CHANT QUATRIÈME
« N'en doutez pas , c'est lui , c'est lui , mon père ! J'ai de son luth reconnu la douceur.
C'était sa voix : cette voix toujours chère A retenti jusqu'au fond de mon cœur.
— Y songes-tu, ma fille? Quel prodige L'eût amené dans ce séjour d'effroi ?
— C'est lui, mon père ! — Il maudissait son roi; Le pourrait-il? Détrompe-toi, te dis-je. »
Dans une tour, sur le tertre voisin , Ainsi parlait à sa fille éperdue Le vieux Saxon dont la mort suspendue... C'était Olgard, et l'amante d'Edvin.
Mais la nuit règne , et les autans mugissent ; Au camp danois cependant retentissent Les jeux bruyants, les ris désordonnés, L'aigre dispute et les cris forcenés.
L'affreuse Orgie et la Débauche immonde , La coupe en main, circulent à la ronde. Le frêne antique et les chênes altiers Sont dévorés par la flamme éclatante , Fournaise immense où des bœufs tout entiers Tombe à grand bruit la masse palpitante. La flamme à peine a coloré leurs flancs , Que par lambeaux leur chair est arrachée , Et que leurs os dont la terre est jonchée Loin du festin roulent , noirs et brûlants. De tous côtés les coupes étincellent ;
De tous côtés les breuvages ruissellent ; Et les soldats, près des toyers ardents, Hurlent en chœur des refrains discordants.
Parmi les chefs assemblés sous sa tente , Le sombre Ivar, de moment en moment, D'un air distrait, verse et boit froidement Et l'hydromel et la bière écumante.
Au vieux Recner il songeait, et son œil Cherchait le barde assis non loin du seuil : « Approche, Edvin! parle-moi de mon père ; Ainsi qu'à moi sa mémoire t'est chère , Buvons à lui : remplis la coupe d'or, Et vide-la pour la remplir encor ! »
L'instant d'après , frémissant de colère , Ivar se lève, et, déjà chancelant :
« Ta coupe, Edvin ! Bois au trépas sanglant Du meurtrier qui m'a privé d'un frère.
— Arrête, Ivar!.. Le luth mélodieux Ne s'unit point à la coupe d'ivresse ; Le barde austère a besoin de sagesse : Sobre ici-bas, je boirai chez les dieux. »
D'Ivar pensif le front alors s'abaisse ;
D'une voix sombre il prononce ces mots :
« Fidèle Ubba, l'ami de ma jeunesse ,
Qui partageais mes plaisirs et mes maux !
Tu n'es plus là. Dans l'amère tristesse ,
Le cœur d'Ivar lentement se flétrit;
Le plus doux miel sur mes lèvres s'aigrit. »
Et sa fureur tout à coup se ranime :
« Ouvre la tour, impétueux Rismar !
Amène-moi l'une et l'autre victime ;
Je veux les voir. — Que vas-tu faire , Ivar ?
S'écrie Edvin : songe à la foi jurée.
— • Oui. Ma parole en tout temps fut sacrée ;
Songe à la tienne, Edvin. — Rassure-toi.
A sa promesse Edvin sera fidèle.
Demain, aux feux de Faurore nouvelle,
Alfred ici doit paraître avec moi. »
Il dit. Rismar sous la tente guerrière
Au chef danois amène brusquement
Le vieux captif, la jeune prisonnière...
Edvin recule. Un cri d'étonnement
Va le trahir ; mais la fille et le père ,
Déguisant mieux leur trouble et leur effroi,
Gardent tous deux un visage sévère.
« Où t'ai-je vu, jeune barde? et pourquoi
Cette surprise... — Hélas ! pardonnez-moi,
Noble vieillard, et vous, belle étrangère;
Un doux prestige avait trompé mon cœur :
J'ai cru revoir et mon père et ma sœur;
— Jusqu'à demain sous la prochaine tente Vous resterez, gardés par mes soldats, Captifs ! Demain , la vie ou le trépas. Malheur à vous, s'il trahit mon attente!
— Malheur à moi plutôt !... reprend Edvin. Infortunés, comptez sur moi; j'espère Qu'en vous ici je n'aurai pas en vain Revu ma sœur et retrouvé mon père.
— Prends , dit Ivar, prends ton luth inspiré. Les fiers accords plaisent au Scandinave; Va, dans ce camp au tumulte livré,
A mes guerriers chanter l'hymne du brave; Tu me réponds d'eux tous. — Sois sur de moi. Je te l'ai dit , Ivar, tu peux m'en croire : Je sais un chant qui donne la victoire , Je sais un chant qui dissipe l'effroi. »
Soudain il part, dans sa marche discrète Observant tout, les passages ouverts, Les feux éteints et les postes déserts. Là , dérobant son approche secrète , Il entrera par des chemins couverts ; Là , des Danois prévenant la retraite , Il leur destine ou la mort ou les fers. Tout est prévu , tout est dans sa pensée , Et sa victoire est déjà commencée.
Prudent , il chante ; et les Danois ravis Prêtent l'oreille à ces trompeurs avis :
Buvez, buvez, en attendant l'aurore !
Qu'elle vous trouve au milieu des festins. Buvez, buvez! Le jour est loin encore, Et les brasiers ne se sont pas éteints.
Chantez, chantez! que votre voix sonore, Frappe l'écho des rivages lointains.
Chantez, chantez ! le jour est loin encore, Et les brasiers ne se sont pas éteints.
Dormez, dormez ! En attendant l'aurore, Rêvez la gloire et les futurs destins ! Dormez, dormez! le jour est loin encore, Et les brasiers ne se sont pas éteints.
