , par la prodigieuse multiplicité des trouvères. « Fauchet , dit-il , en a compté plus de soixante-dix; j'en ai découvert au moins cent cinquante , que j'ai divisés comme faisoit Glotilde : i^. les chansonniers, auteurs de lays' d'amour purs et simples , comme le comte de Champagne , à la suite duquel on peut en citer huit d'assez bons ; 20. les jongleurs , qui , pour l'ordinaire , improvisoient leurs airs , et qui ne laissent pourtant pas d'en avoir fait de supportables ; 3°. les romanciers , c'est-à-dire ceux qui firent des romans en vers de longue haleine : je n'en ai vu que trois dignes à peine d'être lus ; 4°. les conteurs , à qui l'on doit nos fabliaux , que M. Le Grand a traduits avec tant d'intelligence et d'adresse; 5o, enfin les tensonniers , chansonniers d'un nouveau genre , auteurs de questions d'amour , mais qui , bien que postérieurs , peuvent rentrer dans la classe des autres. J'en donne une liste à peu près chronologique , d'après laquelle

^tiéj^acej'. xxxiij

on pourra consulter Fauchet, Pasquier, les abbës Goujet et Massieu, MM. de Caylus, de Sainte-Palaye,LaRayallière, » etc. Cette liste chronologique est perdue ; mais il est important pour la bonne foi de M. de Surville de voir qu'il avoit eu Tintention de la donner.

Barbe de Verrue est la plus étonnante de toutes les femmes poètes dont nous avons à parler. Sa naissance étoit obscure et méijte illégitime ; elle ne dut son nom qu'aux bontés du comte de Verrue , qui Fadopta dans le temps de sa célébrité. Barbe vécut jusqu'à un âge très avancé : elle voyagea beaucoup , et trouva de nombreuses aventures , dont il est inutile d'entretenir nos lecteurs. Son état éloit celui de troubadouresse ; elle parcouroit les villes et les châteaux , en chantant ses poésies , qui lui procuroient partout un bon accueil , et lui acquirent une fortune considérable : elle eut môme beaucoup d'amans , quoique sa beauté fût plus piquante que régulière. M. de Surville lui attribue divers fabliaux , dont les auteurs nous sont inconnus, tels que ceux de GriséUdis ^ de Guillaume au Faucon j et A' jiucassin et Nicole tle. Pour assurer les droits de Barbe sur ces ouvrages , il cite le pro-

xxxiv $zé^a<xj.

lôguè du dernier ^ dans lequel elle fait meâtioti dés autres *. a Ge n'est point assurément pour les Vers , dit-il, que j'ai cité ce prologue , mais côilame Uti morceau très précieux dans les annales des ti*oubiadours, qui peuvent revendiquer le fabliau le JplUs intéressant que Ton connoisse ; pour démotitrér combien Tignorance et Tincorrection des copistes français de la langue d'oui ont défiguré ce petit roman ^ dont les rimes sont donstamiiieilt àlterhàtiVé^ dans les manuscrit? primitifs; enfin, pour rendre h leur véritable auteur ceux de Grisélidià et de Guillaume au Faucon , qu'elle n'emprunta dé personne. »

Mais de tous les ouvrages quié M. dé SUrville attribue à Barbe le plus éîôtinatit Sans douté devoit être un roman en vers , Ou plutôt une espèéé d'épopée intitulée V Orphée gaulois y ou Utgétinde et Cyndorijc : ce poëme avoit pour sujet la civilisation des Gaules; le plan en était sage et régulier, et la versification beaucoup plus correcte et J)lus harmonieuse qu'on ne devroit 1^ attendre dé te siècle, si nous en jugeons par le peu de vers que M. de Surville nous a transmis **. Glotilde avoit recueilli

* Voyez à la fin de là pre'face l'article Barbe de Verrue. ** Voyèî& lé lïiiêrae article à là fin de la pr^fac«.

i^zéfouxj. xxx,v

des fragmens considérables de cet ouvrage , qui étoit diyisé en douze chants , et qui dut , non seulement Tencourager à entrer elle-même dans la carrière , mais l'aider à la parcourir.

Nous ne parlerons pas d^un combat poétique ^ soutenu par Barbe de Verrue contre quatre trouvères plus jeunes qu'elle , Pierre de Mauclerc , firunel de Tours , Perrin d'Angecourt , et N. de Lignecourt , qui la défièrent à Soissons , et dont le dernier trouva grâce devant elle après sa défaite : nous terminerons cet article , déjà trop long , par le dernier éloge que M. de Surville donne à Barbe de Verrue. « Ses odes , dit^il , sont étincelantes de verve , mais très obscures aujourd'hui ;* la manière enchanteresse d'Horace respire assez souvent dans ses compositions nombi*euses. » Il ne pouvoit mieux appuyer ce rapprochement de Barbe de Verrue et du lyrique latin , que par les stances qu'il rapporte à la suite : on les trouvera à la fin de cette préface ^, ainsi que le portrait de la troubadouresse par ellemême. Le premier de ces morceaux est un chefd'cAvre de grâces et de naïveté,

A Barbe de Verrue succédèrent trois jeunes dames ses élèves^ Rose de Créquy , N. de Rose,

* Vojcz l'article Barbe de Verrue,

xxxvj ^té^actj,

et Rose d'Estrées , qu'elle appeloit communément ses trois Roses. « Elles conservèrent le dépôt sacré du goût , dit M. de Surville , à Tépoque où sa dépravation sembloit ne pouvoir plus s'accroître ; car les règnes des successeoirs de S. Louis démentirent les espérances qu'il avoit données sur le perfectionnement de la langue et de la poésie. » Les Mémoires de Clotilde ne contenoient que très peu de vers de ces aimables trouveresses; et M. de Surville n'en cite que quatre , faits par N. de Rose à la louange de Guillaume de Lorris.

Après elles , deux jeunes amies , Claire de Par- THENAY, et Blanche np Courtenay, formées par N- de Rose , jetèrent encore quelque éclat au milieu des ténèbres de leur siècle : Clotilde avoit conservé leurs écrits en totalité ; Mais M. de Surville n'en a rien cité dans sa Notice , quoiqu'il vante la pureté de leur style , la suavité de leur pinceau , et qu'il leur accorde Funion si rare de la justesse des pensées et de la clarté de l'expression.

Il traite de même les deux disciples de Claire et de Blanche , Victoire de la Tour , et HéIene DE Grammont; il leur donne en général beaucoup d'éloges , mais ne nous transmet rien de leurs vers.

^td^actj. XXX vij

Amélie de Montendre , Lyonnaise , hérita de leurs talens. « La France , dit M. de Surville , muoit alors en quelque sorte , et les geais italiens s'emparoient impunément de ses dépouilles : Amélie fit justice de ces larcins , d'accord avec Richarde Selvaggi , Tobjet des amphigouris de Gno de Pistoie. » On désireroit de plus grands détails : il paroi t que M. de Surville les avoit donnés , car il nous renvoie à un autre de ses écrits ; mais cet écrit est malheureusement perdu , et nous sommes obligés de suivre Tauteur , qui laisse ici assez brusquement Amélie de Montendre pour s'occuper de son écolière, Justine de LÉvis, aïeule de Pulchérie, et bisaïeule de Clotilde de Vallon.

Justine naquit à Crémone ; elle étoit fille de N. de Lévis - Perrot de Sasso - Ferra to , branche reconnue de Tillustre maison de Lévis, Elle reçut de bonne heure les leçons de Richarde Selvaggi et d'Amélie de Montendre, qu'elle surpassa bientôt toutes d'eux. Tl paroît qu'elle écrivit d'abord en italien; car sa réputation naissante alarma la vanité de Pétrarque. Justine voulut en prévenir les suites par un sonnet où elle rendit hommage

xxxviij ^tejîacej.

à Tamant de Laure , et qui commençoit par ces vers :

lo vorrei pur drizzar queste miepiume. . .

Pétrarque y répondit par un autre sonnet très flatteur sur les mêmes rimes, et dont M. de Surville ne cite également que le premier vers :

* La gola^ e'I sonno, e Toziose piume...

