CHANT PREMIER
Je veux mêler aux belliqueux accords Les doux accents d'amour et de féerie, Et répéter aux échos de nos bords Les nobles faits de la chevalerie.
Je chante un roi , la terreur des remparts , Qui , dans les murs de Pavie alarmée , Vint foudroyer l'empire des Lombards, Lorsque de loin la ville des Césars S'humiliait devant sa renommée.
Astre immortel levé sur les héros , De notre France ô lumineuse étoile î De tes rayons daigne éclairer ma voile , Et diriger ma barque au sein des Ilots.
On avait vu le puissant Charîemagne Planter sa lance aux rives de l'Ister, Et des forêts de l'antique Allemagne Fouler aux pieds l'informe Jupiter :
Du fier Theudon les forces déployées N'ont pu lutter contre le coup fatal; Du grand Hermann les aigles foudroyées Fument encore au pied du mont Sintal.
L'heureux vainqueur des princes de la terre ,
Qui devant lui frémissent prosternés ,
Daigne accueillir leur foule tributaire ,
Et protéger ces vassaux couronnés.
Du noble Haroun le visir magnanime
Ce Giaffar , sa future victime ,
Au roi suprême a présenté l'anneau ,
Gage sacré d'alliance et d'estime ;
Et l'envoyé du prince de Solyme
Met à ses pieds les clefs du saint tombeau.
Tout l'univers le redoute et l'implore :
Pour rassurer ses droits mal affermis ,
De l'Orient l'autre Sémiramis
Lui fait offrir sa main sanglante encore ;
Et, des états où se lève l'aurore
Le suppliant d'accepter la moitié ,
Maître nouveau, le jeune Nicéphore
Veut acheter sa puissante amitié.
Vaincu deux fois non loin de ses murailles, Didier posait le glaive des batailles : De ses voisins reconnaissant les droits , Ce fier Lombard respectait leurs domaines ; Et les débats du sceptre et de la croix N'agitaient plus les campagnes romaines.
Au jeune front des fils de Carloman Le roi pontife accordait l'huile sainte , Et de ses mains , au pied du Vatican , Laissait enfin tomber la foudre éteinte. Charles vainqueur , méditant son départ , Occupe encor les remparts de Modèce; Et chez Didier le vaillant Isambart
Va de la paix confirmer la promesse.
Illustre appui du monarque des preux , Cet Isambart de ses exploits nombreux Avait le prix : Blanche était sa compagne ; Blanche, la sœur du fameux Charlemagne.
Il a revu chez le prince lombard Le noble Ogier, l'ami de sa jeunesse, Qui, n'écoutant qu'une aveugle tendresse , Des paladins a quitté l'étendard.
Avant le jour où le fier Scandinave Des bords français partit pour son malheur, Les deux héros, aux champs de la valeur, Laissaient douter quel était le plus brave. On aurait dit ces gémeaux radieux Qui sur la terre, amis toujours fidèles, N'eurent qu'un sort, et jusque dans les cieux Ont confondu leurs clartés fraternelles.
Ce temps heureux sans retour s'est enfui : Ogier troublé d' Isambart craint l'approche ; 11 se détourne, et désormais pour lui De son ami la vue est un reproche.
Ainsi Marseille au pied de son rempart , Quand les combats s'allumaient autour d'elle , A vu depuis, soupirant à l'écart, Ce connétable à son maître infidèle , Qui rougissait en regardant Bayard*
Mais de la paix la prochaine assurance Livrait son cœur à des pensers plus doux. Muse fidèle ! approche , et redis-nous Qui des deux rois rompit l'intelligence. Tyrans du cœur, orgueil, amour, vengeance, Ce fut vous seuls : « Mon père ! vengez- vous,
S'est écrié le fougueux Adalgise ; Vengez un fils en qui l'on vous méprise. J'adorais Blanche et demandais sa main; J'ai de son frère essuyé le dédain.