Mais un Danois l'observait en silence : « Pourquoi ce luth ? il sied mal à ta main , Barde; et mes yeux t'ont vu porter la lance. » Il dit, se lève; Alfred suit son chemin.
« Ivar ! Ivar ! sais-tu qui tout à l'heure
Dans notre camp chantait l'hymne au guerrier ?
— Sans doute. Eh bien ? — Ou qu'à l'instant je meure ,
Ou c'est d'Ubba le fatal meurtrier.
— De tes discours la raison est bannie.
Quoi! sous les coups d'un chanteur de Scanic,
De qui la main n'a point touché le fer,
Ubba, l'honneur de la Scandinavie,
Le fier Ubba, le fils du grand Recner,
Aurait perdu sa généreuse rie !
Pour sa mémoire as-tu tant de mépris?...
Trop de breuvage a troublé tes esprits :
Va sommeiller. — Je vis périr ton frère ;
J'ai reconnu... — Cesse, ou crains ma colère! »
Le Scandinave, à cet ordre soumis,
S'éloigne; Edvin, dans la nuit ténébreuse,
Passe au milieu des gardes endormis,
Et librement poursuit sa marche heureuse
Vers la forêt où veillent ses amis.
Dévon alors redoublait l'énergie De ses soldats autour de lui rangés.
Ce n'était point la turbulente orgie, Les chants impurs et les cris prolongés De ces Danois dans l'ivresse plongés ; Mais une troupe aux combats toujours prête, Qui, repoussant les douceurs du sommeil, Debout , se plaint de la nuit qui l'arrête , Et, tout armée, appelle le soleil.
Au vaste sein de la forêt obscure S'ouvre et s'étend un cirque sans mesure, Désert sauvage, et dont les pas humains Ont rarement fréquenté les chemins.
Inébranlable, un majestueux chêne, Seul, se balance au milieu de la plaine, En vain battu des tempêtes du Nord.
Tel un héros , seul avec son courage , Résiste seul aux efforts de l'orage, Et sans plier soutient les coups du sort. Sur ce rameau le grand Alfred lui-même , Partant, hélas! incertain du retour, Vint tristement poser son diadème, Et s'enfonça dans les bois d'alentour.
Dévon , au pied de l'arbre solitaire , A la clarté des flambeaux pétillants , Avait conduit les chefs les plus vaillants. Il leur disait : « Soutiens de l'Angleterre ! De vous dépend le destin de la guerre. Jadis Alfred vous guidait aux exploits ; Vengez Alfred, ou du moins sa mémoire, Et que son nom, gage de la victoire, Porte la mort dans le camp du Danois ! Ces feux épars, cette nuit, ce silence," Ce chêne altier qui dans l'air se balance, Ces ornements suspendus sur nos fronts, Et qui d'Alfred rappellent les affronts, Tout semble ici nous parler de vengeance. Vengeons Alfred ! Eh ! que diriez-vous tous Si du tombeau sa grande ombre échappée, Sous ce feuillage, aux lueurs de l'épée, Apparaissait pour combattre avec nous ? » A cette image , au saint nom de leur maître , Tous répétaient : « Puisse-t-il apparaître !
— Braves amis! Alfred est devant vous, » Dit le héros : et la troupe étonnée Tressaille , et tombe à ses pieds prosternée , En s'écriant : « Mânes chers et proscrits ! Dans la nuit sombre entendiez-vous nos cris ?
— Alfred vous parle , et non son vain fantôme ; Je suis vivant : sur les brigands du Nord
J'aurai demain reconquis mon royaume.
Je suis vivant : le Danois seul est mort.
Tandis qu'Alfred embrasse avec tendresse Le digne ami qui protégea son sort, Autour du chêne une foule s'empresse ; Et, sous vingt bras courbé non sans effort, Un vert rameau de la tige robuste Au front royal rend la couronne auguste. En même temps éclatent dans les airs Les glaives nus , les enseignes dorées ; Les boucliers, les lances acérées Ont confondu leur bruit et leurs éclairs. Les cris joyeux et les chansons de gloire A cette fête invitent la victoire ; Elle y viendra; pour elle est déployé Le vieux drapeau si long-temps oublié , Dont les replis enferment l'épouvante.
Sur le tissu respire un coursier blanc Qui , l'œil en feu , la crinière mouvante , Souffle là guerre et provoque le sang.
Couvert bientôt d'une armure nouvelle, Le grand Alfred a gardé toutefois La noble écharpe et l'instrument fidèle Dont les accords se mêlaient à sa voix j Et sur ses pas l'impétueuse élite Au camp danois vole et se précipite.
Durant sa route il compte les moments .' L'affreux bûcher, la hache suspendue , Semblent présents à son âme éperdue.
« Éloignez-vous , tristes pressentiments ! Se disait-il; le lien des serments ^
Lien sacré pour la Scandinavie ,
Retient cl'Jvar la fureur asservie;
Ivar lui-même , à l'aspect de la mort ,
De ses captifs abandonnant le sort,
Ne songera qu'à défendre sa vie.
A mon exil toi qui vins m'arracher,
Dieu protecteur ! que ta bonté suprême
Brise le glaive , éteigne le bûcher !
Veiller sur eux, c'est veiller sur moi-même... »
Mais sous sa tente Ivar préoccupé D'un trouble extrême est tout à coup frappé : « Le jeune barde est lent à reparaître î S'il m'abusait!... Si le guerrier danois... Cet inconnu ne serait-il qu'un traître?... Et ces captifs qu'il semblait reconnaître. . ? Et son maintien, et ses yeux, et sa voix... ? Serait-il vrai qu'en un perfide piège... ? Éclaircissons le doute qui m'assiège. »
Et s' élançant vers les deux prisonniers : « Répondez-moi ; parlez sans imposture , Et prévenez l'effroyable torture Qui vous attend sur les ardents brasiers !