Quoi qu'il en soit , Justine de Lévis ne se fia point aux complîmens de Pétrarque. Pour éviter jusqu'à Tapparence de la rivalité avec cet homme célèbre ^ elle céda aux conseils d'Amélie de Montendre , et se décida à ne plus écrire qu'en français. Son premier soin fut d'étudier cette langue , qu'elle ne savoit qu'imparfaitement ; et bientôt sa résolution fut affermie par un événement inattendu^ qui devint par ses suites le plus important de sa vie. Nous ne suivrons pas M. de Surville dans tous les détails de cet événement, qui sont un peu romanesques ; on les retrouve , à peu de chose près , dans le récit de

* Voyez à la fin de la préface la note sur Justine de LÀvi$, Le» détails inte'ressans qu'elle renferme sont venus trop tard à notre connoissance , pour que nous pussions en faire usage dans le texte même, dont l'impression ëtoit très avancée.

^ii^çuxj. xxxix

Cplamor 9 Iç troisième des plaids d'or de Ciotilde ^, qui a \oulu conserver dans ses vers cette tradition de ' famille. Justine se promenoit dans une foret avec deux de ses parente? ; elles aperçurent un jeune cheyali.er eadprmi. Sa beauté frappa les trois jeunes amies ; Justine surtout en reçut une impression qui ne s'effaça jamais. Elle ne put s'empêcher de déposer ses tablettes auprès du bel inconnu, après y avoir écrit quatre vers italiens qui formoient une espèce de déclaration : elle s'éloigna ensuite avec ses compagnes. On peut juger de Tétonnement du chevalier lorsqu'à son réveil il trouva ces tablettes et lut ce .qu'elles contenaient. Louis de Puytendre ( c'étoit son nom) ne s'occupa plus que de la recherche de l'inconnue ; il parcourut inutilement Tllalie entière; il eut diverses aventures; enfin, au bout de dix-huit ipp^s 9 il se rendit à un tournoi que les Visconti donnèrent à Modène à l'empereur Charles de Luxembourg : ce fut là que Puytendre retrouva Justine , qu'il en devint amoureux , qu'il en fut reconnu , et l'épousa. Puytendre étoit nn damoisel français riverain dm Rhône. Justine n'écrivit plus que dans Ja langue d(8 son époux : ils cultivèrent ensemble la poésie 5 «lui , dit M. de Surville , dans ces élégies

* Voyez page 211.

si purement cadencées , en hexamètres' et pentamètres entrelaces ; elle , dans ces idylles pleines de verve , dont la , richesse surabondante est le défaut le plus saillant. La divine antiquité leur servoit d'unique modèle*»... Il fait ensuite un grand éloge des productions de ces deux époux ; mais il trouve Justine supérieure encore à Puytendre , qui se laissoit corriger et même embellir par elle , sans jamais en être jaloux. Leur union fut très heureuse ; «Leur vie entière , dit M. de Surville , fut l'^image d'un beau jour. »

Justine de Lévis fut la bisaïeule de Cloûlde : mais quoique Fintervalle qui les sépare n'ait point été perdu pour les progrès de la littérature et du goût, il semble offrir une lacune dans cette suite de femmes poètes qui se succédoient sans interruption depuis Héloïse ; soit que l'héritier de Clotilde n'ait plus trouvé dans ses mémoires des noms dignes d'être cités, soit qu'il fût impatient de s'occuper de son héroïne. Il est assez naturel de supposer à nos lecteurs cette même impatience. C'est donc de Clotilde que nous allons les entretenir : les extraits qui précèdent auront servi peut-être à rendre moins invrai-

* Voyez à la fin de Tintroduction les vers de Justine et de son mari; que nous a conserve's M. de Sur ville.

semblables la correction , la régularité, le goût, riiarmoDie que Ton remarquera dans ses vers ; ce que nous dirons de sa naissance , de son édiiKation , des amies de sa jeunesse , contribuera de même à expliquer F^tendue et le bon choix de son érudition , à diminuer la force des objections que tant d'ayantages réunis peuvent fournir à la critique.

Marguerite-Éléonore-Clotilde de Vallon Cha- LYS , depuis Madame de Sur ville , naquit dans une foret voisine de VaUon , château délicieux sur la rive gauche de TArdèche , dans le bas-Vivaraîs , vers Fan i4o5. Elle dut le jour à Louis-Alphonse-Ferdinand de Vallon , et à la belle Pulchérie de Fay- G)llan , son épouse. Ferdinand nous est représenté .comme un des preux chevaliers de son temps, mais sans aucun mérite particulier qui le distingue. Il n'en est pas ainsi de Pulchérie ; née à Paris , eUe y passa neuf ou dix années de son enfance et de sa première jeunesse : le goût des lettres, que durent lui inspirer de bonne heure Louis de Puytendre et Justine de Lévis , dont elle étoit la petite-fille , fut cultivé chez elle par le célèbre Froissard. Pulchérie ne suivit point, il est vrai , la carrière de la poésie, ou son aïeule avoit brillé , mais elle prépara par ses tra-

\9X^x liuéraires les succès plus brillans encore que $*à, fille dqvoit, obtenir. Appelle à Tâge de dix^sept QV^ di^Qxhuit ans à la cour de Gaston-Phébus , comte de Foix et de Béarn, elle trouva Tamie la plus tendre dans l'épouse de ce prince , Agnès de Navarre , qui avoit pour les belles-lettres un goût aussi vif que le siéta , avçç des ressources bien plus étendues pour le satisfaire.

Le palais d'Ortès, où Gaston-Phébus tenoit sa çonr, possédoit un trésor bien peu commun dans ce t^iècle 9 une bibliothèque : elle étoit composée , dît J4f dç Surville, de nombreux manuscrits grecs et latins échappés en Afrique à la barbarie des premiers n^ysulmans , transportés en Espagne , où les Maures plus polip les avoient respectés , et devenus la propriété des souverains de la Navarre. Cette biblio-r tJiéque sVtoit grossie peu à peu des meilleurs our yrfitges italiens et de ceux de nos premiers trouvères* Agnèp engagea Pulchérie , dont l'écriture étoit fort belli^ , à transcrire les œuvres choisies d'un très grand npmbre de poètes, et surtout des femmes qui avoient <;i4Ûvé h kngue française ou romane depuis Héloïse 4e Fulbert, Pulchérie s'occupa de ces extraits sous la direction de Froissard son maître , et en composa uxm guirlande poétùfiie y où les chefs-d'œuvre des

anciens se txouvoient entourés de ce qui avoit paru de meilleur en France et en* Italie, Agnè^ mourut avant que ce travail fût achevé: Pulcherie, qui s'étoit mariée pendant son séjour à Ortès, obtint la permission de quitter la cour à la mort de sa bienfaitrice , pour suivre son époux en Vivarais ; et Gaston lui permit d^emporter les copies qu^elle avoit faites.

Pulchérie avoit déjà deux fils; mais ce ne fut qu'au bout de dix ans de séjour à Vallon qu'elle donna la jour à Qotildet Nous ne rapporterons pa$ les circonstances un peu romanesques de sa naissance » qui lui procurèrent une nourrice dont Tbistoire est plus ro-^ manesque encore 5 il suffira de dire qu'aux malheurs communs de la France à <3ette époque U se joignit pour madame de Vallon des malheurs particuliers qui la séparèrent long-temps de son époux et de ses fils, et ne lui laissèrent pour consolation que Téducation de Clotilde,

Les talens de cette enfant furent très précoces : à peine âgée de onze ans elle traduisit en yçrs une ode de Pétrarque 9 qui mérita Tapprobation dç la célèbre Christine de Pisan , femme très estimable par spn érudition , quoiquiç poëte asse? médiocre, ^ Déjà mourante, dit M- deSurville, elle s'écria après cette lecture : Que de grâces ! que d'agrémeqs ! Cette mu^e

xliv ^zé^axxj.