Au fils d'un roi Charlemagne préfère Un Isambart , un simple paladin :
Tous le souffrez, et vous êtes mon père! Depuis le jour où ce prince odieux A mes desseins refusa de souscrire, La soif du sang me consume, et vos yeux Depuis ce jour ne m'ont pas vu sourire. J'ai juré guerre à qui m'a dédaigné ; Mais je la veux et terrible et prochaine. Je veux périr, mais dans le sang baigné; Et si je vis, ce n'est que par ma haine. Yengez-moi donc, seigneur, ou reprenez Ces jours amers que vous m'avez donnés. »
Dès qu'Adalgise eut vu Didier souscrire Aux noirs projets conçus par sa fureur, Sa bouche enfin retrouva le sourire , Et de la haine il savoura l'horreur.
Douce, et livrée à la mélancolie, Sa jeune sœur, la touchante Ophélie, Plaignait tout bas ses transports odieux. L'ange infernal et Fange de lumière , La nuit profonde et la clarté des cieux Diffèrent moins qu' Ophélie et son frère : Tel est du sort l'arrêt capricieux.
Ne voit-on pas, des mêmes feux brillantes, Du firmament les étoiles tremblantes, Et la comète , effroi de l'horizon î Ne voit-on pas les salutaires plantes Fleurir non loin du funeste poison !
A la terreur ton âme s'abandonne, Tendre Ophélie ! A l'ombre des autels , Tu vas prier la céleste Madone De mettre un terme à ces combats cruels. Les vœux fervents échappés de ta bouche Quelques moments suspendent ta terreur , Mais de ton frère inflexible et farouche Ils ne sauraient enchaîner la fureur :
Cette fureur ne s'est point apaisée ; Tes pleurs en vain coulent pour le toucher: Hélas ! ainsi la goutte de rosée Sans l'amollir tombe sur le rocher.
Moins insensible, Ogier pour toi soupire. Ces yeux si doux , cette douce pâleur , Ce mol accent et ce vague sourire, Ce front pensif et triste sans douleur, Portent le trouble et le charme en son cœur. Le nom chéri de la beauté qu'il aime Par ses couleurs ne s'est point révélé ; Son bouclier, par un discret emblème, En champ d'azur porte un astre voilé.
Long-temps Morgane, habile enchanteresse, Sut captiver ses vœux et sa tendresse : Ce temps n'est plus ; et quel enchantement Peut ramener un infidèle amant î
Près de Messine , et non loin de ce phare Dont les clartés, chères aux matelots, Frappent au loin les îles de Lipare Et leurs volcans allumés dans les flots.
CHARLEMAGXE A PAVIE. 137
Assujetti sur sa base agitée, Brille un palais dont la perle argentée A revêtu les murs éblouissants : Ses tours sans nombre à demi sont voilées De ces vapeurs qui du fond des vallées Montent le soir comme un léger encens , Et, vers les cieux lentement exhalées, Suivent du jour les rayons pâlissants.
Là, du nocher jamais la rame active N'interrompit le long calme des airs; Là seulement gémit la voix plaintive Des alcyons qui glissent sur les mers.
Ce lieu charmant de Morgane est l'asile , Et, chaque année, on dit que la Sicile Au sein des flots voit apparaître encor Du beau séjour l'image passagère, Son toit vermeil , sa coupole légère , Ses murs d'albâtre et ses colonnes d'or.
Là, désormais Morgane, seule au monde, Songe à l'ingrat qui néglige ses feux ; Et , tout entière à sa douleur profonde , Elle soupire au bruit lointain des jeux, Ou d'un ruisseau regarde couler l'onde.
Parfois encor, quand le jour qui s'enfuit Cède l'empire aux astres de la nuit, Morgane, au sein d'un nuage d'opale, Vient enlever le héros bien- aimé , Et le retient sur son sein enflammé , En attendant l'étoile matinale.
Mais l'infidèle effleure avec ennui Des voluptés la coupe enchanteresse; Et , dans les bras de sa belle maîtresse , Son bonheur même est un tourment pour lui.
De ces froideurs Morgane a vu la cause ; Rien à ses yeux ne saurait échapper.
Amante et fée, on ne peut la tromper; Et, sur la couche où le plaisir repose, De sa vengeance elle aime à s'occuper.
Elle sourit à la guerre prochaine, Se lève , attend le réveil du héros ; Et, déguisant les projets de sa haine, Sur le théorbe elle chante ces mots :
C'était un soir. Au fond de sa tourelle Je m'en allais , par le vague de l'air , Réconforter naïve jouvencelle , Pleurant l'ami qui voyage outre-mer.
