‹ Poésies de SchillerChapitre 105 sur 258 · LE PÈLERIN · texte numérisé non relu

LE PÈLERIN

J'étais au printemps de la vie quand je me mis en route ; je laissai les jeuK charmants de la jeunesse dans la maison paternelle.

Je quittai gaiement, avec foi, mon héritage, mon bien, et je m'en allai avec une légèreté enfantine et le bâton de pèlerin.

Car j'étais entraîné par un espoir puissant, par un sentiment de croyance, par une voix qui me disait : ce Marche ! le chemin est ouvert. Va-t'en jusqu'au but ;

<c Jusqu'à ce que tu franchisses une porte d'or : là, tout ce qui est terrestre devient céleste et impérissable. y>

Le soir vient ; l'aurore succède à la nuit; je marche sans m'arrêter, et ce que je cherche, et ce que je veux me reste caché !

Des montagnes s^élèvent sur mon chemin, des fleuves arrêtent mes pas. Je me fraye un sentier à travers les abîmes ; je me construis un pont sur les torrents fougueux.

J'arrive au bord d'un fleuve qui roule vers l'Orient; je me fie à son cours ; je me jette dans son

sein.

Ses vagues m'emportent vers une grande mer. Devant moi est l'espace libre, je ne suis pas plus * près du but.

Hélas ! nul chemin ne m^y conduira ; le ciel pour moi ne se rejoindra pas à la terre, et le lieu où je suis n'est jamais celui où je voudrais être.

Heureux celui que les Dieux ont aimé avant sa

naissance, que Yénus a bercé dans ses bras, dont

Pbébus a ouvert les yeux. Mercure les lèvres, et sur

le front duquel Jupiter a imprimé le sceau de la

puissance ! Une haute destinée, une destinée divine

lui est échue en partage ; sa tête est couronnée avant

le commencement même du combat; avant qu*il ait

vécu, sa vie est déjà remplie ; avant qu'il ait supporté

la fatigue, il est déjà Tami des Grâces. Il est grand

rhomme qui esè son propre maître, son créateur,

qui par sa force subjugue les Parques ; mais, s'il ne

peut dompter la Fortune, acquérir ce que les Grâces

jalouses lui refusent, jamais il n'atteindra, par ses

efforts, un succès complet. Une volonté sérieuse peut

te préserver d'une situation indigne, mais les dons

les meilleurs nous viennent des Dieux; ils nous

viennent des Dieux, comme Tamour d'une femme

chérie; la faveur règne dans l'empire de Jupiter,

comme dans celui de Tamour. Les Dieux ont des

penchants, ils se plaisent à voir la fraîche jeunesse,

les chevelures ondoyantes, et leur esprit joyeux recherche la joie ; ce n'est pas le savant qu'ils favorisent de leurs apparitions, l'aveugle a vu l'éclat de leur magnificence; ils choisissent l'âme simple, candide, et dans un vase modeste ils placent leurs présents divins ; ils arrivent près de celui qui ne les espère pas, et trompent l'attente orgueilleuse. Nulle conjuration ne peut les forcer à venir. Le père des hommes et des Dieux envoie son aigle vers celui qui lui platt, et le fait monter dans les régions célestes ; il choisit librement dans la foule un front qui lui convient, et d'une main propice il ^ place le laurier et la couronna du souverain. Devant Thomme heureux marche Phébus, vainqueur de Python, et l'Amour qui dompte en souriant les cœurs. Devai)t Tbomme heureux, Poséidon aplanit h mer, et conduit doucement la barque qui porte César et sa fortune. Au pied de l'homme heureux s'étend le lion, et le dauphin sort des vagues pour lui faire une place sur son dos. Ne t'irrite pas, lorsque tu vois l'homme heureux auquel les Dieux accordent si facilement la victoire, et que Vénus arrache au péril. Je porte envie à ceux qu'elle sauve ainsi, non point à ceux dont elle voile le regard. Achille est-il moins imposant parce qu'Éphestos a lui-même forgé son bouclier et son épéa meurtrière? parce que ce mortel met tout l'Olympe en mouvement ? Ce qui l'illustre, c'est que les Dieux l'ont aimé^ qu'ils ont honoré sa colère, et que, pour augmenter

la gloire de ce favori da ciel, les plus braves guerriers ont été précipités dans les Enfers. Ne t'irrite point contre la beauté, de ce qu'elle est belle sans Tavoir mérité, de ce qu'elle brille comme le calice par la faveur de Vénus. Laisse-lui 3on bonheur, regarde-la, et tu seras heureux. Sans l'avoir mérité, elle jouit de son éclat, et sans l'avoir mérité, elle te ravit. Réjouistoi d'entendre le poète auquel le ciel accorde le don du chant : c'isst un Dieu qui l'anime, et pour ceux qui l'écoutent il doit être Dieu. Il est heureux de sa mission, sois heureux de l'entendre. Thémis tient au piilieu des hommes sa balance, et distribue d'une main sévère ses récompenses ; mais la joie ne vient que des Dieux : là où il n'y a point de miracles, il n'y a point d'être heureux. Tout ce qui est humain doit naître, grandir, se développer et changer de forme avec le temps. Le bonheur et la beauté ne se développent point ainsi, ils apparaissent accomplis en un instant. Chaque Yénus de ce monde est, comme celle de TOIympe, issue tout à coup de l'Océan infini, et chaque pensée lumineuse^ est, comme Minerve, sortie de la tête de Jupiter avec l'égide sur la poitrine.

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