naissante effacera son modèle ; je lui remets tous mes droits au sceptre de cetHélicon.» Clotilde, quoique si jeune , parut faire peu de cas de rhéritage. Elle répondit à ceux qui Ten félicitèrent: «Si du rhéteur , je ne le peux ; si du poëte , je n*en veux. » Et, pour que Ton ne la soupçonnât plus de vouloir effacer Pétrarque , elle se promit bien de ne plus Timiter ; elle ne s'attacha plus qu'aux poètes de l'antiquité qui nous ont laissé les seuls vrais modèles. Tout concourut alors à développer les dispositions de Clotilde , à féconder son heureux génie. « C'étoit le temps des scènes déplorables qui suivirent la dé-? mence de Charles VI : plusieurs familles anciennes et vertueuses se réfugioient de toutes les parties de la France, en proie aux déchiremens de l'anarchie, dans les provinces riveraines de la Loire et duRhône, où le jeune dauphin comptoit beaucoup de partisans. Clotilde eut pour compagnes de son adolescence et de ses premiers travaux des filles charmantes , dont l'esprit et le goût ne contribuèrent pas médiocrement à former le sien propre; entre autres, Louise d'Effiat, Rose de Beaupuy, TuUie de Royan, mais surtout une Italienne adorable qui n'est connue dans ces Mémoires que sous le nom de la belle Rocca. TuUie et Rocca n'ont pu manquer d'avoir part aux

^t^ac^. xlv

premières œuvres de Qo tilde ; au moins est- il certain qu'elles travaillèrent souvent en commun. » Nous avons transcrit ce passage entier de M. de Surville 9 qui a conserve des anecdotes assez piquantes sur cette réunion singulière de cinq jeunes personnes , toutes jolies , toutes pleines d'esprit, et viyant dans Famitié la plus parfaite. Les bornes de cette préface ne nous permettent pas de les citer. « On peut juger, dit-il plus bas , combien Clotilde eut à gagner avec de pareilles compagnes... Il est à peu près certain qu'elles travaillèrent de concert à former cette langue poétique , jusqu'alors étrangère parmi les Français. D'Effiat et Beaupuy, nées dans la capitale , et par conséquent habituées à parler un français plus châtié que celui du temps de Pulchérie, instruisirent leur amie de Tempire de l'usage sur les locutions , et la mirent en état de juger sainement les écrivains de cette époque bâtarde... Tullie et Rocca étoient de vrais poètes ; et si ni l'une ni l'autre ne paroissent avoir rienlaissé pour leur propre compte à ^admiration de la postérité , c'est qu'elles sacrifièrent tout au tendre intérêt que leur inspiroit Clotilde.

Pour qu'il ne manquât rien à cette académie naissante , Jean du Sault , savant distingué , et homme

de beaucoup de goût , voulut bien en être l'Aristarque et juger les productions des jeunes amies : aussi est-ce à cette époque de la vie de Clotilde qu^il faut rapporter une grande partie de ses poésies mêlées. Ce fut même alors qu'elle conçut le plan de son poëme de la Phelypeide , dont il ne nous ï*este pas le moindre fragment. Cette époque fut pourtant très fertile en événemens : la mort de Pulfehérie , le mariage de Clotilde , plusieurs voyages dans le Vivarais et le Vélay , le départ de Bérenger de SurviUe pour Farmée , se succédèrent en peu d'années : mais Qotilde étoit dans la fleur de l'âge et du génie ; en<y)uragée par ses compagnes , elle Vouloit sans doute se faire connoître : le désir de la gloiï'e étoit un puissant aiguillon pour elle , joint à ôe besoin de produire , qui est le signe d'un vrai talent. Il paroît que cette grande ardeur ne se ralentit que par le mauvais succès de son héroïde à Sun époux , dont nous allons parler après avoir dit un mot de son mariage*

Ce ftit en i4^i que Clotilde connut et aima Bérenger de Surville , alors âgé de vingt-deux ans : il étoit beau, bien fait, aimable ; Clotilde Tépousa la même année , malgré la perte encore récente de sa mère. Divei's morceaux de ce recueil donneront

une idée de la violence dé sa passioii. A t)ëine marié ^ Bérenget* se sépiira de son épouse pour aller joindre Charles Vil , alors dauphin , au Puy en Vebyt On devine aisément TefFet de cette pretnière absence sur le coôur d'une femme passiohiiée ; on en jugera encore mieux par Théroïde dont nous parlons * nous Tavons placée au comtneneiôttient de ce recueil. On y trouvera toUs les feux de Sapho , qui n'ont rien perdu de leur ardeur pour être devenus légitimes.

On s'étonnera san^ doute de trouver Un pai^eil chéf-d'eèuVre daté de i^^i; mais on devra môinis s'étonner qu'il n'ait point été compris de son siècle. M. de Surville , sans donner aucun détail , dit que l'héroïde de son aïeule reçut un indigne accueil au camp mêttié de Qiarles VIÏ. En effet, la langue de Qotilde , mêlée de beaucoup de mots latins et italiens, devoit être fort obscure pour lés chevaliers du dauphin , nbn moins ignorans que braves. Ce défaut ne devoit pas exister pour les érudils du siècle ï mais Alain Chartier, leur coryphée , se déclara contre Théroïde , et emporta sans doute les voix des autres littérateurs,

La cause éloignée de ce jugement d'Alain se trouve dans une anecdote rapportée par M. de Sur-

xlviij iSt^cuxj.

ville. Un comte Aymar de Poitiers* fit connoissance avec Glotilde , deux jours ap^s qu'elle eut donné son cœur à Bérenger. Le comte Aymar n'étoit point aimable : il colportoit et vantoit beaucoup des vers très médiocres de maître Alain; les vei's déplurent comme sa personne. Glotilde s'en expliqua très franchement; et il est probable que le comte , de retour auprès du poëte , lui rendit compte de leur disgrâce commune , et lui fit partager son mécontentement.

Au reste , on peut expliquer sans cette anecdote le jugement qu'Alain Chartier porta de Théroïde , et qu'il publia dans un recueil intitulé Flour de belle rhétorique. « Il n'avoit point, dit M. de Surville 5 ni le goût assez sûr , ni l'esprit assez vrai , ni le sentiment assez vif pour apprécier un tel ouvrage , tout à fait étranger aux platitudes impertinentes , aux subtilités métaphysiques, aux ridicules descriptions qui remplissoient alors la plupart des pièces amoureuses. » Quoi qu'il en soit , Alain eut l'imprudence d'écrire , entre autres sottises , que l'auteur de l'héroïde n'auroit jamais l'air de la cour. Glotilde fut piquée d'un jugement qu'elle auroit

* C'est à lui que sont adressés les rondels VII et XI de ce recueil.

^zéfa<xj. xlix

mieux fait de mépriser. Elle répondit au docteur par un de ces rondeaux déclinatifs, dont il se disoit Tinventeur , et dont elle avoit toujours méprisé la difficulté puérile. Ce rondeau *, le premier de ceux que nous publions , peut être regardé comme un chef-d'œuvre : Clotilde n'y borna pas sa vengeance**; mais la critique du docteur etFinfluence qu'elle eut sur la cour Tavoient profondément affectée. Elle fut prête un moment à renoncer à son propre goût pour imiter encore les poètes de l'Italie : Tullie et Rocca l'en empêchèrent; mais il paroît qu'elle se résolut dès lors à travailler pour la postérité plutôt que pour son siècle , et s'attacha principalement à de grands ouvrages faits pour intéresser dans tous les temps.

Voilà du moins ce qu'il est permis de conjecturer d'après les dates des morceaux qui nous restent , et en rapprochant divers passages des manuscrits de M. de Surville ; car il çi'avoit pas encore rédigé la vie de Clotilde , et ne nous a transmis que des extraits de ses matériaux. Il se plaint lui-même que des huit livres qui . composoient les Mémoires de

Voyez page ii5.

* * Voyez trois autres rondeaux contre Alain Chartier, le Dialogue entre Apollon et Clotilde, el l'Epître à Marguerite d'Ecosse.

raco.

1 ^téfi

son aïeule, trois étoient déjà perdus : ik se rapportoient précisément à Tépoque où nous sommes parvenus ; époque dont M. de Surville ne nous a laissé qu^une esquisse très légère , tracée diaprés quelques fragmens de Jeanne de Vallon , femme intéressante , dont nous parlerons plus bas , et qui auroit publié les poésies de Clotilde vers le milieu du dix-septième siècle, si la mort n'avoit interrompu ses travaux.