Je t'aperçus errant sous la ramée :
Mon front alors se couvrit de rougeur ; Et j'oubliai , de ton aspect charmée , La jouvencelle et l'ami voyageur.
Reine de l'air, du printemps et des roses, Dans les parfums je descendis vers toi; Et sans détour, et sans métamorphoses, Beau chevalier! je te dis : Sois à moi. L'anneau d'azur du serment fut le gage : Le jour tomba; l'astre mystérieux Vint argenter les ombres du bocage ; Et l'univers disparut à nos yeux.
Dans le séjour de l'heureuse Morgane Quel doux loisir eût charmé tes liens ! Combien de fois le palais diaphane Eût éclairé nos jeux aériens !
Au mol accent de la harpe sonore , On nous verrait, dès le réveil du jour, Franchir les monts embellis par l'aurore , Et jusqu'au soir nous enivrer d'amour.
Sur un rayon de la lune naissante ,
On nous verrait descendre tous les deux ,
CHARLEMAGNE A PAVEE. 1,39
Pour consoler la vierge languissante , Et d'un amant lui rapporter les vœux ; Ou quelquefois , aux clartés des étoiles , En feux errants voltiger sur les flots , Et , de la nef illuminant les voiles , Guider au port les tremblants matelots.
Mais du repos ton audace murmure ; Triste et rêveur, tu languis dans mes bras. Eh bien ! reprends Tétincelante armure , Mon jeune amant , je te cède aux combats. Cours affronter le vaillant Charlemagne : Guidant ton glaive au milieu des hasards , Dans les périls je serai ta compagne , Et sur ton cœur j'érr.ousserai les dards.
Elle s'arrête, et d'une douleur feinte A tous ses traits elle donne 1" empreinte. Grâce au pouvoir d'un art insidieux , Le paladin la revit plus charmante, Et, lui rendant le nom chéri d'amante , D'un baiser tendre il scella ses adieux.
D'autres adieux vont coûter plus de larmes.
L'affreux clairon résonne, et d'Isambart
Ce bruit de guerre a marque le départ ;
Il va quitter Ogier.... son frère d'armes !
Pâles tous deux, et le regard troublé,
Les deux amis s'abordent : leur pensée
Reste confuse, et leur langue glacée;
Mais leur silence avait déjà parle.
« Toi, qui bientôt ne seras plus mon frère j
Dit Isambart d'une débile voix ,
Donne ta main.... cette main me fut ehre....
Que je la presse une demi re fuis !
Qui l'eût pensé , qu'une aveugle furie
De nos serments eût brisé le lien ?
Rappelle-toi les instants où ta vie
Était la mienne, où mon sang fut le tien.
Pourquoi jadis, sous ces mêmes murailles,
M'as-tu sauvé du glaive des batailles?
Je serais mort ton frère , et nos deux noms
Eussent un jour paré tes écussons;
Plus d'une fois sur mes cendres chéries
Mon compagnon serait venu pleurer....
Mais non ; le sort , hélas ! doit séparer
Nos deux tombeaux comme nos deux patries.
Contre mon cœur laisse-moi te serrer....
Je vais partir; je vais sans espérance
Rejoindre, seul, les drapeaux de la France,
Et, désormais de larmes m'abreuvant,
Porter le deuil de mon ami vivant. »
Ogier frémit; il s'émeut, il hésite....
Se pourrait-il!... Isambart éperdu
A ses genoux soudain se précipite :
« Rends-moi! rends-moi celui que j'ai perdu,
Et prends pitié du trouble qui m'agite. »
Il triomphait.... ô funeste retour!
Son faible ami, subjugué par l'amour,
De la beauté si chère à sa tendresse
S'est retracé l'image enchanteresse :
« Le sort, dit-il, enchaîne ici mes pas.
Plains-moi , plains-moi , ne me condamne pas. »
Tous deux alors s'embrassent en silence;
Un dernjer gage est l'adieu du départ.
Du Scandinave Isambart prend la lance,
Et tristement lui donne son poignard ;
Présent fatal ! — Mais , l'œil sur l'Italie ,
Et tout entière à son ressentiment ,
Morgane aux vœux de son perfide amant
A résolu de ravir Ophélie.
