A M. ALPHONSE LUSIGNAN
Je lis dans un bouquin qu'on vient de ramasser : " Avant donc que d'écrire, apprenez à penser." Mais qui <lonc a bien pu divaguer de la sorte? Ma foi, c'est Despréaux ou le diable m'emporte. Or, ce vieux radoteur n'est pas de notre temps, Et ceux qu'il a formés sont morts depui-i longtemps. S'il revenait soudain habiter notre boule, Il dirait aux crétins qui sortent de la foule Et que l'on tâcherait île lui faire encenser : " Avant donc que d'écrire, apprenez à danser."
Dans notre beau pays, qui n'a pas fait un livre ? J'en ai fait jusqu'à trois, et l'on m'a laissé vivre.
*( Vers ce terni»- là, M. Globensky, seigneur du Plateau-des- Cliêues, venait de publier un livre dans le but de réhabiliter la mémoire de son père, lecjuel avait commandé une compagnie de volontaires envoyée contre les patriotes de Saint- Eustache et de Saint- Benoit. M. Lusiguan, M. L. O.David et M. Arthur Prieur lui avaient répondu par la voie des journaux. Fils d'un patriote qui avait combattu à Saint- Denis, l'auteur crut devoir intervenir et cette pièce ftit publiée dans le jourual Za Patrie : )
Ça se vend quelquefois ; tout dépend du formai.
Un soir, en me rasant, mon barbier m'informa
Qu'on prétend chez les siens que mon premier ouvrage
Répond à tous besoins, et qu'on en fait usage.
" Il est vrai, m'a-t-il dit, qu'il endort les cliente,
" Mais ses feuilleta sont mou«, bien moelleux, bien pliants,
" Juste granis comme il faut pour essuyer la brone
" Qui se colle au rasoir lorsqu'on gratte la joue
" D'un étudiant imberbe ou d'un huissier velu. "
Le sort en est jeté ; les destins l'ont voul'i,
Scribes, je veux ma part de raclure publique.
Et ma place au soleil dans votre république
Je n'ai pas fait Eolla ni Le Roi des Gabiers,
Mais j'ai fait quelques vers très bien vus dps barbiers.
En voyant des extraits de ma littérature
Briller sous le savon et l'humaine gvatture.
Je me suis dit : " Ecrire est ma vocation.
De, la prose et des vers j'aurai la passion.
Dans la lice où combat l'illustre Morisset v. '
Je suivrai de Thibault l'odorante chaussette.
Portes du Panthéon, je puis vous enfoncer,
D'insipides journaux vont me faire mousser.
Je saurai me vanter dans ma biographie.
Parler un tantinet de ma photographie,
Publier des discours que je n'aurai pas fail^ *'
" Auteur d'un roiiiau intitulé le Fmlricuie,
•• Tout cela venait d'être fait par uu pseudo-littérateur.
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Et qui n'en seront pas pour cela plus parfaits. Mes écrits resteront : Nul ne voudra les lire ; La foule indifférente aux accents de ma lyre, S'emparant de mon nom mille fois répété, Le fera imrvenir à la postérité.
Jamais je n'oserai commet tr« un paragraphe, Donnant à soupçonner que je snis l'ortographe. Ceux que leur ignorance a fait littérateurs Deviendront, par le fait, mes chauds admirateurs, Admis dans le cénacle avec ces bons apôtres. Je tâcherai d'écrire aussi mal que les autres • Si je n'y parviens pas c'est la faute à Lhomond, (L^n auteur peu connu de mousieur Guèvremont.) Je serai de l'école oii l'on a poar principe De vivre en guerre ouverte avec le participe, En divorce éternel avec le gros bon sens. Où l'on est admiré par tous les innocents. Malgré tous mea efibrts, si ma muse rustique Ne veut pas m'inspirer, je me ferai critique, Et, surpassant Timon, émule de Lareau, Je ferai le bonheur de plus d'un Figaro. Pourchassant les auteurs des livres qu'on achète. J'attaquerai Lemay, j'éplucherai Fréchette. Emjjruntant la flamberge au fameux d'Artagnan, Je pourfendrai de loin Alphonse Lusignan. Mais je suis, comme vous, le fils d'un patriote ; Mon père, à Saint-Denis, combattait le despote, Mes deux oncles aussi. Moi, si j'eusse existé, Parmi ses défon-eurs. Nelson m'aurait compté.
Lorsque, dix ans après, je vins sur cette terre, On avait rengainé le sanglant cimeterre ; Plus le moindre habit rouge à mettre sous la dent. Comme j'avais bon pied, bon œil, le cœur ardent, A seize ans révolus, je partis pour la guerre. Où, soit dit en passant, je ne m'enrichis guère. Je revins, lorsque ^'cus émancipé les noirs. Mais je n'achetai pas de somptueux manoirs. Je ne suis pas seigneur et je vis de ma plume, J'ai toujours défendu les dindons que l'on plume, Mais, s'il me faut servir les dindons emplumés. Pour écouler ma prose ou mes vers mal rimes, Liisignan, gare à vous !
Les fils de patriotes N'admirent pas beaucoup les fils d'Iscariotes ; Mais il est un seigneur qu'il vous faut respecter. Autrement, je suis là pour vous admonester ; Et je saurai si bien massacrer la grammaire Que chacun me croira le fils d'un volontaire. Pitié pour Globensky, qui voit d'un œil hagard La lumière du jour éblouir son regard I Perché comme un hibou sur le Platoau-des Chênes, Il prétend dominer les vallons et les plaines ; Aux yeux du peuple altier qu'il croit un vil bétail. Laissez le s'exposer comme un épouvantail. S'il ose comparer une caricature De la vile noblesse à la noble roture, Ce prétendu débris du règne feoilal Nous fait un innnument d'aspect pyrainid.il,
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Qui brave les autans, la neige et la bruine
N'allez pas démolir cette antique ruine.
Puisqu'il nous reste encore un vautour empaillé,
Ne mutilez donc pas l'oiseau dépareillé :
Il faut le conserver au nom de la science,
Que sur son haut perchoir, il reste en permanence
Pour redire ces mots aux passants ébahis :
Holil ! Eei^ardez-moi. Les miens vous ont trahis.
Montréal, 13 Octobre 1884.