Ce fut pendant les sept années de son union avec Bérenger de Surville que Clotilde refonditson grand poëme j qu'elle avoit commencé sous le titre, de Lygdamir , dans le vaste plan de la Phelypéide ; ee fut pendant ce même temps , le plus heureux <ie sa vie 5 qu'elle entreprit son roman héroïque et pasto^ rai du Chdtel d amour ^ d'où sont tirés les stances et les triolets que nous publions *. Elle avoit conçu ridée de cet ouvrage dans un voyage au Puy en Velay par les sources de la Loire ; Tullie et Rocca Taccompagnoient. Leur séjour au Puy fut marqué par des fêtes galantes et guerrières ; et la plus brillante de toutes fournit à Clotilde Toccasion de déférer à l'aimable Rocca le prix de la beauté. Ces détails sont empruntés d'un discours de Jeanne de

* Voyez pages aÔi et 257.

Vâlfett , qui nous a transmis le rôndeiau dàm lèqUel Glotilde rèïidoit hommage aux charmes de son amie, et qa'on j>eul lire à la fin de eelte introduction.

Jeanne âvoit Sâtts doute puisé ces faits dand le cinquième livre des Mémoires , le premier dé -ceux dont M. de Surville regrette la perte* Le sixième , également perdu , devoit renfei^mer , dît-il , Thfc*tôire de* premiers malheurs de Clotilde : le plus grand fut la mort de son épout Bérengef , victime de son courage et de son patriotisme , dans une expédition hasardeuse qu'il osa tenter pendant le siiége d'Orléans. Il Ue laissoil pour consolation à Clotilde qu'un fils unique encore en baS âge : des amies de l'intéreàsante Veuve il ne lui rèstoit pllis qUe Tullie et Rocca j Rose de Beaupuy s'étoit retirée dans \jLn cloître après la mort du jeune de Liviers son amant j Louise d'Effiat avoit épousé le vicomte de Loire. TuUie et Rocca se séparèrent même bientôt de leur amie : Tullie , appelée à Gonstantinople pat les ÎPaléologueS , dont elle étoit ralliée , périt au sac de cette capitale ; Rocca alla mourir à Venise , sans qu'on nous apprenne ni les causes de son départ , ni les circonstances de sa moft.

Clôiilde , accablée de tant de pertes , isolée dans le Vivarai^ , et moins Capable saûs doute dé pro-

raccj.

liv ^te'fc

chèreut la société du prince. Il enccmragça leurs talep&, les aida de se& conseiU, et surtout leur doiiH na c^Jui de &^es$ayer plutôt, dans la lapgue rojaaane ou française , déjà plus cultivée , et( surtout ph** douce que l^diouie de leur pays. Charles trouva dans les deux s^i^ura des élèves très dociles*

Pans U même temps , et même plus t^t , W duc d'Orléans était entré en correspondaniçe avec Marguerite d'Écos&et , et cultivoitî ses taleus et son goû.t» On prétend qu'il eut quelque part au mariage de cette princesffe avec le dauphin , qui se fe peu de tc^iups après. QujeUe meilleure Qeca$iojA CharW pouvait:')! espérer de développer les di^poisitUon^ de $es. jteunes élèves., en les familiarisant avec la langue qu'il leur avoit fait adopter ? Marguerite alloit vivre en France et tenir le se<îond rang ^ la c^ur 2 Charles lui recommanda Céphyse et Canaille, e% Marguierite se les attaeba e» qualité de filles d'homaeur.

Cependant s^i les espérances du due d'Orléans se réalisèrent, il en fut redevable à des; causes qu'il ne soupçonnoit pas , .et qu'il auroît eiakcore moios devi-* nées, s'il avoit connu la cour de Charles VII. « Les pa^ rapides vers, la perfection qu'avoit, annoncés le règne heureux de Cbarles V, dit M. de Sur ville ^

paroissoient depuis cinquante ans être devenus rétrogrades; rintrigue et TefFronterie distribuoient , les rangs sur le Parnasse comme à la oour : dans toute rétendue de Tempire français les vers agréables de Cbarles d'Orléans n'étoient peut-être con - BUS que de Clotilde. » Clotilde seule étoit restée fidèle à la raison et au goût; mais elle-même étoit ignorée. Quel événement la feroit connoître? comment les deux Ecossaises pourraient-elles s'en rapprocher? Alain Chartier, dont les premières critiques avoient déterminé madame de Survitle k demeurer obscure , étoit destiné à la faire reparoître sur la scène avec éclat , par un nouvel affront qu^il tenta pour l'en bannir.

On n'a point oublié le jugement de maître Alain &ur rbéroïde de Clotilde , ni la manière dont elle s'en vengea. «Ce prétendu docteur universel , dit M. de Surville , aspira réellem^ent à la malheureuse réputation du fameuic Alain de Lille , son ridicule devancier, et renchérit miême d^'extravaganee et de mauvais goùl sur ce vieux érudit du treizième siècle , puisqu'il osa mettre en vers^ durs la prose barbare du Belge , et réduire en poëme son traité burlesque sur les Ailes des chérubins. » Clotilde , (pi'ii avoit irritée , affecta alors de le confondre

Ivj iPtefacc.

aTec le théologien qu'il imitoit ; les ouvrages des deux Alains deyinrent Tobjet continuel de ses plaisauteries * ^^elle interpola même le nom de Chartier dans plusieurs écrits de sa jeunesse ; mais il paroit que les ouvrages de Qotilde étant alors un secret entre elle et ses amis , le docteur ne fut point atteint de ses épigrammes.

Les choses en étoient là lorsque la dauphine arriva en France. Alain fut chargé de la complimenter : la laideur de ce savant est fameuse ; mais on sait aussi que Marguerite n'y prit pas garde et llionora du plus gracieux accueil. Les nouvelles filles d'honneur ne lui furent pas aussi favorables ; Alain leur parut un pédant très ridicule ; Camille osa s'en moquer dans un apologue intitulé le Singe rhéteur. La dauphine le désapprouva, quoiqu'elle eût la bonne foi d'en rire : mais, peu de temps après, Alain eut l'imprudence de publier une mauvaise version des Nuits attiques d'Aulu-Gelle , et d'attaquer Clotilde dans sa préface : madame de Surville répondit encore par un rondeau déclinatif ** ; et , pour le malheur d'Alain , la vicomtesse

* Voyez les rondeaux^ pages iJij et 176, sur les Ailes des chérubins et le Feu d'enfer.

** Voyez page i43.

de Loire (Louise d'Efïiat) se trouvoit alors à la cour. Le rondeau de Clotilde , rendu public par son amie , frappa de mort Touvrage d^ Alain. Le succès de cette bagatelle engage madame de Loire à en nommer Fauteur : comme elle jouissoit de quelque crédit auprès de la reine , et que la dauphine la distingua bientôt , eUe leur communiqua plusieurs des écrits de Clotilde ; et c^est ainsi que sa réputation se trouva établie tout à coup de la manière la plus briUante.

Ce qui l'augmenta encore , ce qui procura enfin à Clotilde un prix digne de ses travaux , ce fut le retour de Charles d'Orléans , rendu peu de temps après à sa patrie : on sait qu'il dut sa délivrance à la générosité de Philippe-le-Bon , duc de Bourgogne. Clotilde , au nom des Muses , adressa un remerciement solennel * à ce prince , qui réparoit ainsi , en quelque sorte , les crimes de son père et ses propres torts. Le duc d'Orléans fut doublement satisfait de la démarche de Clotilde : il engagea ses élèves à partir incessamment pour aller la remercier en son nom , se former à son école ; et surtout il les chargea de ne rien négliger pour la ramener avec elles. La vicomtesse de Loire devant être du voyage , Mar-

* Ce morceau est perdu.

ÎCUXJ.

Iviij ^t^c

guérite lui remit une lettre de sa propre maia, dans laquelle elle sommoit aussi Clotilde de venir rece-^ Yoir , sur un théâtre plus digne de la posséder , la récompense due à s5n génie et à ses talens.

