SCÈNE II
Même salle que la précédente. — Clarté subite.
J UPITER, tous la figure d'un jeune homme; MEHCURE, dans
réloiguement.
JOPITER.
Fils dé Maïa !
274 POÉSIES DB SCHILLEE.
MBRCtJRfi, la (élfl et le corps iiutlinés.
Jupiter ?
JUPITER
Hâte-toi, prends ton vol, va sur les bords du Scamandre, là pleure un berger sur le tombeau de son amante. Personne ne doit pleurer, lorsque Saturne aime. Rappelle la jeune fille morte à la yie^
MERCURE, sereleTant. ^
En un clin d'oeil ta volonté toute-^puissante me conduira là, en un clin d'œil je reviendrai.
JtPtTER.
Attends ! Lorsque je quittai Ârgos, je sentie Todeur des sacrifices qui fumaient dans mes temples, je me réjouis de me voir ainsi honoré par le peuple. Va trouver Gérés, ma sœur, dis-lui qu9 Jupiter ordonne qu'elle multiplie dix mille fois, pendant cin-^ quante ans, la moisson de c& peuple.
MERGu RE*
J'obéis en fremblant à ta colère, et avec joie à ta clémence. Pour les Dieux, c'est une volupté de rendre heureux les hommes, c'est une affliction de les perdre. Parle, où dois-je t'apporier leurs actions de grâces? sera-ce ici, dans la poussière, ou là-haut, dans le séjour des Dieux ?
JUPITER
Ici, dans le séjour des Dieux, dans le palais de ma Sémélé. Hâte-toi. (Mercu^é6'éloi^ne.) Elle ne vient pas, comme'de coutume, à ma rencontre, pour enlacer dans
8KMÉLÉ. 275
ses bras voluptueux le roi de TOlympe. Pourquoi ma Sémélénc vient-elle pas au-devant de moi? Un silence de mort, un silence terrible règne dans ce palais solitaire, qui d'ordinaire retentit d'un bruit joyeux. Aucun vent ne sonfile... Sur leCithéronJunon est assise joyeuse et triomphante... Et Sémélé n'accourt pas à la rencontre de son Jupiter t...* (pause.) La cruelle! aurait-elle osé pénétrer dans le sanctuaire de mon amour?Salumia.,.Gilhéron... Son triomphe. .Horreur! pressentiment... Sémélé... Non, je me console... Je suis ton Jupiter, le ciel entier doit rapprendre... Sémélé, je suis ton Jupiter... Quel vent funeste oserait souffler sur celle qui est aimée de Jupiter? Je me ris de toute colère,,. Sémélé, oii es-tu? Je languis dans Timpatience de reposer ma tête sur ton sein, de calmer mes sens agités par la domination du monde, d'éloigner de moi mon sceptre, mon char, mes foudres, pour me plonger dans les jouissances de la volupté. 0 bonheur ! charme des Dieux l douce ivresse ! Qu'est-ce que le sangd'Uranus, le nectar et l'ambroisie, le trône de l'Olympe, le sceptre doré du ciel? Qu'est-ce que la puissance, l'éternité, l'immortalité et le Dieu même sans l'amour? Le berger qui, sur les bords d'une onde fraîche, oublie ses troupeaux dans les embrassements de son épouse, n'envierait pas mon pouvoir. Elle s'approche... Elle vient.,. 0 perle de mes œuvres, femme., , I/artisie qui t'a formée doit t'adorer... C'est moi qui t'ai fait^^ adore-
moi ! Jupiter adore le Japiter qui t'a créée ! Âh ! qui, dans le cercle entier des êtres, pourrait me condamner? Ah! comme je dédaigne, comme j*oublie mes mondes, mes astres étincelants, mes sphères roulantes ! Gomme tout ce que les sages appellent ma grandeur harmonique me parait mort, auprès d'une âme! (séméié s'approche.) Mon orguoil, mon trône n'est qu'une vaine poussière.... 0 Séméié! (ii s'éunoe près
d'elle, elle s'éloigne.) Tu fuis, tu te tals Âh ! Séméié,
tu fuis !
