DU POETE MALHEUREUX
POURQUOI mettre au jour un ouvrage rejeté par l'Académie françoise? Les lumières, la justice de ce corps respectable, peuvent-elles être suspectes ? Que voulez- vous, amis lecteurs? N'est- il pas vrai que vous êtes tous bons catholiques ? cependant croyezvous tous à rinfaillibilité du pape ? L'Académie, qui n'est point assurément inspirée du ciel, n'auroitelle donc pu se tromper ? N'avez-vous pas cent fois annulé ses jugements? Par exemple, s'il vous en
I. Gilbert avait envoyé cette pièce à TAcadémie française pour concourir au prix de poésie de l'année 177a. Elle n'obtint ni prix ni mention honorable. Croyant qu'elle méritait un meilleur sort, l'auteur la publia cette même année avec cette préface, qui n'a pas reparu depuis.
I02 Poésies de Gilbert,
souvient, elle couronna, Tannée dernière, un ouvrage dont je crois me rappeler le titre. C'est, c'est.... Les talents dans leur rapport avec le èonheur et la société^. Le public désapprouva son choix, il siffla sans pitié le poëme qu'on nous avoit annoncé comme un chefd'œuvre. Or je vous demande si, par une raison contraire, il ne seroit pas possible qu'un ouvrage fût trouvé bon, quoique ce tribunal, d'ailleurs très équitable, l'ait jugé indigne du prix. Je ne prétends point l'avoir mérité : j'ai lu deux pièces envoyées au concours dont j'aurois vu couronner l'auteur avec plaisir. Il en est sans doute encore d'autres qui pouvoient être distinguées. Mais que parmi tant de rivaux le public nomme un vainqueur. Puisque l'Académie garde le silence, c'est à lui seul de nous juger, et sa décision, toujours juste, vengera bien les offensés *.
Je sais combien ma franchise va me susciter d'ennemis ; je connois leur pouvoir : mais quand on a le courage de dire la vérité, on sait souffrir avec constance tous les maux que peut nous causer cette noble audace. Un temps viendra peut-être où j'oserai davantage. Je dirai que M. de Voltaire, membre d'un corps autrefois composé des Racine, des Corneille, des Despréaux, etc., est pour la poésie françoise ce que Sénèque fut pour l'éloquence latine. Je dirai que