— La vérité sur mes lèvres réside, Répond Olgard; je la dis sans trembler. Un seul instant j'ai pu dissimuler,
Et j'en rougis. — Tu connais le perfide Qui dans ces lieux est venu sur tes pas ? Dis. — A ce nom je ne le connais pas.
— Ce jeune barde, est-ce Edvin qu'il s'appelle?
— Oui. — D'où vient-il? — De mon humble séjour. Hier pour lui, dès le lever du jour,
Nous cheminions vers l'antique chapelle; Au bord lointain , pour lui notre ferveur
Allait du ciel implorer la faveur,
Quand un ramas de brigands Scandinaves
Vint nous surprendre et nous fit tes esclaves.
— Et cet Edvin , quand doit-il revenir ?
— Demain , cruel , armé pour te punir.
— Qu'oses-tu dire, étranger téméraire?
Quoi! ce chanteur... — Il a tué ton frère, Et chez les morts il va vous réunir. » Ivar frémit ; la rage le consume :
« Courez, soldats! que le bûcher s'allume, Et qu'à l'instant ces captifs abhorrés Au sein des feux, expirent dévorés !
Du vaste camp parcourez l'étendue ; Que l'insolent soit saisi!... Malheureux, Tu m'appartiens, et la mort qui t'est due Consolera mon désespoir affreux. »
Comme il parlait, un bruit confus s'élève; Il voit dans l'ombre étiuceler le glaive, Frappe son front , et crie à ses soldats : « Je suis trahi; mais frémisse le traître! Vous , des captifs ne vous éloignez pas ; Vous, redoublez les feux; bientôt peut-être Je reviendrai jouir de leur trépas. »
Il est parti. Déjà, sur son passage, Au bruit du cor ses Danois réveillés Sont accourus avec des cris de rage, Ivres encore et d'armes dépouillés.
Des longs débris de l'orgie infernale Que sur leurs pas la terre encore étale Ils sont armés : les hideux ossements, Du front des bœufs l'armure menaçante, La coupe énorme et les tisons fumants, Tout sert de glaive à leur main frémissante. A pas pressés Tremnor, Usdal , Kismar
Suivent de loin l'audacieux Ivar ; Ivar, hurlant, court à travers la plaine; Sans s'arrêter, il renverse, il entraîne, Ouvre les rangs, abat les étendards; Du large glaive et de la double hache 11 perce , il tranche , il brise , et sans relâche Au même instant frappe de toutes parts. De toutes parts les hordes Scandinaves i Parmi les rangs des Saxons étonnés Ont répandu leurs flots désordonnés ; Tel un volcan précipite ses laves Du haut des monts par ses feux sillonnés. A leurs efforts, un moment redoutables, A leur audace et sans règle et sans frein , Bientôt Alfred oppose un mur d'airain.
Ses bataillons , serrés , impénétrables , Autour de lui viennent se rallier; Et des Danois l'attaque repoussée Faiblit, pareille à la flèche émoussée, Qui d'un vain bruit frappa le bouclier.
Devant ses pas, Alfred voit sur la terre Morts et mourants au loin s'amonceler, Et frémissant des horreurs de la guerre : « Le sang d'un seul, dit-il i pouvait couler. Superbe Ivar, où donc est ton audace ? A t'appeler j'ai fatigué ma voix.
De te chercher une dernière fois Je daignerai te faire encor la grâce. » Et dans la foule il court se replonger, Dévon le suit et bientôt le devance :
A son monarque épargner un danger, Combattre Ivar, telle est son espérance.
Tandis qu'Alfred , du haut d'un roc voisin ,
A son appel entend répondre enfin,
Parmi les rangs le Danois intrépide
Court furieux. : « Qui m'appelle? — C'est moi.
— Qui donc? — Dévon. Arrête, et défends-toi.
Et de leurs coups un échange rapide
Au même instant fait scintiller dans Fair
Du fer croisé Fétincelant éclair.
Le cimeterre à la pointe luisante .
Aux deux tranchants récemment aiguisés ,
Trahit d'ïvar les efforts épuisés;
Il se saisit de sa hache pesante :
Soin superflu! Par Dévon assailli,
Il pare en vain l'atteinte de Fépée ;
Deux fois déjà son sang a rejailli,
Et sa cuirasse en est toute trempée.
Dans le passage ouvert avec effort
Au sein durci de la cuirasse épaisse,
L'ami d'Alfred espère avec adresse
Plonger ensemble et le fer et la mort :
Ivar recule et trompe son attente ;
Son fer se rompt sur l'armure éclatante.
Ivar joyeux triomphe... Alfred paraît,
Baisse son casque > et lui dit : « Es-tu prêt ? »
A cette voix, que pourtant il déguise,
A cette taille, à ce port de héros,
Le Scandinave est saisi de surprise.
« As-tu besoin d'un instant de repos ? Lui dit Alfred, je te l'accorde. — Guerre! Répond Ivar, du pied frappant la terre , Et par ces mots se croyant offensé :
Vois si mes coups partent d'un bras lassé. »
En même temps, plus prompt que la tempête,
D'Alfred tranquille en fureur s'approchant ,
Sur le cimier qui décore sa tête
Il fait tomber le rapide tranchant.
Le haut cimier à la crête dorée ,
Brisé sans peine , a tournoyé dans Pair ;
Mais le tranchant, repoussé par le fer,
Glisse en sifflant sur l'épaule effleurée.
Alfred échappe à l'effort meurtrier;
Il y répond d'un coup épouvantable,
Que, sans l'airain de l'épais baudrier,
Aurait suivi la mort inévitable.
Le chef danois vomit des flots de sang ,
Et fuit... Alfred s'attache à sa poursuite.