SÉMÉLÉ , le repoussant.
Loin de moi !
JUPITER, étonné.
Est-ce un rêve ? La nature va-t-elle s'abîmer ? Est-ce ainsi que parle Séméié? Quoi ! point de réponse.... Mes bras avides s'étendent vers toi... jamais mon cœur n'a battu ainsi pour la fille d'Âgénor... jamais
il n'a tressailli si vivement sur le sein de Léda
jamais mes lèvres n'ont éprouvé cette ardeur en goûtant les baisers de Danaé.
Tais- toi, traître!
J D PITE R , avec tenirasse.
Séméié !
8ÉMÉLÉ.
Fuis !
JUPITER, se levant avec m^esté.
Je suis Jupiter !
Toi, Jupiter l Tremble ! Le Dieu puissant te redemandera d'une voix terrible le nom que tu lui as enlevé ; tu n*es pas Jupiter !
JUPITER j avec grandeur.
Le "monde entier tourne autour de moi et me donne ce nom.
Ah ! blasphème !
JUPITER
Quoi! ma bien-aimée, d'où vient ce ton de reproche ? Quel misérable a détourné de moi ton cœur?
Mon cœur fut consacré à celui que tu singes. Souvent les hommes apparaissent sous un masque divin pour tromper la femme. Va, tu n'es pas Jupiter.
JUPITER
Tu doutes ! Sémélé peut-elle douter de ma divinité!
SÉMÉLÉ, avec don leur.
Si tu étais Jupiter ! Nul fils du néant ne doit toucher ces lèvres : mon cœur est consacré à Jupiter... Oh ! si tu étais Jupiter !...
JUPITER
Tu pleures ! Jupiter est là, et Sémélé pleure I (ii se prosterne.) Parle, exige, et la nature esclave va s'incliner tremblante devant la fille de Cadmus ! Ordonne, et les fleuves suspendront leur cours et, à un signe de ma toute-puissance, l'Bélicon, le Caucase, le
278 POÉSIES DE SOHILLER.
Xanthe, TÂthos, le Mikale, le Rhodope, le Pinde, arrachés à lear base, vont descendre dans les vallées et sauter comme des flocons de neige dans les airs assombris ! Ordonne, et les vents da nord, de Test, vont ébranler le trident tout-puissant, renverser le trône de Poséidon ; la mer renversera ses digues et ses rivalités, Téclair scintillera dans la nuit, les pôles et le ciel craqueront, le tonnerre retentira de tous côtés, rOcéan s'élancera contre TOlympe, et la tempête te chantera un chant de victoire. Ordonne
Je suis une femme, une femme mortelle. Gomment le potier peut-il s'incliner devant son vase, Tartiste devant sa statue ?
JUPITER
Pygmalion s^incline devant son chef-d'œuvre, Jupiter adore sa Sémélé.
8 É M É L É , pleurant.
Lève-toi, lève-toi ! Malheur à moi, pauvre fille ! Jupiter a mon cœur, je ne puis aimer que les Dieux, et les Dieux seraillentde moi, et Jupiter me méprise.
JUPITER
Jupiter qui est prosterné à tes pieds !
Lève-toi I Jupiter assis sur son trône suprême se moque, dans les bras de Junon, d'un vermisseau.
JUPITER, arec impétuosité.
Ah ! Sémélé et Junon Qui est ce vermisseau ?
BÉMéLÉ. 279
Oh ! quel bonhenr inexprima]l)]e pour la fille de Gadmus, si tu étais Jupiter! Mais^ malheur, tu n'es pas Jupiter !
JtlPtTEK se 1ère.
Je le suis ! (Il étend la main : un «rc-en-ciel brille dans la salle. La musique accompagne cette apparition.) Me COOQaîS- tU maintenant ?
Puissant est le bras de Thomme, quand les Dieux le soutiennent. Saturne t*aime : moi, je ne puis aimer que les Dieux.
