‹ Poésies de Sainte-BeuveChapitre 3 sur 39 · A MADAME TASTU · texte numérisé non relu

A MADAME TASTU

Oh ! c’est surtout fatigue et ride intérieure ,

Et sentiment d’un joug difficile à tirer.

Chacun s’en revient seul, rouvre son mal et pleure, Heureux s’il peut pleurer 1

Ils cachent tous ainsi leurs blessures au foie,

Trop sensibles mortels, éclos des mêmes feux 1 Plus jeune, on se disait les chagrins et la joie;

Plus tard on se tait mieux.

On se tait même auprès du souvenir qui charme On doit paraître ingrat, car on le fuit souvent. Contre l’émotion qui réveille une larme A tort on se défend.

Ainsi l’on fait de toi, chaste Muse plaintive,

Qui de trop doux parfums entouras l’oranger ;

Ces bosquets que j’aimais de notre ancienne rive, Je n’ose y resonger.

Puis , à toi , ta blessure est si simple et si belle ,

Si dévouée au bien, et dans un soin si pur,

Toi , chaque jour , brûlant quelque part de ton aile Au foyer tx'op obscur,

Que c’est, pour nous, souffrant de nos fautes sans De vaines passions , d’ambitieux essor, [ nombre , Que c’est reproche à nous de t'écouter dans l’ombre Et de nous plaindre encor.

Plus d’un , crois-le pourtant, a sa tâche qui l’use, Et sa roue à tourner et son crible à remplir,

Et ce labeur pesaut, meurtrier de la Muse Qu’il doit ensevelir.

Sacrifice pénible et méritoire à l’ame ,

Non pas sur le haut mont, sous le ciel étoilé, D’un Isaac chéri , sans autel et sans flamme , Chaque jour immolé 1

L’ame du moins y gagne en douleurs infinies ; Du trésor invisible elle sent mieux le poids. N’envions point leur gloire aux fortunés génies, Que tout orne à la fois!

Sans plus chercher au bout la pelouse rêvée. Acceptons ce chemin qui se brise au milieu ; Sans murmurer, aidons à l’humaine corvée, Car le maître, c’est Dieu !

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