A MADAME TASTU
Oh ! c’est surtout fatigue et ride intérieure ,
Et sentiment d’un joug difficile à tirer.
Chacun s’en revient seul, rouvre son mal et pleure, Heureux s’il peut pleurer 1
Ils cachent tous ainsi leurs blessures au foie,
Trop sensibles mortels, éclos des mêmes feux 1 Plus jeune, on se disait les chagrins et la joie;
Plus tard on se tait mieux.
On se tait même auprès du souvenir qui charme On doit paraître ingrat, car on le fuit souvent. Contre l’émotion qui réveille une larme A tort on se défend.
Ainsi l’on fait de toi, chaste Muse plaintive,
Qui de trop doux parfums entouras l’oranger ;
Ces bosquets que j’aimais de notre ancienne rive, Je n’ose y resonger.
Puis , à toi , ta blessure est si simple et si belle ,
Si dévouée au bien, et dans un soin si pur,
Toi , chaque jour , brûlant quelque part de ton aile Au foyer tx'op obscur,
Que c’est, pour nous, souffrant de nos fautes sans De vaines passions , d’ambitieux essor, [ nombre , Que c’est reproche à nous de t'écouter dans l’ombre Et de nous plaindre encor.
Plus d’un , crois-le pourtant, a sa tâche qui l’use, Et sa roue à tourner et son crible à remplir,
Et ce labeur pesaut, meurtrier de la Muse Qu’il doit ensevelir.
Sacrifice pénible et méritoire à l’ame ,
Non pas sur le haut mont, sous le ciel étoilé, D’un Isaac chéri , sans autel et sans flamme , Chaque jour immolé 1
L’ame du moins y gagne en douleurs infinies ; Du trésor invisible elle sent mieux le poids. N’envions point leur gloire aux fortunés génies, Que tout orne à la fois!
Sans plus chercher au bout la pelouse rêvée. Acceptons ce chemin qui se brise au milieu ; Sans murmurer, aidons à l’humaine corvée, Car le maître, c’est Dieu !