Tremnor d'Ivar veut protéger la fuite ,
Mais de Tremnor Alfred ouvre le flanc.
Rismar frappé tombe. Levant la lance,
Usdal en vain leur promet la vengeance ;
Et tous les trois atteints du même fer. . .
Pleurez , pleurez , ô filles de Recner !
Dieu ! les voici. La tête échevelée ,
Le front livide , au fort de la mêlée ,
De trois coursiers plus blancs que les frimas
Leurs cris aigus précipitent les pas ,
Les pas sanglants... Hélas! que faisaient-elles?
Sans le savoir ces amantes cruelles
Ont, sous les pieds de leurs coursiers fumants,
Foulé le corps de leurs pâles amants.
De ces trois sœurs l'approche inattendue, Leurs noirs cheveux, leurs cris, leur main tendue, Leurs blancs coursiers aussi prompts que l'éclair Jettent l'effroi dans la foule éperdue;
Les fils d'Odin , laissant tomber le ter, Poussent des cris et détournent la vue. Ils croyaient voir les trois parques du Nord , Quittant pour eux la demeure éternelle, Paraître ensemble , et du signe de mort Les désigner pour leur moisson cruelle.
Alfred accourt : Alfred habilement Sait profiter de leur saisissement; Autour de lui la mort se multiplie ; Rapide, il fond sur la troupe qui plie, L'enfonce, et seul, d'ennemis entouré, Prend de ses mains leur étendard sacré. Pour lui dès lors la victoire est certaine ; Les sœurs d'Ivar, en frissonnant d'horreur, Ont regagné leur caverne lointaine; (r Et les Danois, vaincus par la terreur, , rtj L D'un dernier cri font retentir la plaine.
Le fier Ivar, à la fuite réduit ,
Rugit de rage et vomit le blasphème. ' K.
De sa défaite il accuse et la nuit,
Et les Danois, et ses sœurs, et lui-même :
« Oui, disait-il, j'ai mérité mon sort.
Apaise-toi , fantôme de mon frère !
11 brûle encor, le bûcher funéraire !
Apaise-toi, je vais venger ta mort. »
Alors il court vers la tente voisine
Que le bûcher de sa flamme illumine;
Ses fortes mains saisissent à la fois
Et le vieillard et sa fille tremblante ;
Et les traînant vers la roche brûlante :
« Sors de la tombe , ô mon frère ! et reçois
Ce sacrifice à ton ombre sanglante.
— Edvin î Edvin î mon père va mourir ;
Ah ! si jamais sa fille te fut chère , Laisseras-tu sacrifier mon père?
— Non, crie Edvin, je viens vous secourir. Parjure Ivar ! tombe devant ton maître. » Et sous ses pieds, renversé sans combat, Ivar confus vainement se débat.
« Du barde Edvin il te souvient peut-être ?
Pour te payer de l'hospitalité,
De son serment Edvin est acquitté.
Il t'a promis de te faire apparaître
Alfred vivant... Sois satisfait; c'est moi :
Reçois de moi la vie, et lève-toi. »
En même temps il détourne son glaive,
Et lentement le Danois se relève.
Au nom d'Alfred, le vieil Olgard surpris
Croit qu'un vain songe a troublé ses esprits.
Il veut parler, et sa parole expire.
A ses côtés son Edvitha soupire.
Elle compare ( et non pas sans effroi )
Le nom de prince et le nom de bergère ,
Et dans Edvin, qu'elle appelait son frère,
Gémit tout bas de retrouver son roi.
Tandis qu'Alfred les contemple en silence ,
Ivar lui dit : « Perce-moi de ta lance ;
Délivre-moi du jour. — Moi, t'immoler !
Non, tu vivras; je veux te consoler.
Je te rendrai le glaive, la puissance,
Le bonheur même. — Hélas ! me rendra-t-on
De mes travaux, le brave compagnon ?
J'ai tout perdu, tout jusqu'à la vengeance.
Mais dis : mon frère est-il mort sous tes yeux ?
— Oui , sous mes yeux. — Comment ? — Calme et farouche.
— Est-ce là tout? — Le rire sur la bouche.
— Je suis content: mon frère est chez les dieux. »
La sombre joie a passé dans son âme; Son front est calme et son sourire amer : Au sein des feux il s'élance, et la flamme Ensevelit l'héritier de Recner.
De cette scène imprévue et cruelle
Alfred ému se détourne; ses yeux
Cherchent Dévon : « Ami brave et fidèle ,
Viens recevoir ce fer victorieux,
Trop faible prix de ton généreux zèle. «
Il ajouta : « Je vous délivre tous ,
Danois î Vos fils béniront ma mémoire ;
Votre vainqueur entre son peuple et vous
Partagera son vaste territoire.
Pour le vrai Dieu , Tunique Dieu , le mien ,
Vous quitterez l'aveugle idolâtrie ,
Et sur vos fronts le signe du chrétien
Vous ouvrira la céleste patrie.
Londres bientôt reconnaîtra son roi :
Vous m'y suivrez, et les Danois fidèles,
Soumis sans honte , et libres sous ma loi ,
A mes sujets serviront de modèles. »
Il parle encor; leur cri de liberté
Frappe déjà la plaine et le rivage ,
Et de leurs mains sur un tertre sauvage
Le grand Alfred en triomphe est porté.
Le vieil Olgard tombe aux pieds de son maître.
« Vous à mes pieds! Ah! venez sur mon cœur.
Je suis Edvin, et je veux toujours l'être;
Soyez mon père, Olgard! A mon bonheur
Il manque un bien dont mon âme est jalouse :
Sous la chaumière Edvitha fut ma sœur,
Que sur le trône elle soit mon épouse ! »
Le front d'Olgard de rougeur s'est couvert,
Tant le confond une faveur si grande!
