‹ Poésies de SchillerChapitre 44 sur 258 · LES PAROLES DE L'ERREUR · texte numérisé non relu

LES PAROLES DE L'ERREUR

Trois paroles pleines de sens sont sur les lèrres du bon et du méchant. Elles se propagent en vain ; elles n'ont qu*un vain son, qui ne peut ni guérir ni consoler. Les fruits de la vie sont perdus pour Thomme aussi longtemps qu'il court après une ombre;

Aussi longtemps qu'il croit à un âge d'or, où le bien, le juste doit remporter la victoire. Le bien, le juste ont une lutte étemelle à soutenir : leur ennemi ne succombera pas, et, si tu ne Tétouffes pas dans les airs, il reprendra de nouvelles forces sur la terre.

Aussi longtemps qu'il croit que la fortune propice cherche les nobles cœurs, elle cherche avec amour les mauvais. La terre n'appartient pas aux bons^ ce sont des étrangers qui voyagent dans le désir de trouver une demeure impérissable.

Aussi longtemps qu'il croit que la vérité se révélera à l'intelligence terrestre, la main d'aucun mortel ne soulèvera le voile qui la recouvre. Nous ne for-

lig POÉSIES DE SCHILLER.

moQS que des conjectures et des opinions. Tu enchaînes Tesprit dans un mot sonore, et la pensée libre s*égare dans i*orage.

Ainsi arrache-toi, âme noble, à Terreur, et conserve la croyance céleste. Ce que nulle oreille n'a entendu, ce que nul œil n*a vu, c'est le beau, c*est le vrai. Il n'est pas dans les choses du dehors où rinsensé le cherche, il est en toi; c'est là que tu le portes à tout jamais.

LES DIEUX DE Li GBÈCE

Lorsque vous gouverniez encore ce monde riant, avec les légers liens de la joie; lorsque vous dirigiez d'heureuses races, charmantsêtresd'unâge fabuleux; lorsque brillaient les pompes de votre service, et lorsqu'on couronnait de guirlandes tes temples, Vénus Âmalhonte, ah ! comme tout était autre qu'à présent 1 alors de son voile magique la poésie enveloppait encore la vérité. Alors la création jouissait de la vie dans toate sa plénitude, et ce qa*on ne sentira jamais on le sentait dans ces temps- là. Se reposer sur le sein de l'amour, c'était obéir à la noble nature; tout conduisait à des regards adorés, tout indiquait la trace d'un Dieu.

Là où, comme nos sages le disent, se meut un globe de feu sans vie, Hélios conduisait majestueusement son char doré, les Oréades peuplaient ses hauteurs, une Dryade vivait dans ses arbres et l'écume de l'onde argentine s'échappait de l'urne des Naïades.

Ce laurier est le refuge d'une nymphe ; la fille de

Tantale habite dans ce roc; les* plaintes de Syrinx résonnent dans ces roseaux, et les douleurs de Philomële dans ces arbustes. Chaque ruisseau recevait les larmes que Démétëre répandait sur Perséphone ; et, du haut de sa colline, Cytbérée rappelait, hélas ! en vain son jeune bien-aimé.

Alors les êtres célestes descendaient encore parmi les races de Deucalion. Pour vaincre la fille de Pyrrha, Apollon prit la houlette de berger. L'amour établissait un doux lien entre les hommes, les Dieux, les héros, et tous rendaient hommage k la déessç d*Amathonte.

La gravité sombre, l'austère abstinence étaient bannies de votre joyeuse religion ; tous les cœurs devaient être heureux, car le mortel heureux était votre allié. Alors rien n'était sacré que le beau, le Dieu n*avait honte d'aucune joie, quand la pudique Thiémone, quand la Grâce ordonnait. Vos temples étaient riants comme dos palais, les luttes des héros, les fêtes, les couronnes de l'isthme et les courses .de chars étaient pour vous autant d'hommages. Autour de vos autels se formaient des danses vives, pleines d*expression ; les lauriers de la Victoire paraient votre front; les couronnes s'élevaient sur votre tôte parfumée.

