ET LES ŒUVRES DE BOUFFLERS
ousQU 'sK/aiwier jSi^, on apprith Paris la mort du vieux Chevalier de Boufflers, Conservateur adjoint à la Bibliothique Maxarine, on ne parut point se douter que la société française perdait le dernier petit disciple et ami de Voltaire, l'ultime représentant de la du xviii' siècle. — Boufflers était oublié.
Depuis longtemps, il se traînait mourant dans les salons
II Notice sur la vie
où l'on dissertait gravement selon les mœurs et le bon ton du jour, chez M'*** Lebrun ou chez Virginie Ancelot ; mais ce petit vieillard gros, court, mal vêtu, cacochyme, toussant, crachant et somnolent, ne rappelait aucunement le galant Chevalier d'autrefois, le petit prêtre musqué auteur ^Aline et des plus charmants bouquets à Chloris, le tendre amant de M'"^ de Sabran ; son esprit non plus que ses manières n'avaient survécu à son siècle. On ne lui reconnaissait ni ce talent de briller, ni ce don de plaire ou ce droit d'attacher qui en avaient fait le plus exquis poète des fêtes galaîites d'antan, et le Comte de Ségur souleva plus d'incrédulité que d'enthousiasme lorsque, sur le cercueil de cet académicien presque octogénaire, il le cita comme un modèle de grâce, de douceur, d'esprit, de bravoure et de bonté ; vantant l'enjouement de sa verx)e brillante, le sel piquant de sa conversation, rélègante facilité de ses lettres, l'esprit gracieux et original de ses poésies légères, qui semblaient exiger que sur sa tombe on ne vît que des fleurs et qu'on n'entendit que des chants.
C'est que Boufflers, quoi qu'il ait pu faire ^ était resté un émigré dans la société nouvelle, La Révolution avait désorienté sa verve, esseulé son esprit, déséquilibré ses grâces particulières ; il ne sentait plus sous ses pieds le tremplin du succès, il demeurait veuf de sa muse gentille et il 71 était plus resté du fringant Chevalier qu'un sombre académicien, un membre de l'assemblée nationale, un pauvre bibliothécaire enfoui dans les solitudes de pierres grises du palais de VLnstitut,
Voyons donc dans une biographie détaillée, le rôle que loua Boufflers dans la société frivole du xviii' siècle.
et les œuvres de Bouf/lers, m
Les biographes semblent d'accord pour donner l'être à Boufflers en 1737 ^ Lunéville^; c'est là une double erreur que M, A. Jal, cet èrudit orthopédiste de V histoire et de la biographie, s'est plu à relever avec soin*. Stanislas de Boujfflcrs naquit à Nancy, en mai 1738, ainsi que l'atteste l'acte de naissance et de baptême conserve aux archives de la mairie de Lunéville, « StanislaS'Jcan, fils légitime de haut et puissant Seigneur Messire Louis- François, Marquis de Boufflers, Capitaine de dragons, pour le service de Sa Majesté Très Chrétienne, et de haute et puissante Dame, J/"" Marie- Catherine de Beauvau-Craoti, son épouse, étant né à Nancy, le $1 mai 1738, fut ondoyé le lendemain, dans la petite paroisse de Saint-Roch, Les cérémonies ayant été dijérées, par ordre de MQ^ l'Èvêque, ont été suppléées le 21 juin de la même année dans la Chapelle
1. La Biographie universelle de Michaud, la France lit-' téraiie de Querard et la Nouvelle Biographie générale dt Didot font naître Boufflers à Lunéville en 1737* — Larousse porte la date de 1738 à Lunéville. — Boufflers eut un frère aîné, Charles-Marc-Jean-François Régis, qui naquit à Lunéville et y fut baptisé en 1736, ei une sœur, devenue par la suite M*"' de Boisgelin.
2. Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, par A. Jai, in-4% 1772. M. Jal, p. 260 et suivantes, a écrit un excellent précis biographique sur Boufflers,
IV Notice sur la vie
du Roi, Il a eu pour Parrain et Marraine le Roi et la Reifie, qui ont signe az>ec vwi, (Signe) Stanislas, Roi — Catherine — C. Verlet, curé de Lunèville. » Cet acte ne laisse aucun doute. Notre Chexmlier vint donc au monde à Nancy ^ cette même année oii son royal Parrain Stanislas signait le traité de Vienîte, par lequel il renonçait à la Pologne, en recevant de la Maison d'Autriche la souveraineté viagère des Duchés de Bar et de Lor* raine,
La Marquise de Boujflers, sa mère, femme du Ca^ pitaine aux gardes de Boufflers-Remiencourt et sœur du Maréchal- Prince de Beauvau et de M'^^ de Mirepoix, joignait à infiniment d'esprit une rare beauté et un tel enjouement, que le bon vieux Roi de Pologne en était devenu amoureux à l'extrême et se laissait volontiers gouverner par elle. Voltaire insifiuait brutalement qu'elle était la maîtresse du beau-père de Louis XV, et les courtisans plus réservés la surnommaient malicieusement : la Dame de volupté *. M"^^ de Souffler s faisait les honneurs de cette petite Cour de Lunèville oii régnait ce nouveau Duc de Lorraine et de Bar; elle
I. Ou du moins près de Nancy^ caf le Chevalier de Boufflers, qu'on devait appeler plus tard : le plus errant des Chevaliers^ reçut le jour sur Une grande route. M™* de Boufflers filt prise des douleurs de renfantcment en se rendant tn Lorraine et accoucha en rase campagne; un magistrat qui se trouvait avec la Marquise lui servit de sage-femme. Un fataliste ne tirerait-il pas de cette façon d'entrer dans la vie l'origine de toutes les aventures qui sillonnèrent l'existence du Chevalier dfe Boufflers, lequel courut les grandes routes à tout âgé et faillit cent fois y mourir?
a. La Marquise de Boufilers moui-ut eti 17B7. Elle se com-
et les œuvres de Boufflers, v
était la vie et Vorneincnt de toutes les fêtes qu 'on y donnait, et répandait dans son entourage la gaieté, la grâce et le plaisir. Le Roi Sta?iislas avait fondé dans son semblant de royaume une royale société des sciences et des lettres, et il s'était formé autour du Philosophe bienfaisant^ une académie des plus beaux esprits du siècle.
posa elle-même cette cynique épitaphe, qui résume assez bien son esprit et ses mœurs :
Ct-gU, dans une paix profonde.
Cette Dame de volupté, Qui, pour plus grande sûreté.
Fit son paradis en ce monde,
Boufflers adressait à sa mère les plus galantes exhortations, qui révoltent aujourd'hui le sens moral.
Reniez Dieu, brûlez Jérusalem et Rome,
Pour docteurs et pour saints n'ayez que les amours.
Un jour, la peu crédule marquise jurait qu'elle ne pourrait jamais aimer Dieu, u Ne jurez de rien, lui répondit son fils; si Dieu se faisait homme une seconde fois, vous Paimeriez tout comme un autre. » Ce mot rappelle un propos analogue tenu par M"® Ârnould.
Il convient de lire sur La Dame de volupté un excellent et très long travail de M. Méaume : La Mère du chevalier de Boufflers, étude sur les mœurs de la société en Lorraine et en France, d'après une correspondance inédite, j 78 8' i y 85, Voir le Bulletin du Bibliophile d'août, septembre, octobre, novembre et dt.^cembre 1884. Cest un travail de premier ordre qui, nous l'espérons, sera bientôt réuni en volume.
X. La Société des lettres que Stanislas avait fondée lui décerna ce surnom, que la France confirma. Stanislas Leczinski a laissé plusieurs volumes de morale, de politique et de philosophie qui ont été réunis sous le titré de : Œuvres du Philosophe bienfaisant, 176$, 4 vol. in-8<'. Les Œuvres choisies de Stanislas, roi de Pologne, ont été publiées en i8a$, in-8*.
VI Notice sur la vie
Voltaire, Saint-Lambert, Moncrif, Tressan, Helvétius, le Président Hènault, Jfw»« du Châtelet, de Grammont et beaucoup d'autres s'y donnaient souvent rendez-vous et composaient ainsi une Cour sans pareille, que Versailles eût pu jalouser.