Alfred alors : « Sais-tu , soldat d'Ecbert , - Que par ma voix Ecbert te la demande?
Sais-tu, vieillard, qu'un soldat tel que toi Peut honorer la famille d'un roi? »
L'heureux Olgard s'incline ; et de son père Alfred obtient la main de la bergère; Et , la guidant vers le tertre isolé , 11 la présente à ce peuple assemblé :
« Dignes Saxons ! valeureux Scandinaves î Leur a-t-il dit, reconnaissez-la tous, C'est votre reine ; elle est digne de vous , Et la beauté doit régner sur les braves. » A ces accents, qui font battre son cœur, La jeune reine, encor simple et timide, Ne répond rien, mais lève avec lenteur Son doux regard et sa paupière humide , Pour contempler ce roi qui fut pasteur.
Alfred, assis au trône d'Angleterre,
Songeait souvent à l'île solitaire.
De chaque année il consacrait dix jours
A visiter cette modeste plage :
Son Edvitha l'accompagnait toujours.
Olgard long-temps , malgré le poids de l'âge ,
Suivit leurs pas ; et son toit protégé
Fut désormais en chapelle érigé.
En lettres d'or, sur un autel d'albâtre,
On y grava le nom des deux époux ;
Et le saint lieu, conservé jusqu'à nous,
Se nomme encor la Chapelle du Pâtre,
De ma veine docile échappés au hasard , Coulez, mes vers, coulez sans effort et sans art ï Une mère, un enfant, voilà votre modèle : Soyez purs comme lui, soyez tendres comme elle. Puisse un jour cette mère, au berceau de son fils, Pensive, quelquefois parcourir mes récits; Et, reposant ses yeux sur l'enfant qu'elle adore , Suspendre sa lecture, et la reprendre encore!
Ce maternel amour, par des charmes secrets,
Émeut la brute même au fond de ses forêts.
L'hyène épouvantable et l'affreuse panthère
Sous leur farouche aspect cachent un cœur de mère,
Terrible en sa douleur, par de lugubres cris
La lionne au désert redemande ses fils.
Lorsque du doux printemps la présence féconde
Au souffle des zéphyrs ressuscite le monde ,
Renonçant à ses jeux , le peuple des oiseaux
Cherche au fond des bosquets les plus sombres rameaux ,
Et la mère attentive arrondit et décore
Le nid de ses enfants qui ne sont pas encore.
Philomèle en nos bois suspend l'hymne d'amour ;
En vain elle voit naître et voit mourir le jour,
L'écho ne redit plus sa finale légère ,
Et son tendre silence avertit qu'elle est mère
Mais d'un devoir si doux, d'un si pur sentiment, Femme! qui mieux que toi connaît l'enchantement? Quand d'un souffle immortel Dieu même t'eut formée , Tu naquis pour aimer comme pour être aimée. En vain ce Dieu t'impose un long tribut de pleurs , Ton courage redouble au sein de tes douleurs : La mère qui pour nous a souffert sans faiblesse, Avec moins de tourments aurait moins de tendresse.
Malheureux le mortel dont le cœur isolé Par le doux nom de fils ne fut point consolé ! Il cherche tristement un appui sur la terre , Et l'ennui vient s'asseoir sous son toit solitaire. Le temps blanchit sa tête, et les ans l'ont vaincu : Hélas! il a vieilli, mais il n'a point vécu.
Que j'aime à contempler cette mère adorée De rejetons charmants avec grâce entourée! L'un assiège son front , d'autres pressent sa main ; Tandis que le plus jeune, étendu sur son sein, Sans bruit , cherchant la place où son amour aspire , Gravit jusqu'à la bouche, où l'appelle un sourire. Mais , par l'heure averti moins que par son amour , Leur père impatient est déjà de retour. Il jentre.... quelle image! et quel moment de fête! Immobile et charmé, sur le seuil il s'arrête. Ne respirant qu'à peine, en silence il jouit, Sous son feutre à longs bords son front s'épanouit ; Dans ses yeux paternels la joie éclate et brille , Et du fond de son âme il bénit sa famille.
Un père toutefois, avec austérité, Tempère son amour par la sévérité ;
Il étend sur ses fils sa longue prévoyance;
La mère sait aimer, c'est toute sa science.
J'en atteste un seul mot par le cœur inspiré.
Une mère perdit son enfant adoré;
Son digne et vieux pasteur sur sa vive souffrance
Versait le baume heureux d'une douce éloquence :
« Ranimez , disait-il , ce courage abattu ;
» Du pieux Abraham imitez la vertu.
» Dieu demanda son fils, et Dieu l'obtint d'un père.
» — -Ah! Dieu ne l'eût jamais exigé d'une mère! »
Cri sublime , qui seul vaut les plus doctes chants !
Et comment exprimer ces transports si touchants
Qu'à l'âme d'une mère un tendre amour inspire?
Elle aime son enfant même avant qu'il respire.
Quand ce gage chéri, si long-temps imploré,
S'échappe avec effort de son flanc déchiré,
Dans quel enchantement son oreille ravie
Reçoit le premier cri qui l'annonce à la vie î
Heureuse de souffrir, on la voit tour à tour
Soupirer de douleur et tressaillir d'amour... .
Ah ! loin de le livrer au sein de l'étrangère ,
Sa mère le nourrit, elle est deux fois sa mère.
Elle écoute, la nuit, son paisible sommeil ;
Par un souffle elle craint de hâter son réveil.
Elle entoure de soins sa fragile existence;
Avec celle d'un fils la sienne recommence ;
Elle sait , dans ses cris devinant ses désirs ,
Pour ses caprices même inventer des plaisirs.