M. de Suryille , dont nous avons copié ces détails presque mot à mot , raconte fort au long le voyage . de jnadame de Loire et des deux Ecossaises , leur séjour à Lyon avec Qotilde, leurs voyages en Viva-» rais, et Fhistoire même de Céphyse et de Camille ; car c^est dans la notice qui leur est consacrée que tous ces faits se trouvent rassemblés. Il nous est impossible de la copier , ni même de Textraire avee quelque étendue ; nous dirons simplement que ce

fut là la dernière époque heureuse de la vie de Clo«tilde. Le plaisir de revoir sa chère Louise d'Effiat y celui d^acquérir deux jeunes amies dont elle se plut à former les talens , les distractions agréables qu'elle trouva dans les courses qu^ elles firent ensen^ble , le bonheur de porter toutes ces consolations , toiis ces plaisirs aux deux intéressantes recluses de Fabbaye de Villedieu , Sophie et Juliette ; toutes ces jouisr sasbces , qui coiitinuèrent ou se renouvelèrent pen.<« dmA quelques «mnées, durent adoueitr en elle le souvenir de ses pertes , et répandre un àiatm^ bien doux sur son existence. Ce fut encore à cette époque

qu^elle unit son fîk unique aune épouse charmante, Héloîse de Goyon de Vergj, qui , joignant les dons de Fesprit à ceux de la beauté , devint garnie des élèves de Clotilde , ef surtout de Vaimahle Camille, qui donna son notm à son premier enfant. Cepen-dant , soit que le premier attrait de la renommée fàt e^trémejaaent afifoibli chez Clotilde , soit que son cœur^ T^itablemem flétri par ses prem^ières pertes,, ne f%t plus capable de s^ ouvrir à un boalieur trop brillant , ni de goûter une joie bruyante , rien ne put la décider à se rendre à Tinvitation flatteuse de Margvterite et de Charles d'Orléans ; elle résista aux pretiisantes soIUckatioos de ses élèves et de son amie. Il paroât j (faprès ce que dit M. de SurviUe , que lès intrigues de la cour Feffrayoient , et qu'elle étoit encore, importiméê du reste d'éclat qu'y conservoit Alain Ghartier. Elle adressa donc à Marguerite d^Ecosste une épitre en vers de dix syllabes , que l'on trouverai dans ce recuieil ^ , et dans laquelle elle s'excitSQ d^aceepjbcr ses oâres. On verra qu'elle y paries beaucoup d'Alain Cîiartier , et que , sons les coupleurs de Vapologic et de l'hommage , elèe le tounM encore en ridicule avee autant de finesse que de malî^ité. Alain le sentit ^ et fut assez maladroit

* Vajrez page 265.

raco.

pour s'en plaindre : mais le temps de son crédit étoit passe; Cëphyse plaida la cause de son amie avec tant de zèle , qu'elle obtint d'aller porter elle-même à Clotilde le prix que la daupiftne destinoit à ses talens ; c'étoit une couronne de laurier artificiel surmontée de douze marguerites à houtons d'or et à feuilles d'argent, deux à deux entrelacées, avec cette devise , aussi flatteuse que conforme au goût du siècle , Marguerite (T Ecosse à Marguerite (Pffélicon : on a vu que Clotilde s'appeloit aussi Marguerite.

Il paroît que M. de SurviUe n'a eu que très peu de renseignemens sur les faits postérieurs à cette époque , et que les mémoires de Clotilde lui ont manqué tout à fait , car il ne nous apprend plus que très peu de chose sur le reste de son histoire.

Nous voyons d'abord qu'elle n'avoît que quarante ans à la naissance de sa petite-fîlle Camille , qui se rapporte au temps où nous venons de parvenir. Les deux Ecossaises s'étant mariées, l'une à un chevalier français nommé Sainthré , et l'autre à un Anglais , du nom de Richemond , Clotilde eut encore le malheur de perdre sa belle-fille chérie , Héloïse de Vergy , qui mourut en i468. Elle n'eut plus alors de consolation que dans la société de sa petite-fille

i£téfcuxj. Ixj

Camille, qui ne Tahandonna jamais:, et renonça pour elle au^mariage. Camille mourut à quarante-cinq ans. A cette affreuse privation , madame de Surville , qui étoit plus qu'octogénaire , essaya d'aller respirer pour la dernière fois Tair puï* des lieux de sa naissance : deux enfans de son petit-fils , élevés par Camille , raccompagnèrent à YaUon , où elle fut accueillie avec transport par Louise d'Agoult, sa nièce. Ce fut là qu'elle apprit la nouvelle de la victoire de Fomoue , et qu'elle écrivit son chant royal à Charles Vm , que l'op trouvera dans ce volume , et dont l'essor, vraiment lyrique, est peut-être aussi étonnant que la coiTection. Depuis cette époque , il paroît qu'elle n'a plus rien écrit : elle avoit plus de quatrevingt-dix ans ; M. de Surville nous dit cependant qu'elle s'occupa encore à corriger ses ouvrages, et notamment un poëme de la nature, dont il ne reste presque plus rien. La date de sa mort est incertaine; on sait seulement qu'elle mourut à Vessaux, et qu'elle y fut inhumée dans la même tombe qui renfermoit déjà les cendres de son fils , d'Héloïse , et de Camille.

Pour compléter en quelque sorte ce précis de l'histoire de notre poëte , il faudroit peut-être don-

Ixij ^téfiuxj.

ner ici une notice de ses ouvrages , et parler avec quelque détail des élèves qu^elle forma* No^ aT<>os déjà cité son poëme de la Phelypéide , son roman du Chàtel d'amour, et ses mémoires, qui sont perdus en totalité; ce volume contient tout ce qui reste de ses poésies détachées. Si elle a écrit d'autres ouvrages , ils nous sont tout à fait inconnus. Quant aux élèves de Clotilde, après Sophie de Lyonne, Juliette de Vivarez , et les deux Ecossaises , nous pourxions nommer encore Louis de Royan , neveu de Tullie , Jeanne Flore , son amante | et Celinde Millaflor. M. de Surville parle même de quelques autres fendîmes, non pas élèves de Clotilde^ mais dont elle put connoître les écrits , et qui continuent la suite de nos poètes jusqu'à Marot, qui naquit en i^igS , Tannée même où Clotilde écrivoit son Chant royal. Du nombre de ces femmes sont Marguerite d'Au-^ triche, Elisa ou Louise Thibault, les dames Le Monnier et d'Entraigues. Nous pourrions extraire des papiers de M. de Surville quelques particularités sur ces poètes et sur leurs ouvrages , tels que le roman de la belle Rosemonde et du preux chevalier Andro , qu'il attribue à Jeanne Flore , et un poëme héroïque de Camille de Richemon^ ; mais cette préface n'est déjà que trop longue, et nous serons même

^téfaoLj. Ixiij

forces de resserrer autant qu^il sera possible la dis* cus^on qui doît la terminer.

On a yu, dans la suite des faits qui précèdent , comment M. de Surville avoit chercha à prévenir les objections que pouvoient fournir, contre Tauthenticit^ des productions de son aïeule, la correction même de sa langue , la régularité de sa versification , la délicatesse de son goût* Mais , en supposant la critique satisfaite , ou du moins désarmée sur cet article , par la découverte des femmes poètes qui précédèrent Clotilde, par les singuliers avantages de son éducation, par le hasard également heureux qui lui donna des compagnes dignes de la seconder , il restoit encore à vaincre une difficulté puissante ; il falloit répondre à la question déjà indiquée plus haut ^ Ck»mment Clotilde est-elle restée inconnue à son siècle? pourquoi aucun écrivain de son temps n*a-t-il* prononcé son nom? Ce que nous avons observé du mauvais succès de ses ouvrages , Tinimitié d'Alain Chartier, sa retraité à Vessaux, et la circonstance bien remarquable que depuis l'âge de quarante ans , époque où elle reçut Thommage de Marguerite d'Ecosse , elle sembla se plaire dans Tobscurité ; toutes ces raisons , dis-je , seroient propres

Ixiv ^téfaou,

à afïbiblir robjection. Cependant M. de Surville n'a point songe à en faire usage, parce ({u'il ayoit à opposer à rinvraisemblance d'un fait conteste , la yérite bien connue d'un autre fait qui n'est pas moins invraisemblable .