Le thyrse joyeux d^Ëvoé, l'attelage de Panthéus annonçaient l'approche de celui qui apporte la gaieté.

LES DIEUX DE LA GRÈCE. i51

Les Faunes et les Satyres courent devant lui. Les Ménades dansent autour de lui; leur danse fait l'éloge du vin, et les joues rubicondes de Thôlelier invitent au plaisir de prendre la coilpe.

Alors nul spectre hideux ne $e plaçait au chevet du mourant, Dans un baiser la vie s'exhalait des lèvres, et un Génie retournait son flambeau. Sans les enfers mêmes c'étaient le descendant d'une mortelle qui tenait la balance du juge, et les plaintes touchantes du poSte ébranlaient les Furies.

Dans les champs de TËlysée Tami retrouvait son ami, réponse fidèle retrouvait son époux, le conducteur de chars retrouvait son chemin, le poète repr^ nait ses chants accoutumés, Admëte tombait dans les bras d'Alceste, Oreste reconnaissait son compagnon et Philoctète ses flèches.

De nobles récompenses fortifiaient le courage de celai qui s'efforçait de suivre le laborieux soutier de la vertu. De grandes actions conduisaient au séjour des bienheureux. La troupe des Dieux s'inClinait devant celui qui venait réclamer un mort, et les Gémeaux étaient placés dans TOIympe pour éclairer le pilote.

Monde riaot, où es^tu? reviens, âge fleuri de la nature. Hélas! tes vestiges fabuleux n*ont été conservés que dans les régions féeriques de la poésie. Les

campagnes sont tristes et muettes, nulle Divinité ne s'offre à mon regard. De ces images si belles et si vives l'ombre seule nous est restée.

An souffle mélancolique du Nord toutes ces fleurs sont tombées ; ce monde divin s'est écroulé pour en enrichir un autre. J'interroge avec tristesse les astres, Sélène, je ne te trouve plus ; je m'adresse aux vagues, aux forêts, et ne répète qu'un vain son.

Dépouilléedesa divinité, ignorante delà joie qu'elle donne, la nature n'éprouve point le ravissement de sa splendeur. Elle ne sent pas l'esprit qui la dirige, elle ne se réjouit pas de ma joie ; insensible même à l'honneur de son action, elle ressemble au pendule qui suit servilement les lois de la pesanteur.

Pour se renouveler demain, elle s'ouvre aujourd'hui son propre tombeau, et la lune s'efface, reparaît sans cesse dans son cours uniforme. Les Dieux sont retournés dans la terre des poètes, inutiles désormais à un monde qui, rejetant ses lisières^ se soutient par son propre poids.

Ils sont partis, emportant avec eux le beau, le grand, toutes les couleurs, tous les tons; il ne nous est resté que la lettre morte. Échappé au déluge du temps, ils se sont réfugiés sur les hauteurs du Pinde : ce qui doit être immortel dans la poésie doit périr dans la vie.

LE JEU DE Li VIE

Voulez-vous voir le jeu de la vie, le monde en petit? Je vais vous le montrer. Seulement ne vous avancez pas trop près. Il faut le regarder de loin à la lueur du flambeau de Tamour.

Kegardez : le théâtre n'est jamais vide. On apporte un enfant qui vient de naître. Bientôt Tenfant saute gaiement; puis le voici jeune homme ardent, puis Tbomme audacieux qui veut tout entreprendre.

Chacun tente la fortune; maisTarëne est étroite, le char vole, les essieux sont brûlants. Le héros se précipite en avant, le faible reste en arrière, Torgueilleux fait une chute ridicule, l'adresse remporte le prix.

Yoyez-vous le long des barrières les femmes qui, avec un doux regard, donnent d'une main délicate la couronne aux vainqueurs!

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