Quand la raison précoce a devancé son âge $
Sa mère, la première, éjure son langage;
De mots nouveaux pour lui , par de courtes leçons ,
Dans sa jeune mémoire elle imprime les sons :
Soin précieux et tendre, aimable ministère,
Qu'interrompent souvent les baisers d'une mère!
D'un naïf entretien poursuit-eile Je cours,
Toujours interrogée, elle répond toujours.
Quelquefois une histoire abrège la veillée :
L'enfant prête une oreille avide, émerveillée;
Appuyé sur sa mère, à ses genoux assis,
Il craint de perdre un mot de ces fameux récits.
Quelquefois de Gessner la muse pastorale
Offre au jeune lecteur sa riante morale;
Il s'amuse et s'instruit : par un mélange heureux ,
Ses jeux sont des travaux, ses travaux sont des jeux.
La lice va s'ouvrir : l'étude opiniâtre
Te dispute ce fils que ton cœur idolâtre ,
Tendre mère ! Déjà de sérieux loisirs
Préparent ses succès ainsi que tes plaisirs.
Enfin luit la journée où le rhéteur antique,
D'un peuple turbulent monarque flegmatique,
Dépouillant de son front la morne austérité,
Décerne au jeune athlète un laurier mérité.
En silence on attache une vue attendrie
Sur l'enfant qui promet un homme à la patrie....
Cet enfant, c'est le tien : un cri part; le vainqueur
Porté par mille bras est déjà sur ton cœur;
Son triomphe est à toi , sa gloire t'environne ,
Et de pleurs maternels tu mouilles sa couronne.
Il échappe à l'enfance, et ses nouveaux destins L'appellent désormais vers les pays lointains : Ton âme se déchire à cet adieu funeste.... Biais, du moins, s'il s'éloigne, une fille te reste: Ta fille caressante, attachée à tes pas, Semble te dire : « Moi, je ne partirai pas. »
Moins changeante en ses goûts , en ses jeux plus paisible,
Son esprit est plus souple , et son cœur plus sensible :
Comme l'aube promet le jour à l'horizon ,
Elle te fait déjà pressentir sa raison;
Et, d'un devoir futur déjà préoccupée,
Rêve le nom de mère en berçant sa poupée.
Oh! comme avec orgueil ton regard enchanté
Voit sa beauté naissante éclipser ta beauté !
Quand le trouble inconnu d'une première flamme
De ses quinze printemps vient avertir son âme,
Ton silence attentif interroge ses vœux ,
Et sa plus tendre amie a ses plus doux aveux.
Mais il se lève enfin, le jour où ta tendresse,
Aux vertus d'un époux confiant sa jeunesse,
Attache en soupirant sur ce front virginal
La guirlande et le lin du bandeau nuptial!
Ta parure importune est en vain préparée.
Du bonheur de sa fille une mère est parée;
Parmi les flots pressés d'un peuple curieux ,
Tu t'avances; la joie étincelle en tes yeux.
La voilà , cette enceinte où jadis ta famille
Unit ta destinée au père de ta fille !
La majesté du lieu, l'orgue et ses longs accents,
Ces parfums solennels, ces nuages d'encens,
Des divines clartés ce pur dépositaire
Qui grave dans les cieux les serments de la terre ,
Le livre , les flambeaux , les vases consacrés ,
De la religion symboles révérés ,
L'autel, les deux époux , le voile d'hyménée
Qui s'étend soutenu sur leur tête inclinée,
Tout émeut, tout inspire un saint recueillement.
La mère est immobile, et sourit tristement :
Elle écoute, muette et l'oreille captive,
Ce seul mot que prononce une bouche craintive ; Et le trouble touchant de son cœur maternel Est encore une offrande aux yeux de l'Éternel.
Charme consolateur, la bonté d'une mère, De la bonté céleste image auguste et chère, Trésor de tous les temps et de tous les climats , A devancé la vie et survit au trépas.
Que des Canadiens j'aime l'antique usage! Sur les bords du torrent, près du rocher sauvage, Leur âme se nourrit du charme des douleurs ; Ils cultivent la tombe et l'arrosent de pleurs. Un tendre souvenir, dans la saison nouvelle, Vers cet enclos sacré doucement les rappelle. Morne et silencieux, sur la pierre étendu, Le père croit revoir le fils qu'il a perdu. Les yeux levés au ciel, la mère désolée S'approche avec lenteur de l'étroit mausolée, Et , soupirant le nom de cet enfant chéri , Répand sur son tombeau le lait qui l'eût nourri !
De son fils qui n'est plus la plaintive Indienne
Voit les vents balancer la tombe aérienne....
Mais, le jour où l'enfant s'endort du grand sommeil ,
S'inclinant sur sa bouche, elle attend son réveil :
Quand le soleil trois fois a doré le nuage,
Elle lui forme un lit de fleurs et de feuillage ,
De l'érable docile agite le rameau....
Et ne s'aperçoit pas qu'elle berce un tombeau !
O de Madagascar gémissante insulaire !
Ton fiis , qu'a réclamé la fatale colère , Ton fils est en naissant arraché de tes bras$
Un inflexible dieu le condamne au trépas.
Ta voix se mêle au bruit des vagues du rivage ;
Elle attendrit l'écho de ta grotte sauvage :
« Dieu de pleurs et de sang! qu'exiges-tu de moi?
» Dieu cruel! quelle est donc ta sanguinaire loi?
» Hélas ! pour t'obéir , faut-il à l'innocence
» Donner en même temps et ravir l'existence?
» Mais si mon fils échappe aux ilôts du noir torrent ,
» Comme un spectre hideux , dans le désert errant ,
» Chargé d'une langueur que chaque jour augmente,
» Pâle et triste , insensible aux baisers d'une amante ,
» Accablé de lui-même et vieux avant le temps,
» Malheureux, il vivra pour mourir plus long-temps.