Charles , duc d'Orléans , oncle de Charles VIII , père de Louis XII , cultiva la poésie dans le même siècle que Clotilde , et comme elle il éprouva l'indifFérence et l'oubli de ses contempor^ns. « Qu'on en cite un seul, dit M. de Surville, qui lui ait donné le moindre éloge (comme poëte), qui ait seulement écrit son nom ! S'il en est un qui pût l'avoir fait , c'est sans contredit l'honnête Martial de Paris, surnommé d'Auvergne , poëte instruit, modeste, et très capable d'en avoir senti le prix. Il ne l'a point osé , me dira-t-on , dans la crainte de faire un reproche indiscret au monarque , dont l'apathique indifférence abandonnoit cet illustre prisonnier.. •. Quelle excuse ! Martial ne survécut-il pas i Charles VII , dont le successeur dénaturé se plaisoit à décrier la mémoire d'ailleurs honorable?... Le hasard , le pur hasard fit tomber ses manuscrits (trois siècles après) entre les mains de feu M. l'abbé Sallier , qui les jugea dignes d'échapper à la poussière de la bibliothèque du roi. Ni Boileau, qui prodigue

à Villon son encens erroné , ni Ronsard , ni du Bellay , ni Marot , chargé par François T' de rectifier et de mettre en lumière les œuvres éparses de Villon , n'ont connu les écrits du père de Louis XII , quoiqu'il fût THorace des Gaules et le premier prince du sang. »

Après un pareil rapprochement , M. de Surville est peut-être excusable de trouver étrange que Ton s'étonne de l'obscurité qui a couvert si long-temps la réputation d'une femme retirée au fond de sa province , et que son talent seul auroit pu faire remarquer. Glotilde n'a point à se plaindre d'un oubli qu'elle partage avec un prince du sang royal : quel intérêt pouvoit-elle inspirer lorsqu'on la négligeoit? et comment auroit-on pensé depuis à recueillir ses ouvrages, puisqu'un demi-siècle après la mort de Charles d'Orléans , François I"% successeur de son fils j s'occupoit des œuvres de Villon , sans songer à celles de son grand-oncle ; ce qui ne peut s'expliquer qu'en supposant qu'il ne les connoissoit pas ?

n s'en est peu fallu cependant que les poésies de Gotilde n'aient vu le jour avant celles du père de Louis Xn. Jeanne de Vallon, qui appartenoit à la même famille que notre poëte, et qui épousa Jacques de Surville , son cinquième descendant , prépara

Ixvj . ^tôfaoo.

dans le dix-septième siècle une édition de ceux de ses ouvrages qu'elle avoit pu recouvrer : elle fut dirigée dans ce travail par son beau-père , Jean de Surville , qui joignoit à une vaste érudition beaucoup d'esprit et de goûu Jeanne se permit de faire sous ses yeux , dans les poésies de Clotilde, dcR corrections dont nous parlerons bientôt. La préface qu'elle devoit mettre à la télé de son recueil' existe encore; mais nous n'avons plus quelques autreis morceaux , où elle avoit rassemblé dilTérens faits relatifs à la vie de Clotilde, et qui ont servi à M. de Surville à suppléer , en quelque manière , aux litirés des ménK)ires qui lui manquoient. Jeanne mètuiit d'un cancer au sein avant d'avoir achevé son entreprise. Pendant les derniers mois de sa mi^die 4 on lui déroba n^me les matériaux de son travail , que cette précaution de l'amitié, peut-être er«Lelle, a dû rendre plus imparfait. Rien n'est plus touchant que la manière dont elle s'exprime sur ce sujet à la fin de sa préface , ou elle parle de sa mort pro*^ chaine avec une mélancolie mêlée de résîgiiatlon: 11 paroît qu'après la nK)rt de Jeanne son projet fut abandonné ; et cela ne peut surprendre que ceux qui ne connoîtroient pas quelles étaient , so«is Louis XIII et Louis XIV , les mœurs et les goûts

de la noblesse de province , cantonnée dans ses châteaux. *

Malgré tout ce qu'on vient de lire en faveur de Tanthenticité de nos poésies , nous ne nous dissimulons pas que les objections leâ plus fortes subsistent encore : elles sont les plus fortes, parce qu^elles naissent de Touvragé même; elles subsistent encore,parce qu^on ne pourroit les réfuter victorieusement que par Feihibition des originaux perdus. M. dé S»rriUe auroit démontré , dit- il , « qu'aucun deà mot» dont Clotilde s'est servie ne fut inventé postérientemént à Louis XII , où que du moins tous apparltennent, soit au latin , à l'italien , à l'espagnol ^ où à ridiome languedocien , romance primitive des Gaules » ; il auroit démontré « que les tours de Clo-

* M. de Surville a cependant prétendu que Voltaire avoit eu connoissance des manuscrits de Clotilde f et qu'il avoit pris Tidee de ses Trois Manières dans le conte des Trois Plaids d'or. Cette supposition ne nous paroît pas absolument nécessaire ; il se peut que Clotilde elle-tnéme ait emprunte le plan de son ouvrage de quelque fabliau plus ancien , que Voltaiire peut avoir connu. Lès PkUdoiries éCamottr sant tout à fait dans le goût de nos anciens trouvères y et nous croyons au contraire qu'on n'en trouve aucun modèle dans l'antiquité. La reine Zulinde, toute romanesque qu'elle paroitra^ nous semble bien mieux faite que l'archonte Endamas pour présider un tribunal de ce genre.

Ixviij ^tdfac^.

tilde sont mo9eles généralement sur ceux de son idiome natal, et qu'en écrivant dans une langue non fixée , mais dont elle prévoyoit la fortune , elle put , à force d'analyse et de combinaison , deviner le génie qui lui étoit propre, et en tirer toutes les nuances que Ton remarque dans ses écrits » . Cette démonstration est au dessus de nos forces. Les tours de phrase de Clotilde ne sont pas , il est vrai , ce qui nous étonne le plus ; ils rappellent les constructions latines , dont le français ne s'est dégagé que beaucoup plus tard : nous avons même remarqué quelques phrases qu'il nous paroît impossible d'avoir conçues dé notre temps , et nous l'avons observé dans les notes. L'emploi des mots purement latins pourroit aussi se justifier , du moins pour la plus grande partie. Les dictionnaires du vieux langage sont pleins de mots pareils , dont nous ne nous servons plus ; et Clotilde écrivoit à une époque et dans un esprit qui lui permettoient également de puiser à volonté dans la langue latine. Il y a plus; en feuilletant Borel et La Combe , nous y avons trouvé des termes de ce genre, que tous les deux donnent comme surannés, et qui passent aujourd'hui pour très modernes , quoique le dictionnaire de La Combe ne date pas d'un demi-siècle ; tant est grande la mobî-

^tefaco. Ixix

litë de Tusage dans ce qui regarde les mots ! De ce nombre nous citerons incarcération ^ insurrection ^ nubileuac j instable j orbiculaire^ lénifier^ dulcifier y édifier y édificateur y édulcorer y élabourer (élaborer ) , émulateur y endoctriner y eccacteur y exaspérer y expatriation y explorer y détraction (médisance) , détresse y dilapider y etc. ; tous mots pris au hasard sous un petit nombre de lettres , et dont quelques uns ne sont rentrés dans la langue parlée que depuis la révolution. Nous ne doutons pas qu'il ne fût aisé d'en découvrir beaucoup d'autres , si Ton pouvoit donner le temps nécessaire à ce travail : nous pouvons assurer du moins qu'on n'en trouvera aucun dans Clotilde , qui porte une couleur aussi moderne que ceux que nous venons de citer, et dont un seul peut-être ( incarcération y nubileux y dilapider) auroit suffi à la critique pour crier à la supposition.

