LES DERNIERS MOMENTS DE VIRGILE
Seul , loin de son pays , au fond d’une chaumière ,"
Pi ès de fermer ses yeux à la douce lumière ,
Virgile prit sa lyre , et sa touchante voix Se lit entendre , hélas ! pour la dernière fois :
« Noble Auguste 1 sans moi poursuis ton beau voyage. Le mien est terminé. Je succombe avant l’âge ;
Et déjà de la mort le trouble avant-coureur
70 ÉLÉGIES
Fait tressaillir mon sein d'une vague terreur.
En vain tu m’as rendu le doux sol de mes pères.
Je n’en jouirai pas ; et des mains étrangères Déposeront ma cendre en des champs ignorés.
Charmante Parthénope ! heureux bords ! monts sacrés ! Vous que je choisissais pour dernière patrie !
Oh 1 sous vos frais coteaux à la pente fleurie Combien ma cendre un jour eût dormi mollement 1 Les nymphes de vos bords sur l’humble monument ,
Le soir, eussent posé leur couronne champêtre ,
Et plus d'un voyageur l’eût visité peut-être.
Adipu , séjour natal , terre où je fus nourri !
Adieu , toit paternel , héritage chéri !
Humble Mantoue'l adieu. Que Mars enfin pardonne A tes champs trop voisins de la triste Crémone !
» Vous que j’ai tant aimés , je ne vous verrai plus , Tibullc, Horace, Ovide, et toi, tendre Gallus !
Songez à moi ; plaignez mon destin trop rapide.
Trois fois à vos banquets laissez ma place vide;
Que vos coupes , trois fois , épanchent de leurs bords La libation sainte aux déesses des morts;
Et, pour prix de vos soins et de votre tendresse ,
Je dirai vos beaux vers aux chantres delà Grèce.
Plus malheureux , je meurs , à ma gloire arraché,
Et mon plus digne ouvrage est à peine ébauché ! »
Il reprend , à ces mots , l’immortelle Ênéide ;
Et d'instant en instant son regard plus rigide D'une froide ordonnance accuse la langueur :
« Faible étude ! a-t-il dit , esquisse sans vigueur,
Périssez ! A mon nom vous feriez trop d’outrage ,
El je lègue au bûcher mon imparfait ouvrage.
Approchez , Almédon *, et recueillez mes vœux.
* Quelques traditions donnent ce nom au dernier hôte de Virgile.