» Qu'il meure.... Qu'ai-je dit, cruelle? et je suis mère!
m Non, mon fils, tu vivras. S'il faut te satisfaire,
» Redoutable Nyang! frappe, je t'appartiens.
» Me voici; prends mes jours, mais épargne les siens! »
Si de l'antiquité nous cherchons les vestiges
Aux poétiques lieux si féconds en prestiges ,
Que de mouvants tableaux se pressent sous nos yeux !
Clytemnestre dispute îphigénie aux dieux.
Aux bords du Simoïs , sur les débris de Troie ,
Andromaque éplorée, à sa douleur en proie,
Cachant Astyanax à ses vainqueurs jaloux ,
Recommande son fils au tombeau d'un époux.
Hécube échevelée, et d'amour intrépide,
Vole aux chants de la Thrace , implacable Euménide.
Frémis, Polymnestor!... Évoquant Némésis,
Aux mânes de son fils elle immole tes fils.
Hâtons-nous d'écarter ces images fatales. De l'antique Israël parcourons les annales.
Puissé-je retracer avec fidélité
Ces nobles traits , si grands dans leur simplicité !
Dans le vaste silence, une voix désolée A retenti long-temps au fond de la vallée : C'est la voix de Piachel.... O regrets superflus! Ne la consolez point; ses enfants ne sont plus.
De l'innocente Agar qui ne sait l'aventure?
Dans le désert sans fruits, sans ruisseaux, sans verdure,
Elle a vu , d'un regard sombre et désespéré ,
Le dernier aliment par son fils dévoré ;
Sur les arides bords de la coupe épuisée
Ismaël porte en vain une lèvre embrasée.
Agar cherche autour d'elle.... Elle appelle trois fois ,
Et le désert immense est muet à sa voix.
« De l'eau! lui dit l'enfant; des fruits! ou que je meure! »
La triste Agar l'entend, et se détourne, et pleure.
Elle invoque le ciel : « Daigne le secourir ,
» Grand Dieu! je n'ai qu'un fils, et ce fils va mourir.
» Ne puis-je l'abreuver de mes larmes amères! »
Agar! il est un Dieu qui veille sur les mères.
Du séjour de la gloire un ange est descendu;
L'onde jaillit : l'enfant à la vie est rendu.
Heureuse en un désert que le soleil dévore ,
Sous le toit d'Abraham Agar se croit encore.
Mais, sans interroger le livre du passé, Qu'un plus récent exemple, à nos yeux retracé , Dise par quel pouvoir le maternel courage D'un lion dans Florence intimida la rage.
De l'étroite prison qui rassemble à grands frais Les monstres des déserts, les hôtes des forêts.
L'n lion s'échappa : tout fuyait à sa vue.
Dans le commun désordre, une mère éperdue
Emportait son enfant ... Dieu! ce fardeau chéri,
De ses bras échappé, tombe; elle jette un cri,
S'arrête, et l'aperçoit sous la dent affamée.
Elle reste immobile et presque inanimée,
Le front pâle, l'œil fixe et les bras étendus.
Elle reprend ses sens un moment suspendus ;
La frayeur l'accablait! la frayeur la ranime,
0 prestige d'amour ! ô délire sublime !
Elle tombe à genoux : « Rends-moi, rends-moi mon fils! »
Ce lion si farouche est ému par ses cris ,
La regarde , s'arrête , et la regarde encore :
Il semble deviner qu'une mère l'implore.
Il attache sur elle un œil tranquille et doux ,
Lui rend ce bien si cher, le pose à ses genoux ,
Contemple de l'enfant le paisible sourire ,
Et dans le fond des bois lentement se retire.
Tendres mères ! souffrez qu'à ces récits nombreux J'ose ajouter encore un récit douloureux ; Peut-être de mes chants l'intérêt s'en augmente.
Délices de sa mère, une fille charmante Du père le plus tendre était aussi l'amour. A sa neuvième année il manquait un seul jour : Déjà pour célébrer l'époque fortunée La fête de famille allait être ordonnée ; Déjà.... mais tout à coup la jeune Coraly Fuit les jeux ; sur ses traits où la rose a pâli Par dégrés se répand une langueur secrète. Sa mère l'interroge, elle reste muette.
Bientôt d'un mal cruel ses jours sont menacés;
Les brûlantes ardeurs et les frissons glacés
De la fièvre inégale attestent la présence.
L'art s'arrête, étonné de son insuffisance.
L'élève d'Esculape au chevet s'est assis :
Il observe long-temps , et , long-temps indécis ,
Reconnaît ce fléau des rives étrangères
Récemment apporté pour le malheur des mères.
Il frémit, sans songer qu'un avide regard
Épiait sur son front les terreurs de son art.
Hélas! c'en fut assez pour la triste Euphrasie.
D'un invincible effroi dès ce moment saisie ,
Elle ne rêva plus qu'infortune et que mort.
Pour comble de douleur, un inquiet transport
Agita, tout un jour, cette fille adorée.
Souvent elle disait d'une voix égarée :
« Ma mère m'abandonne, elle n'est point ici. »
Sa mère, l'œil en pleurs, répondait : « Me voici. »
L'enfant la regardait , et secouait la tête.
« On ne me parle plus des apprêts de la fête ,
Reprenait Coraly. Je crois que j'y serai,
A moins.... » Elle se tait. Dans un cœur ulcéré
C'est ainsi qu'enfonçant un trait qui le déchire
De sa mère souffrante elle accroît le martyre.