C'est dans ce milieu littéraire, spirituel et galant que le chevalier de Boufflersfit ses premiers pas. Son esprit, tout d'abord, sembla engourdi; il se développa lentement, et le filleul de Stanislas reçut dans sa première jeunesse la dénomination peu flatteuse de Pataud. Cependant les brouillards qui obscurcissaient cette intelligence à son aurore ne devaient pas tarder à se dissiper pour faire place à un excès de précocité : sa malice sautillante, ses petites polissonneries pleines d'astuce, ses remarques éveillées, sa curiosité même révélèrent un digne rejeton de la Marquise sa mère, et le fameux Père de Neuville, qui le vit à la campagne chez son aïeule, la Princesse de Craon, demeura émerveillé des remarquables dispositions de ce petit bonhomme. On lui donna pour précepteur l'abbé Porquet^, homme superficiel, qui avait de la littérature et tournait assez agréablement levers, mais qui était abbé mondain, frivole et sans convictions. C'est ce même abbé Porquet, plus tard aumônier de la maison du Roi de Pologne, qui, la première fois qu'il parut à la table de Stanislas, dans ses nouvelles fonctions, scan-
I. Pierre-Charle8«Françoi8 Porquet naquit à Vire en 1728 et mourut en 1776. La marquise de Boufflers le protégea et le fit admettre dans les réunions les plus intimes. Il fut grand bailli de Nancy et membre de l'Académie de cette ville. On trouve quelques pièces de vers de lui dans les Almanachs des Muses et d'autres recueils. Dans le Journal de Fréron,
et les œuvres de Boufflers, vu
dalisa si fort le monarque, au dire de La Harpe, en montrant sa coupable ignorance du benedicite. Un tel instituteur, qui était plus âgé que son élève de dix ans à peitu, ne devait pas exercer sur celui-ci uru autorité bien terrible; le maître et le disciple devinrent bons camarades et riniérent bientôt ensemble sur un thème qui leur était commun : les femmes, î amour et la folie,
Jean- Stanislas de Boufflers,en dépit de cette éducation, qui n'eut certes rien de sacerdotal, fut de bonne heure destiné à l'état ecclésiastique, non par un sentiment de délicatesse et de piété ou par une vocation qu'on n'aurait pu découvrir en lui, mais plutôt par orgueil, par ambition et par lucre, L'Église était alors une carrière estimée pour les cadets de bonne maison; et comme les Boufflers ne s'étaient encore illustrés que par les armes, la famille du jeune homme pensa qu'un chapeau rouge à l'horizon, et, en l'attendant, quelque gros archevêché et de bons bénéfices conviendraient à merveille au descendant d'un Maréchal de France : Boufflers devint un apprenti évêque au séminaire de Saint- Sulpice, oii il fut placé vers 1759; H y fit d'assez bonnes études, y apprit la théologie, fut considéré comme fort latiniste; mais la
il signait quelquefois : Le petit vieillard. Voici l'épitaphe qu'il se fit :
D'un écrivain soigneux, il eut tous Us scrupules. Il approfondit l'art des points et des virgules. Il pesa, calcula tout le fin du métier, Et, sur le laconisme, il fit un tome entier.
On a de l'abbé Porquet un Discours de réception, prononcé en 17^6 à l'Académie de Nancy, et des Réflexions sur l'usure. Le Magasin encyclopédique de 1807, tomes II et III, contient une intéressante notice sur cet abbé.
VIII Notice sur la vie
foi, Vardente piété, l'idée de Dieu étaient absentes de ce cœur fait pour le monde et ses jouissances les plus vives.
Sa folie naturelle excitée par la réclusion , son imagination passionnée lui firent composer au sein même du séminaire des couplets d'une licence outrée, comme ceux de sa chanson : Mon plus beau surplis ^ qui dépasse en indécence tout ce que Parny, Piron et Grécourt ont écrit dans ce genre déplus grivots.
Le Chevalier, il faut le dire, n'avait puisé à la Cour de Lunéville que des exefnples frivoles et pernicieux bien inhérents à son époque. Le libertinage qui avait environné son enfance, la galanterie officielle de sa mère, la vue de la vertu misérable et du vice triomphant, les moeurs relâchées, coquettes et provocantes qui ne lui offraient que des images voluptueuses et friponnes, les aventures piquantes et décolletées qu'il entendait narrer à chacun, cette théorie succincte de la passion, qui consiS" tait à avoir une femme ou à se laisser posséder /<zf un homme, tout ce dévergondage avait laissé sur la virginité de ses premières sensations et sur son tempérament déjà dissolu une chaude et ineffaçable empreinte, — « En pensant à cette Cour de Lunéville, écrivait plus tard Boufflers, je crois plutôt me souvenir de quelques pages d'un roman que de qttelques années de ma vie, »
Le gouvernement de la France, selon un mot d'alors, était une monarchie absolue tempérée par des chansons; l'esprit primait si fort le sentiment, qu'on le mettait à la
I. Cette chanson, trop gaillarde pour être reproduite ici, se trouve p. 149 des Contes théologiqueSy suivis des litanies des catholiques du dix-huitième siècle, à Paris, de l'Imprimerie de la Sorbonne, 1783 (1793), in-8*.