CHARLEMAGNE A PAYIE. 141
Pour Charlemagne elle espère enflammer
Le cô?ur naïf de celle qui , peut-être
Cédant un jour au doux besoin d'aimer,
Eût partagé l'ardeur qu'elle fit naître.
Dès que le soir élève ses vapeurs,
La belle fée en sa grotte profonde
Cherche un asile, et des sylphes trompeurs
Y réunit la foule vagabonde :
« Vous tous, dit- elle , ornement de ma cour,
Sylphes brillants, aimables infidèles,
Illusions, compagnes de l'amour,
Prenez vos luths et parfumez vos ailes.
Si tant de fois votre invisible essaim ,
Glissant dans l'ombre aux: heures du mystère,
Fit soupirer la vierge solitaire,
Et souleva l'albâtre de son sein ;
Si , par vos soins , le miroir de la nue ,
Qui se colore aux flammes du matin,
Lui présenta dans un riant lointain
Du jeune amant l'apparence inconnue;
A la lueur du magique flambeau ,
Accompagnez mon nocturne voyage,
Je vous prépare un triomphe nouveau. »
Elle se tut. Dans la troupe volage
Un bruit flatteur doucement circula ;
Comme le bruit du mobile feuillage,
Ou de l'abeille aux montagnes d'Hybla.
De ses jardins, odorant labyrinthe, La fée alors gagne la vaste enceinte.
Là croit pour elle un arbuste enchanté Qui de ses mains autrefois fut planté : Un charme pur de sa tige s'exhale;
Ii2 POEMES.
Un prisme éclate au milieu de ses fleurs, Et mollement la brise orientale En fait mouvoir les changeantes couleurs. Pour l'arroser, de vingt jeunes sylphides Les urnes d'or se plongent tour à tour Dans le cristal des fontaines limpides.
L'arbre inconnu se nomme arbre d'amour.
Tout est soumis à son magique empire.
L'hôte des airs , sur sa branche arrêté , Charmé soudain, frémit de volupté; Plus tendrement la palombe y soupire.
L'indifférent, qui sous l'ombrage heureux S'est endormi, se réveille amoureux.
Même on a vu les sylphides charmantes , Abandonnant leurs urnes éclatantes, Faibles, céder aux langueurs du désir, Et l'œil fermé, la bouche demi-close, En murmurant les accents du plaisir, Tomber d'amour sur les tapis de rose.
Morgane approche. Elle invoque la Nuit, Divinité favorable au prestige; Cueille un rameau qui verdit sur la tige, Et des jardins rapidement s'enfuit.
A l'escorter sa troupe est préparée :
Quatre lutins, à l'aile diaprée, Sont les coursiers de son char nébuleux; Et dans sa main la branche balancée, Sceptre léger, ressemble au caducée Qui mène au Styx les mânes fabuleux.
CHARLEMAGPŒ A PAYIE. 143
CHAîsT DEUXIÈME.
La nuit s'avance, et Morgane ravie
Dans la vapeur a reconnu Pavie :
Le char docile y descend à sa voix.
Devant ses pas déjà s'ouvre l'asile
Où d'un sommeil innocent et tranquille
Dormait encor l'héritière des rois.
Elle frémit de la trouver si belle :
« Songes d'amour, enivrez-la, » dit-elle.
Et le rameau doucement agité ,
Avec lenteur s'abaissant sur la couche
Où reposait la pudique beauté ,
Vient effleurer et ses yeux et sa bouche.
En même temps, les sylphes mensongers
Ont caressé de leurs souffles légers
La vierge pure, et font jouer dans l'ombre
De leurs miroirs les facettes sans nombre :
Le roi des preux, sous mille aspects mouvants ,
Paraît , s'enfuit , et reparaît encore ;
Tantôt porté du couchant à l'aurore
Sur un coursier non moins prompt que les vents
Tantôt debout sur le char de la guerre ,
Distribuant les trônes de la terre ,
Dictant la paix à vingt peuples soumis ;
Tantôt aux pieds de la beauté qu'il aime ,
Avec son sceptre , avec sou diadème ,
Posant un fer qui manque d'ennemis.