Sa mère cependant la veillait ; une nuit ,
De son souffle pénible elle écoutait le bruit :
Des mots entrecoupés et des soupirs plus sombres
Lui parurent soudain sortir du sein des ombres;
Elle crut reconnaître , à ces sons gémissants ,
L'effrayante agonie et ses rauques accents.
« Adieu, c'est pour toujours! » fut l'adieu long et tendre
Que d'une faible voix Coraly fit entendre :
lui semblait mourir. D'Euphrasie à ces mots Le désespoir éclate en douloureux sanglots. On accourt à ses cris : son époux, non sans peine,
Muet et consterné , loin de ces lieux l'entraîne ;
Mais lui-même y revient du baiser de douleur
Presser un front livide et des traits sans couleur.
En tremblant il s'approche.... O bonheur î ô merveille !
Du sommeil de la mort Coraly se réveille.
La nature , de l'art prévenant les secours ,
Par une crise heureuse avait sauvé ses jours.
« Viens, triste mère! viens; ta Coraly respire. »
Elle ne répond pas. D'un morne et froid délire
L'égarement tranquille occupe son esprit.
Elle pleure parfois, parfois elle sourit.
Son trouble réfléchi semble la raison même.
« Ah! lui dit son époux, bénis le Dieu suprême :
Notre fille est vivante , et ce Dieu nous la rend.
— Adieu, c'est pour toujours! » répond-elle en pleurant. Dans le champ du repos, voisin de son asile,
Un jour , à ses regards , sous le saule mobile ,
S'offrit récent encore un étroit monument :
« Elle est là! » cria-t-elle; et depuis ce moment
Elle sema de fleurs cette tombe inconnue.
« Absente quelque temps , ta fille est revenue ,
Dit enfin son époux , cherchant à la guérir
De ce trouble fatal qu'elle aimait à nourrir.
Tu l'aimais tant! Yeux-tu qu'en tes bras je l'amène?
— Non , répond Euphrasie. Une espérance vaine A mes maux , à mon deuil ne saurait m'arracher. Elle ne viendra point , mais j'irai la chercher.
— A tes yeux un instant permets qu'elle paraisse.
— Croit-on par un détour abuser ma tendresse? N'importe! j'y consens. Amenez dans mes bras Cet enfant si chéri, que je ne connais pas. » Coraly reparaît sur le sein de son père.
« C'est moi-même, c'est moi : quitte ce front sévère. Réponds, que t'ai-je fait? tu ne m'aimes donc plus ? »
248 POEMFS.
Sa douce voix s'exhale en accents superflus.
Sa mère la regarde et demeure en silence.
« Oui.... J'admire, il est vrai, leur vive ressemblance,
Dit-elle, je revois ce que j'ai tant aimé
Dans le portrait vivant d'un reste inanimé.
Vous avez bien choisi : cette jeune étrangère
Tromperait tous les yeux , hors les yeux d'une mère.
Éloignez-la. Je crois que ce cruel présent
Rend de mes maux encor le fardeau plus pesant.
Mon enfant , laissez-moi toute mon infortune ;
Rejoignez votre mère. — Hélas ! j'en avais une.
— Elle n'est plus ? — Du moins elle est morte pour moi. Elle me méconnaît, et je ne sais pourquoi.
— Viens, ma fille, partons; je suis encor ton père, Dit l'époux d'Euphrasie , affectant la colère.
— Arrêtez, cria-t-elle, arrêtez, cher époux! Laissez-moi l'embrasser. Ses regards sont si doux ! A l'entendre, à la voir déjà je m'accoutume.
— Non , non ; de vos regrets elle accroît l'amertume. Partons. — Adieu, ma fille! en te perdant, je crois Perdre ma Coraly pour la seconde fois.
Pourquoi l'ai-je voulu ? mon époux inflexible Punit ce cœur glacé redevenu sensible.
Adieu, ma fille, adieu. » Sa fille en l'écoutant Faiblement répéta comme au fatal instant : « Adieu. C'est pour toujours! » A cette voix si tendre, La mère jette un cri : « Ciel! que viens-je d'entendre! C'est elle encor, c'est elle. Oui, les mêmes adieux, Le même accent!... j'en crois mon oreille et mes yeux. Ma Coraly, c'est toi que je tiens, que j'embrasse. Et toi que j'accusais, cher époux, fais-moi grâce. Quand pour elle mes bras refusaient de s'ouvrir, Combien de ces refus ton cœur a dû souffrir! Hélas! dans les chagrins dont j'étais consumée,
Le mien la repoussait pour l'avoir trop aimée. »
Elle dit, et, baignés de pleurs délicieux,
Us s'embrassent tous trois en bénissant les cieux.
Depuis, l'heureuse mère avec un doux sourire
Raconte quelquefois son maternel délire.
Quelquefois, quand le jour penche vers son déclin,
Avec sa Coraly gagnant l'enclos voisin ,
Sur ce cercueil, objet d'une erreur triste et chère,
Elle porte des fleurs au fils de l'étrangère.
Tant d'exemples touchants me ramènent à toi , Ma mère! Eh! qui jamais fut plus aimé que moi? J'avais un père : il fut l'ami de mon enfance. A peine dans la fleur de mon adolescence , Je le perdis. Frappé de ce premier malheur, Je fis sur son tombeau l'essai de la douleur. Ma mère, ce fut toi dont la main tutélaire Écarta de mon front le cyprès funéraire. Puissé-je, par mes soins payant tes soins constants, Réchauffer ton hiver des feux de mon printemps ! Du chantre dont Windsor admira l'harmonie J'aurai du moins le cœur, si je n'ai son génie. Des ennuis d'une mère il charma le long cours; Elle aida son enfance, il soutint ses vieux jours; Dans ses yeux inquiets ses yeux aimaient à lire, Et pour servir sa mère il déposait sa lyre.