et les œuvres de Boufflers, ix
place de Pâme; jouir semblait résumer la vte des grands, et le ceeur n'était plus qu'un sens, qu'un mot honnête destiné à couvrir un autre mot qui ne Pétait pas. L'aumônier du roi Stanislas, Vahhé Porquet lui-même, le précepteur de Boufflers, tenait des discours si libres et croyait si peu en Dieu, que le vieux monarque lui disait spirituellement : « L'abbé, il faut vous modérer, tâchez de croire à la religion dont vous êtes l'apôtre; je vous donne un mois pour cela ^, »
« Le monde que Boufflers voyait dans ses jours de congé, dit M. A. Jal, dans sa courte notice sur notre poète^, ce monde était frivole et libertin, et comme les choses sérieuses n'étaient point pour lui plaire, il reçut de ses fréquentations des impressions qui développèrent en lui le goût d'une littérature qui avait fait un nom, dans les ruelles, à Bernis, abbé et membre de VAcadémiefrançaise. Il referma, pour ne plus les ouvrir, la Somme de saint Thomas et la Cité de Dieu de saint Augustin, et ouvrit, pour ne plus les refermer, les historiettes gri" voises de La Fontaine et de Vergier. Ce furent ses der^ niers rudiments. — Il avait encore P habit des Sulpiciens, lorsqu'à Page de vingt-trois ans, il composa et fit connaître son conte d'AXint, Reine de Golconde *, qui eut d'abord un succès d'étonnement, et qui fit vite son chemin
1. Le sens de cette saillie du roi Stanislas nous est fourni par Chamfort dans ses Caractères et Anecdotes,
2. Dictionnaire critique de Biographie et d'Histoire^ p, 961 y Col. 3.
3. Le titre primitif était : la Reine de Golconde. Bou£9ers dut composer ce conte Ters les premiers jours de l'année 1761. Grimm en adressait une copie à ses correspondants au mois
X Notice sur la vie
dans les cercles de la belle société. Bien que le clergé ne fût guère austère, il y eut une certaine révolte contre la faveur accordée à ce petit ouvrage qu'avouait un jeune lévite; la pudeur se mêla de l'affaire, et l'on décida que M. de Boufflers devait renoncer à sa muse libertine ou à l'étude des canons de l'Église. »
On ne saurait se faire une idée exacte aujourd'hui de l'engouement qu'excita le délicieux conte rf' Aline; Grimm en parle avec enthousiasme : « y aimerais mieux avoir fait la Reine de Golconde que tous les Contes moraux de Marmontel, dit-il^, quoique le premier ne porte pas le titre de Conte moral. » Ce fut une fureur pendant plus de six mois; d'innombrables copies </'Aline couraient de ruelle en ruelle, de salon en salon, de société en société; on s'arrachait ces manuscrits^ on ne parlait que du conte et de l'auteur, Boufflers eut une vogue qu'il n avait point cherchée, mais qui n'en fut que plus retentissante et le mit de plain-pied dans le domaine de la galanterie. Toutes les femmes voulurent connaître l'heureux amant de la jolie laitière, cet écrivain simple et charmant qui avait su, par la fraîcheur et la jolie tournure de son style, exciter la curiosité d'un public blasé par les fadeurs de tant de petits romans. Les Douairières se faisaient lire cette Bagatelle et souriaient en
de juillet de cette année : « La Reine de Golconde est de M. Tabbé de Boufflers, dit-il (à la date du is juillet 1761), Il ptratt par ce conte, qui est très joli, que M. l'abbé de Boufflers a plus de vocation pour le métier de bel esprit que pour celui de prélat. »
I. Grimm, Correspondance, 1$ mai 1763. Édition Garnier, t. V, p. 28$.
et les œuvres de Boufflers, xi
applaudissant; à Versailles, la cour entière était sous le charme, et M^* de Pompadour prit un ititèrêt si vif à la lecture âf'Aline, // lui en resta une impression si favorable, à ce que nous apprend Bachaumont, que, dès ce jour, elle conçut Vidée de la pdiie ferme rustique et des jardins du Petit-Trianon. Elle voulut avoir des vaches, les traire elle-même, et revêtir parfois le corset et le cotillon blanc d* Aline pour séduire de nouveau, sotis ce travestissement coquet, son royal et très volage amant.