Mais sans retour le prestige s'envole;
Et l'on entend ce chant délicieux
S'unir au bruit des luths harmonieux , De la cithare et des harpes d'Éole :
L'ombre s'enfuit; la courrière du Jour Va de ses feux colorer le nuage :
Avec l'Aurore et les lis du bocage , Éveille-toi du doux réveil d'amour.
Aime et jouis; le plaisir n'a qu'un jour : Moins fugitive est la fleur printanière. Dans les bosquets de rose et de lumière , Viens te mêler à nos danses d'amour.
Viens d'Obéron charmer le beau séjour : Titania sur son trône t'appelle ; lin char , traîné par la blanche gazelle , Te conduira vers son île d'amour.
La voix s'exhale et meurt.... L'aube nouvelle
Vient d'Ophélie éclairer le séjour.
Elle s'éveille , et regarde autour d'elle ,
Et son regard semble étonné du jour.
Songes légers , peuple de Sylphide ,
Déjà , bornant votre rapide essor ,
Vous reposiez au palais de féerie ,
Que du réveil elle doutait encor.
Elle se lève et marche à l'aventure :
En noirs anneaux Hotte sa chevelure ,
Et des soupirs s'échappent de son sein ;
Puis, retenant ses plaintes étouffées,
Elle s'arrête, et croit dans le lointain
Ouïr les sons de la lyre des fées.
Le regard fixe et le sein palpitant,
Elle poursuit l'image qu'elle adore;
Elle la voit, et lui parle, et l'entend;
Et dans son cœur s'accroît à chaque instant
CHÀËLEMAGNE A PAME. 145
L'affreux progrès du mal qui la dévore. Telle , aux rayons d'un soleil enflammé , Du bord des mers quand la jeune Africaine Croit découvrir la pirogue lointaine Qui lui rendra l'aspect du bien-aimé , Les flots en vain mouillent ses pieds d'ébène; La jeune amante, ainsi que le rocher, Reste immobile, et de l'image vaine Ses longs regards n'ont pu se détacher : La vague enfin la soulève et l'entraîne.
Mais des remparts de piques hérissés Au loin s'étend l'arsenal redoutable ; Les traits sifflants , la flèche inévitable , Des rocs aigus les débris entassés Bordent les murs et les larges fossé s , De la cité défense tutéiaire.
Des toits d'airain couvrent ces vastes forts , Qui, s'élevant sur le mont circulaire, Du premier choc soutiendront les efforts. De surveillants une élite éprouvée , Debout, la nuit, aux clartés des fanaux, Se succédait sur la tour élevée, Et tout le jour , à travers les créneaux , De Charlemagne épiait l'arrivée.
Les derniers feux du troisième soleil De son approche éclairent l'appareil.
On voit marcher sous la même bannière Ce Richardet et ce jeune Guiscard , Qui de Renaud, leur invincible frère , Tous deux encor regrettent le départ ; L'ardent Monglave et le fier Angibart , Si redoutés des hordes germaniques; Et Théodulphe, orateur et guerrier,
Et Lancelot , dont les vieilles chroniques
Nous ont transmis les actes héroïques.
Ne cherchez plus le vaillant Olivier :
Au champ d'honneur, une lance ennemie
De ce héros borna l'illustre vie ;
Et le cyprès ombrage son laurier.
Roland n'est plus , bien qu'il respire encore :
D'un long amour le funeste poison
A désormais égaré sa raison ;
Il suit au loin l'ingrate qu'il adore.
Quel est le brave , à l'orgueilleux cimier ,
Qui près du roi s'avance le premier?
C'est Isambart. Vaincu par la tristesse,
En soupirant il songe à son ami,
Et sa douleur se rappelle sans cesse
L'adieu cruel dont son cœur a gémi.
Quand tout s'élance au signal de la guerre,
Triste, et les yeux attachés à la terre,
Le seul Ogier se dérobe aux exploits :
« Quoi ! disait-il, regardant son épée ,
Je combattrais mes amis d'autrefois !
Ce fer sanglant.... Dieu! si ma main trompée.
Mais Ophélie!... ô tendresse, ô devoir,
Qui de vous deux aura la préférence?
La mériter i ou ne plus la revoir!
La mériter, c'est ma seule espérance. »
Et tout à coup Ogier , se ranimant ,
Semble sortir d'un long enchantement.