Mais nous n'insisterons pas sur cet avantage , parce que Jeanne de Vallon , qui vivoit dans le dixseptième siècle , convient elle-même qu'elle s'est permis de faire à cet égard quelques corrections aux œuvres de sa parente. — Voici ce qu'elle en dit, après avoir parlé des secours qu'elle dut à son beaupère : «Il n'a pu tenir ainsi que moi contre l'usage

roco.

de certakies locutions que la distance des temp& rendoit inçignificatives pour le nôtre. Par son conseil et sQus ses yeux , je les ai remplacées avec autant ^Inexactitude que de circonspection, par syno* nymes choisis dans les œuvres mêmes de Clotilde, ou par termes y créés moins que renouvelés depuis. » Cet aveu de Jeanne suffira peut-être pour expliquer tout ce qu'on trouvera d'étonnant dans la langue de notre poëte , par rapport au siècle où elle a yécn^ II reste une dernière difficulté qui paroît presque insurmontable : la régularité de la versification , et surtout Tentrelacement toujours observé des .rimes masculines et féminines ; règle que Marot semble n'avoir point connue , puisqu'^il ne s'y conforma jamais. La G^mbe, dans la préface du second volume de son Dictionnaire du vieux langage , remarque cependant que le roi de Navarre , contemporain de saint Louis , fut le premier qui entremêla les deifœ* sortes de rimes : il en donne un exemple dans la fameuse chanson de ce prince , Las ! sifavofs pouvoir d'oublier j qu'on a insérée dans divers recueils. Cela prouveroit que Ton avoit reconnu dès lors le charme que l'entrelacement des rimes ajoute à notre versification. On le retrouve aussi dans quelques chansons provençales du douzième siècle , citées par

^téfcuxj, Ixxj

le même auteur; ce qui s'accorde fort bien avec Tassertiou de M. de Surville , au sujet de Barbe de Verrue, «que les rimes du Fabliau d^4ucassin et Nicolette ëtoient constamment alternatives dans les manuscrits primitifs, eUque les copistes de la langue d'ouï les défigurèrent. » Enfin parmi les poètes dont La Gombe rapporte des fragmens , il en est deux qui appartiennent au siècle de Clotilde , Henri de Croie ^ et Jean Molinet, qui paroissent s'être toujours conformés à cette règle , oubliée depuis ; car elle n'est pas violée une seule fois dans le virelai et les deux chansons de Henri de Croie , non plus * que dans les vers de Molinet. Il est vrai que les autres poètes de ce temps, et Charles d'Orléans lui-même, ont souvent entremêlé les rimes, sans égard au genre: mais qu'en faudroit-il conclure ? que la règle dont . nous parlons étoit inconnue ? comme précepte , sans doute ; mais non pas comme conseil , puisqu'on en trouve des exemples dans les poésies du roi de Navarre et des premiers troubadours. Si Ton convient de ce fait (et il seroit difficile de le détruire) , qu^elle invraisemblance restera-t-il à supposer que Clotilde, avec une oreille aussi délicate , un sentiment aussi sur de l'harmonie , ait voulu la première changer le conseil en précepte : elle dont l'idiome natal étoit

\axxj.

Ixxij ^t^c

cette langue (Toc ^ cette romance provençale , dont les auteurs l'avoient observé le plus constamment 5 elle enfin qui annonce si positivement, dans son • épître à Rocca * , la loi qu'elle s'est imposée? On ne Ta point suivie après elle : mais qui doit s'en étonner , puisque ses écrits demeurèrent inconnus?

Si l'éditeur de ce recueil étoit plus versé dans l'étude de notre ancienne poésie , si ses occupations lui permettoient d'y consacrer plus de temps , il parviendroit sans doute à fortifier ses conjectures par de nouvelles preuves. Quoi qu'il en soit , les poésies de Clotilde existent ; et , quelques raisons que l'on puisse alléguer contre leur authenticité , nous demanderons qu'on explique leur existence d'une manière plus vraisemblable.

Si Clotilde n'a point écrit les poésies qui portent son nom , quel en est l'auteur? Sera-ce M. de Surville qui en étoit propriétaire? mais nous avons vu que ses productions portoient un caractère tout différent de celles de son ^aïeule ; qu'elles avoient des défauts tout opposés. La naïveté , la vérité des sentimens , la propriété des expressions , l'excellent choix des épithètes, la liaison toujours naturelle des idées, beaucoup d'adresse dans les transitions; voilà

* Voyez page 29.

^zéfcuxj. Ixxiij

ce qui frappe le plus dans les poésies de Clodlde : et dans tout ce qui nous reste de son héritier , on remarque un style emphatique, des sentimens exagérés , des expressions souvent bizarres , des épithètes mal choisies , et surtout Tincohérencè la plus choquante dans les idées , une ignorance totale de l'art des transitions. On a pu en apercevoir quelque chose dans les passages que nous avons cités ; et il seroit facile d^en multiplier les preuves , si nous n'étions retenus par la crainte de fatiguer et d'ennuyer nos lecteurs. C'est bien assez du pénible travail auquel il a fallu nous soumettre nous-mêmes pour établir un peu d'ordre dans l'extrait des matériaux incoherens qu'on nous a transmis. Comment s'imaginer d'ailleurs que vers la fiii du dix-huitième siècle xua homme se soit amusé à feindre des querelles littéi*aires entre les écrivains du règne de Charles Vil , à tourner Alain Chartier en ridicule, non pas en passant, mais à plusieurs reprises, dans une poétique qui sembleroit faite exprès , et dans ces rondeaux déclinatifs assujétis aux règles les plus difficiles et les plus bizarres? Comment supposer qu'au bout de trois siècles, il se seroit animé pour les victoires de Giarles VIU de ce noble et poétique enthousiasme qui respire dans le chant royal sur la bataille de

Fourooue ? Comment croire qu'il se seroit donae la peine d'imaginer une suite de faits et d'être* chi-» meriques ( tels que Ton devroit supposer alora les femmes poëtes qu'il nous cite et toute leur histoire), 4ans la seule vue de justifier Tauthenticite d'un très petit recueil de vers?... Un seul motif pouvoit l'y engager peut-être 9 le désir d'usurper une réputation brillante sous le nom de Clotilde , pour se l'approprier après le succès. Mais avec le talent que ce recueil suppose, quel besoin auroit-il eu de recourir à cet artifice? qui auroit pu l'empêcher d'écrire dans sa propre langue et sous son nom?... le désir de la singularité , la prédilection pour le vieux langage , l'espoir de trouver plus d'indulgence de la part de ses lecteurs 9 en donnant ses poésies sous le nom d'une femme , et de la part des autres auteurs , en supposant cette femme morte depuis trois siècles?... Ces raisons ne sont pas sans vraisemblance 9 mais alors je demanderai comment cet homme , qui au* roit tant fait pour obtenir un peu de gloire, y auroit renoncé pour jamais deux heures avant de mourir? Car il ne faut pas oublier cette lettre qu'il écrivoit à son épouse, dans ces momens où l'on ne ment

plus , et où il ne parle que des œus^res immortelles

de Clotilde ^ àxx fruit de ses recherches^ 4^ il veut

couseryer à la postérité. Et qne dirons^-ncHiâ des passages mêmes dç ces poésies , des morceaux entiers qu^il semble qu'une femme seule puisse avoir écrits? q[ue dîpa^trou derhéroïde à Béreuger, de plusieurs rondeaux , des fragmens d'épîtres , des versekts à mon premier né y où Tamaate , Tépouse passionnée^ et la mère la plus tendre parle un langage que Ton chercheFoH en vain dans un autre poëte avec la même vérité? Que Ton compare seulepient les verseleis à la fameuse romance Ders , mon errant ^ et que Ton prononce. Soyons justes : si les preuves mafériellei^ , tirées du style et de la versification , déposent contre Tauthenticité des poésies de Qotilde j les preuves morales sont entièrement en sa faveur. On pourroit ajouter ici un mot de Jean-rjacques : Si c'est une fable poétique , Vixwenieur en seroit plus ékmnant que le héros.

Allais si M. de Surville n'est point Fauteur de ces poésies , comme il Ta déclaré en mourant 9 à quel autre moderne pourra-tron les attribuer? Si im autre les avoit écrites , comment M. de SurviUe en seroit-il Festé Tunique dépositaire? comment auroit-on choisi dans sa famille Fauteur supposé ? pourquoi le véri^ table auteur ne se nommeroit-il pas? Il me semble que ces questions resteront toujours sans réponse.

Ixxvj ^ZC^CUXJ.

On nous demandera peut-être à présent si , à Texemple de Jeanne de Vallon , M. de Surville ne s'est pas permis de toucher aux œuvres de son aïeule. C'est ce que nous n'oserons nier; nous croyons même que s'il l'a fait, il n'a pas suivi la marche de Jeanne : nous avons lieu de penser qu'au lieu de chercher à éclaircir les passages les plus obscurs , il en a quelquefois altéré de fort simples. Il s'y crut obligé peutêtre, après avoir perdu ses manuscrits originaux, brûlés à Viviers , afin d'assurer l'authenticité de ses copies. Nous craignons qu'il n'ait quelquefois défiguré les vers de Clotilde , pour lui en conserver l'honneur. Les passages qui nous ont donné ces soupçons seront faciles à reconnoître : nous en avons indiqué quelques uns; on y remarquera les défauts que nous reprochons à M. de Surville ; ils sont quelquefois assez frappans pour qu'on puisse le soupçonner d'avoir refait des morceaux entiers, d'avoir supplée des lacunes.