JUPITER
Tu doutes encore ! tu crois que mon pouvoir me vient des Dieux et non pas de moi ! LesDieuX| Séméléi donnent aux hommes des forces bienfaisantes, mais ils ne leur donnent jamais la terreur de la puissance. La mort et la perdition sont le ficeau dé la divinité. Que par la mort Jupiter se révèle b toi 1 (îi étend la main :
toiuierr«i flammes» fumée, tremblement de térrfli mutiqaè<)
Retire ta main... Oh ! grâce pour le pauvre peuple! Sattime t'a enfanté»
JtPlTCt).
Ah 1 femme légère, faut-il donc, pour vaincre ton opiniàtretéi que Jupiter arrête le cours des astres et du soleil? Jupiter le fera. Souvent un fils des Dieux a fait jaillir la flamme du sein des rochers; mais sa
force ne va pas jasqa*auxentrailles de la terre, ce pouvoir n*appartient qu'à Jupiter, (ii étend u maiu : le soieu
disparait. Nuit lobite.)
• SEHELE.
Être tout-puissant ! Oh ! si tu pouvais aimer ! [u jour
réparait.)
JUPITER
Àh ! la fille de Cadmus demande à Jupiter si Jupiter peut aimer 1 Dis ua mot, et il abdique sa divinité ! il se fait de chair et d*os, simple mortel, pour être aimé.
SEMELE.
Jupiter ferait un tel sacrifice?
JUPITER
Parle : que veux-tu de plus? Apollon lui-même avouait que c'était un bonheur d'être homme parmi les hommes.
SÉMÉLÉ, l'embrassant.
0 Jupiter ! les femmes d'Épidaure se raillent de ta Sémélé : elles disent que c'est une folle enfant qui, chérie du mattre des Dieux, ne peut rien obtenir de lui.
JUPITER
Honte aux femmes d'Épidaure ! Demande, demande seulement, et, par le Styx dont les Dieux esclaves reconnaissent la puissance sans bornes ! si Jupiter hésite, le Dieu doit à l'instant être anéanti.
SÉMÉLÉ, avec joie.
Je reconnais mon Jupiter : tu l'as juré, et le Styx
t'a entenda ; permets donc que je ne t'embrasse jamais que comme...
JUPITER, iTee effroi.
Malheureuse, arrête !
Satumia../
JUPITER
Taisr-toi !
... T'embrasse.
JUPITER, pAle et l'éloignaat d'elle.
C'en est fait : le mot est prononcé... Le Styx.,. Sémélé, tu as demandé la mort.
Est-ce là l'amour de Jupiter?
JUPITER
Ah ! je donnerais le ciel pour t'avoir moins aimée.
(u regardant avec effroi.) Tu eS perdûe !
SEMELE.
Jupiter I
JUPITER, à part, avec douleur.
A présent, ô Junon, je comprends les regards triomphants. Maudite jalousie!... Oh ! cette rose va mourir trop belle, trop précieuse pour TAchéron...
s bMELE.
Tu crains de me montrer ta magnificence.
JUPITER
Maudite soit cette magnificence qui doit t'a veugler! Maudite soit ma grandeur qui t'anéantit! Malédiction
sur moi 9 qui ai fondé mon bonheur sur une fragile poussière!...
8ÉMÉLÉ4
Ce sont là de vaines paroles. Jupiter, tes menaces ne m'effrayent pas.
JUPITER
Folle enfant, va, dis un dernier adieu à tes amis. Rien, rien ne peut plus te sauver. Vois, je suis ton Jupiter et je ne le suis plus.
Dieu jaloux... Le Styx... Tu ne m'échapperas pas.
JUPITER
Non, elle ne triomphera pas : qu'elle tremble ! Par Teffet de la toute-puissance, qui me fait un marche-pied de la terre et du ciel, j'enchatnerai la periide avec une chaîne de diamants au plus âpre rocher de la Thrace. Ce serment aussi... (iiereure «ppuaiu) Pourquoi ce vol rapide?