Oh ! que d'instants perdus pour son courage ! Que de hauts faits dérobés à son bras ! 11 en rougit et de honte et de rage , Et tout son cœur appelle les combats.
CHARLEMAGNE A PAYIE. 147
Tel en sursaut s'éveille le nomade Qui, sans prévoir le matinal départ, D'un long sommeil s'endormit à l'écart : Et haletant il poursuit la peuplade Qui disparaît, et que l'œil incertain Découvre à peine à l'horizon lointain.
Ou tel encor, si des meutes ardentes, A son réveil, l'impatient chasseur Entend déjà les clameurs discordantes Qui du hallier traversent l'épaisseur , En s'accusant de sa molle indolence, Du lit oiseux aussitôt il s'élance; Son tube éclate aux rayons du soleil.
Hôtes tremblants de la forêt sauvage, Fuyez ses coups , fuyez : un prompt ravage Ta réparer les lenteurs du réveil.
De ses guerriers à l'éclatante armure Le roi des preux s'avance environné.
Éblouissant de pourpre et de dorure, Un destrier à la haute encolure Parmi la foule en pompe est amené :
C'est Fulgurïn. Son pied frappe la poudre; Son flanc jamais n'a senti l'aiguillon ; Fier de son maître , il vole , et de la fond re A la vitesse, et le choc, et le nom.
Charles revêt la pesante cuirasse , Et fait jaillir l'éclair du bouclier.
Il prend aux mains du fidèle écuyer Les rênes d'or, les ajuste avec grâce, Monte; et déjà le bouillant Fulgurin S'agite, écume, et tourmente le frein.
D'un œil ardent il dévore l'espace;
Les crins dressés et les naseaux mouvants, Il est semblable aux coursiers dont la race Naquit, dit-on, des cavales de Thrace Que fécondaient les caresses des vents.
Pour le combat cependant tout s'apprête. Déjà, non loin du rempart assiégé, Le double camp dans la plaine est rangé. Les fiers Lombards, Adalgise à leur tète, Pour arrêter l'armée aux larges flancs, Ont déployé leurs formidables rangs.
Ils gardent tous un farouche silence; Et les Français, en agitant leur lance, D'un chant de gloire entonnent le refrain. Charles , monté sur l'ardent Fulgurin , Parcourt les rangs : sa parole enflammée, Qui garantit le succès du combat, Fait un héros du plus obscur soldat, Et d'un regard il double son armée.
Quelques moments, retenant ses transports, Des deux partis la fureur est réglée, Et les guerriers s'attaquent corps à corps; Mais par degrés s'animent leurs efforts ; A chaque instant s'épaissit la mêlée.
* Le cimeterre , et la lance et les dards ,
La double hache, et les tranchants poignards,
Ont varié les coups et les blessures.
En pétillant le feu sort des armures.
Le sang jaillit; plus d'ordre, plus de rangs;
Vainqueurs, vaincus, chefs, soldats, morts, mourants,
Tout se confond : la vue épouvantée
N'aperçoit plus qu'une masse agitée;
L'oreille au loin n'entend plus dans les airs
Qu'un cri formé de mille cris divers.
Le grand monarque au loin se multiplie , Chef et soldat , partout en même temps Presse ou retient l'essor des combattants ; Autour de lui tantôt il les rallie , Tantôt lui-même au plus fort du danger Se précipite, afin que leur courage Jusques à lui s'ouvre un sanglant passage Et de la mort vienne le dégager.
Par les débris la terre est accablée ; L'énorme tour croule démantelée; Les murs épais tombent; en un moment, De paladins une troupe hardie Monte à la fois sur la brèche agrandie , Qu'un fer aigu protège vainement.
En ce désordre, Isambart, intrépide, Va poursuivant la retraite rapide Des ennemis dérobés à son bras.
Au sein des murs il pénètre, et les portes , Tout aussitôt se fermant sur ses pas, Le livrent seul aux nombreuses cohortes. 11 va périr, mais il ne tremble pas.
Sous un portique il vole et se retranche; Le fer luisant de la lance et du dard Vient s'émousser sur son armure blanche, Et de son glaive il se fait un rempart. Mais par degrés faiblit sa main lassée ; Lors il commence à connaître l'effroi; A son épouse , à la France , à son roi 11 dit adieu du fond de sa pensée.