Voilà toutes les notions que nous avons pu réunii pour aider nos lecteurs à se former une opinion sui l'origine de ces poésies ; mais nous les prions de ne prononcer qu'après avoir lu , parce que la lecture seule fournira ces preuves morales , sur lesquelles nous insistons. Sans vouloir prévenir le jugement de

^«efaco. ixxvij

personne , nous croyons pouvoir dire que les poésies de Clotilde nous paroissent vraiment originales pour le fond , et même généralement pour le style ; qu'à elle seule appartiennent, comme disoit Jeanne de Vallon, a la texture si parfaite de ses vers , le tour facile et pourtant si correct de ses périodes nombreuses, évidemment calquées sur celles des Latins , la propriété de ses termes et de ses figures, la richesse naturelle de sesrimes, et surtout Textrême régularité de ses" plans. » Nous pensons qu'il faut attribuer à Jeanne elle-même toutes les corrections heureuses, tout ce qui porte une empreinte un peu trop moderne , et à M. de Surville toutes les altérations d'un genre opposé , les locutions trop vieilles pour le siècle même de Clotilde, les tours trop hardis , et les morceaux qui , par leur manque de liaison avec ce qui suit et ce qui précède , peuvent être suspects d'interpolation.

L'héroïde à Bérenger , que nous avons placée au Commencement de ce recueil comme le morceau le plus recommandable , exige une apologie particulière : on y trouvera différente allusions à ce qui s'est passé en France pendant les dernières années du siècle qui vient de finir : ces allusions ne doivent

surprendre personne , Fëpoque du règne de (Parles VI éumt si semblable , sou» tant de rapports , à •la fin dû. règne de Louis XVI. Clotilde écrivoit à son mari qui soutenoit la cause du dauphin ; pon-^ Toit^eUe s^abstenir de jeter un coup d'œil sor Yétài politique de la France, et sur une guerre qui k sëparoit de l'objet de ses i^eetions? On voit cepen* dant que son amour étoit le principal sujet de sâ lettre ^ el cet amour est exprime avec une éhaletu* ^ tme vérité si grande , qu'il serviroit seul à metd^é l'béroîde entière à Tabri de tout soupçon. Nous ovdnift observé d'ailieurs que les extraits d'après lesqueb Mv de Surville Ta copiée étoient faits «vaut 178g.

Nous ne diroùs que peu de choses sur les notes dom nous> avons jugé à propos d'accompagner le telle de Gbtilde : nous les avons placées selon lé projet de M. de Surville lui-même , qui avoit laissé daili^ son manuscrit des feuilles blanches pour cet usage, mais qui en avoit à peine rempH huit ou dix. Ce ti^irvail, outré qu'il étoit fort ingrat, nous présentoît denx écuéils ; nous devions craindre également de donner trop peu dfe notes , on de lés trop mtdti^ié*; Cependant, comitne les poésies dé Clotilde noiis ont paru devoir être itarifsés à la portée de toutes lés dlasseâ

de lecteurs, et surtout des femmes, notis' âfvons préfère de pécher plutôt par excès que par défaut. Gè parti étoit d^aulant plus convenable, que par la manière dont ces notes sont disposées , elles n'importuneront point celui qui n^aura pas besoin d'j re-* courir.

Les som'ces où nous avons piiisé sont lé 'ï'tésàt de recherches et antiçuUes gauloises et françaises de P. Borel , et le DicUormaire du ^ieU3C langage, français j "pàr ha Combe. Ce dernier, qui éijtivoit en 1766^ ayant mis à profit les ouvrages de toUs sës prédéeessein^ , tels que Ducan^e^ Faùcbet^ Frôi^^ sart^ Goujet, Houart, Huet, Massieu, Ménafge, Ni^ coi 5 Fasqoier, La Ravalière, Sainte ^ Palaye , m^tts avons cru pouvoir nous dispenscir de tes consulter.

On trouvera quelques mots dont lions n'avtms pu décxmvrir la signification , mais ils sont de peu d^importance. Au reste^ les notes que Fon va lire né sont nullement un ouvrage d'éruditioii : tÈOùs n'y avons wègae entremêlé que peu de remarques de goûl! et les seule» qui nous ont paru nécessaires. L'éconôtnie en ce genre n'est pas le moindre dédommagertièfiit qne Von doive tirer de la lecture des» éftiditsdti seizième sîèdle.

Ixxx ^té^cuxj.

Ils devroient aussi nous apprendre à ne pas nous perdre en vains éloges des ouvrages que nous publions ; mais Téditeur de Clotilde ose croire qu'on ne sera pas fâché de trouver ici les louanges que Jeanne lui a données : « S'il est vrai , dit-elle 9 que le goût consiste principalement à ne point faire entre-choquer le style et le sujet , les couleurs et les genres ; à marier avec art, mais sans que l'art y paroisse 9 des fleurs de tous les pays et de toutes les saisons ; à savoir , quand il faut , prendre vol , ralentir , tournoyer , s'arrêter enfin ou s'étendre , et , sans pour ce épuiser la mine , extraire de l'or ou d^ diamans d'un terrain dédaigné du vulgaire ; en un mot, avec la simple émaillure des champs, simuler quelquefois l'éclat et la fraîcheur des roses de l'antiquité; certes , ou je me trompe fort, ou ce goût, tant de fois outragé , fut le partage de ma Clotilde. Elle n'a point de ces éclairs qui d'abord éblouissent d'ime lueur blafarde, et ne font que replonger plus tristement dans une obscurité profonde; c'est un jour pur et doux, à propos éclatant, mais d'un éclat ami de la vue , et qui sait récréer les yeux sans les fatiguer. »

Nous finirons en transcrivant les adieux de Jeanne de Vallon à ses lecteurs. Après avoir parlé des ou-

^zé^cuxj. Ixxxj

vrages de Clotilde , qu'elle vouloit "publier , elle s'exprime ainsi : « Mais , hëlas ! pourquoi me flalteroiô-je d'un tel espoir , tandis qu'un mal affreux me dévore (elle étoit attaquée d'im cancer au sein) et me ravit jusques au calme du sommeil? la tombe s'ouvre sans pitié sous les pas de ma jeunesse 5 et cependant que je suis en proie aux plus cuisantes doulem*s , je cherche à les tromper quelques heures en m'entretenant avec toi. Non , je le sens trop ; non , je ne verrai jamais ton suffrage couronner mes efforts en faveur d'une tante , gloire de ma famille, et d'une aïeule de mon époux ; non , j'ai beau me hâter , la publication de cet unique essai ne devancera point la fin dont je suis menacée. J'eusse bien voulu le rendre plus complet; mais, reléguée en ce triste séjour , si voisin de ma douce patrie , vaine- \nent j'ai revendiqué jusqu'ici ces trésors de génie que mon enfance dévoroit, qu'une main chère et jalouse m'arrache , et dont j'espérai si long -temps d'hériter. Lecteur , toujours présent à ma pensée , et qui peut-être n'existeras jamais pour moi , si tu voit cet écrit après que j'aurai cessé d'être , donne quelques regrets à la mort prématurée qui m'enlève au sein de mes plus beaux jours. . . »

Lorsque, M. de Surville copioit, en 1793, ces

adieux toodiyB de sa grandïante , il ne |Nre¥oyoit pas sans doute que cinq ans après il auroit pu en adresser de semblables, en son |Nn(^Nne nom, aux lecteurs des ceovres de

iV. B. L'ortlM^niplie de ce recueil offirira des xariatioiis <{a'il iMms est iinposs3>le de justifier aatrement, <pi'eii disant <jae nous aTons snÎTi arec fidélité les manoscnts de M. de SnnrîDe. Il est prokaMe qa'fl anroît étaUi pfais d'onifonnité dans cette parde , s'il aTOtt poblie Im-méme les poésies de son aievle. Il est bien difiirile en copiant dn vieux français de ne pas £ûre des &ntes de ce genre ; mais ce n'cftoit point à nous de les rectifier.

Ixxxiv ^^*

(UXJ.

▲CBES DE BRAGELOSCSfE DE PLAllCT.

f^ert I . ... oui , reprit-elle , il est temps que j'apaise 3 . ... un preux qui même à présent (ores) embrase ,

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