Loin du Caïstre ou des bords du Cydnus, Tel un beau cygne , égaré dans l'orage ,
Regrette, hélas! à l'aspect du naufrage, Le lac tranquille et les fleuves connus. Pour échapper à son destin sinistre, Il lutte en vain contre le flot des mers : Une heure encore, et l'oiseau du Caïstre Du dernier chant aura frappé les airs.
Mais Charlemagne avait suivi sa trace : Des chevaliers il ranime l'audace; Les chevaliers, à sa voix rassemblés, D'un bras nerveux levant l'énorme hache , Frappent ensemble et frappent sans relâche ; La porte crie, et ses gonds ébranlés Cèdent bientôt à leurs coups redoublés.
La hache en main, ils entrent dans Pavie, Où sous le nombre Isambart terrassé Allait périr, de mille coups percé :
Pour Isambart leur présence est la vie.
Des assiégés les bataillons épars, Que d'Adalgise entraîne la menace, Sont accourus de la plaine aux remparts, Et, furieux, ils rentrent dans la place. A ta rencontre Adalgise est venu , Noble Isambart! ses yeux ont reconnu Le nom de Blanche écrit sur ta cuirasse; En frémissant il mord son bouclier :
« Te voici donc , insolent chevalier, Dont le bonheur me blesse et m'injurie! De te soustraire à ma juste furie Le fol espoir te pouvait-il flatter?
Époux de Blanche ! ose la disputer. »
Disant ces mots , Adalgise en silence
Met en arrêt sa formidable lance ;
Il va frapper : Isambart, «'écartant,
Échappe au coup de la lance trompée;
Et , d'un revers de sa terrible épée ,
Sur la poussière à ses pieds il l' étend.
En vomissant la menace et l'injure ,
Sous les débris de sa pesante armure
S'est relevé le farouche Lombard.
Ogier soudain, proférant le blasphème,
Accourt. La fée abuse son regard.
Le fer , présent de son cher Isambart ,
Brille levé sur Isambart lui-même.
Les paladins s'étonnent; son ami,
Le cœur navré, d'un bras mal affermi,
Et pressentant sa triste destinée,
Pare les coups de sa main forcenée
En s'écriant : « Frappe ! frappe , cruel !
Bientôt ma mort remplira ton attente.
L'ingrat oubli d'une amitié constante
Pour moi d'avance était le coup mortel. »
Il est frappé. Son sang coule et bouillonne,
Son œil s'éteint , la force l'abandonne ,
Et de sa bouche après un long effort
Sortent ces mots : « Adieu.... je te pardonne. «
Le pâle Ogier, dans un sombre transport,
Avec fureur l'appelle.... Il était mort.
Le malheureux, contemplant son ouvrage,
Contre lui-même allait tourner sa rage ;
C'en était fait : mais, plus prompt que l'éclair,
Charles retient son homicide fer.
Alors Ogier semble se reconnaître;
De son délire il sort pour un moment,
Nomme tout bas celui qui fut son maître,
Et de ses yeux maudit l'enchantement.
En soupirant Charlemagne l'embrasse, Et dit : « De moi reçois aussi ta grâce. Quitte à jamais les drapeaux du Lombard, Et dans ce sang que cette erreur s'efface. C'est à toi seul de me rendre Isambart. » A cette voix touchante et paternelle , Ogier renaît : son sinistre regard Se lève au ciel , au ciel qui tôt ou tard Punit l'ingrat, et frappe le rebelle.
Son désespoir passe dans tous les cœurs : Absorbés tous dans un sombre silence , Les paladins laissent tomber la lance , Et leur visière est humide de pleurs.
Des fiers vaincus le courroux même expire ; Même Adalgise , ému par la pitié , Suspend le cours de son inimitié, Et dans la ville à pas lents se retire.
Mais toutefois de cet aspect d'horreur Morgane encor réjouit sa fureur, Prend le poignard dans le sang qui ruisselle , Et l'agitant trois fois : « Certes , dit-elle , Ce fer est sûr; conservons bien ce fer; Pour d'autres coups j'en saurai faire usage. » Un rire atroce erra sur son visage, Et dans ses yeux apparut tout l'enfer.
CHARLEMAGNE A PAYIE. 153