Tout Sainte Sulpice avait lu en cachette ce conte qui n* était signé que des initiales M, D*** j le bruit qu'il excita parmi les camarades du petit Prélat fut si scandaleux, que celui-ci fut invité à réfléchir sur son impiété et à décider, après un scrupuleux examen de conscience, si sa vocation pour Vépiscopat était des plus inébranlables. — Le Chevalier ne fut pas Tartuffe; il s'écria, avec toute la franchise de son beau naturel, qu'il renonçait volontairement à la Pourpre et au Chapeau, pour se lancer dans la carrière des armes; il troqua le petit collet contre la croix de Malte, ce qui ne l'empêchait pas de se conserver quarante mille livres de rente que le roi Stanislas lui avait conférées par des bénéfices en Lorraine. L'Abbé de Boufflers redevint le Chevalier de Boufflers comme devant; sa qualité de Chevalier de Malte lui donnait le droit étrange d'assister à l'office divin en uniforme et en surplis, de sorte qu'on put le voir plus tard, à la fois Prieur et Capitaine de hussards, offrir ses vœux à l'Éternel dans ce bizarre accoutrement d^un aèbé d'épée, le blanc surplis, aux ailes longues et plissées, sur les épaules, et le sabre d'acier lui battant aux talons.
XII Notice sur la vie
Voici une lettre de Boufflers ^ adressée à l'abbé Parquet au commencement de l'année 1762; c'est une manière de confession, une auto-biographie de cette période de son existence où, sa carrière se dessine y nous la citerons en partie. Cette lettre spirituellement écrite tnojitre Boufflers dans toute sa belle humeur, son jugement et son esprit d'aventure :
« Enfin, mon cher abbé, me voici sur le point ^exécuter un projet que mon esprit a toujours chéri, et que votre raison a toujours blâmé : celui de changer d'état. Ce n'est point une petite affaire que de commencer, pour ainsi dire, une nouvelle vie à l'âge de vtfigt-quatre ans; vous me direz peut-être qu'il faudrait mettre à cela plus de réflexion que mon âge et surtout ma vivacité ne me le permettent; mais ne me condamnez pas sans m' avoir entendu une dernière fois; et comme en matière de bonheur il n'y a de véritables juges que les parties, laissezmoi, s'il vous plaît, plaider et décider dans ma propre cause,
« y étais dans la route de la fortune; les premiers pas que j'y avais faits suffisaient pour m'en assurer. Les circonstances les plus favorables semblaient rassemblées pour présenter à mon imagination P avenir le plus brillant. Sans aucun mérite, /aurais pu, comme bien d'autres, obtenir encore quelques bénéfices; avec un peu d'hypocrisie, je serais probablement devenu Évêque, peut-être, avec un peu plus de friponnerie^ Cardinal :
I. Voyez Correspondance de Grimm, édition Tourneux, t. VI, à la date du 1" février 176$. — Cette lettre a été réimprimée dans les Œuvres posthumes de Boufflers^ Paris, Louis, 1816, in-i8, p. 83 et suiv.
et les œuvres de Boufflers, xili
qui sait si quelques ruses et quelques intrigues de plus ne m* auraient point mis à la tête du clergé f Mais f ai mieux aime être aide de camp dans l'armée de Souhise : Trahit sua quemque voluptas. La première régie de conduite n'est point de devenir riche et puissant, c'est de connaître ses véritables désirs et de les suivre, Alexandre, avec l'or de l'Asie dans ses coffres et le sceptre de l'Univers dans ses mains, cherchait le bonheur dans Babylone, et un petit pâtre de dix-huit ans le trouvera dans son hameau^ s'il obtient en mariage la petite paysanne qu'il aime,
« Mais quittons Alexandre, et revenons à moi, qui ressemble beaucoup plus au petit pâtre qu'à lui. Vous savez qu'un sang bouillant, un esprit inconsidéré, une humeur indépendante sont les trois premiers traits qui me caractérisent; comparez ce caractère-là avec tous les devoirs de l'état que j'avais embrassé, et vous me direz si fy étais propre. Vous n'ignorez pas de quelle impossibilité il est pour moi, et de quelle nécessité il est pour un ecclésiastique de cacher tout ce qu'il désire, de déguiser tout ce qu'il pense, de prendre garde à tout ce qu'il dit, et surtout d'empêcher de prendre garde à tout ce qu'il fait. Pensez de plus aux haines atroces, aux noires Jalousies, aux perfidies indignes qui habitent encore plus dans les cœurs des prêtres que dans les autres, et à toute la prise que ma simplicité, mon indiscrétion, ma licence inême auraient donnée sur moi : vous conviendrez que f'e n* étais pas /ait pour vivre avec ces gens-là. Comptezvous pour rien le cri général qui s'était élevé contre la liberté de ma conduite f Ce sont les sots qui crient, me direz-vous : tant pis, vraiment, il vaudrait bien mieux
XIV Notice sur la vie
que ce fusseîit les gens d'esprit; cela ferait tnoim de bruit. Les sots ont l'avantage du nombre, et c'est celui-là qui décide. Nous aurons beau leur faire la guerre, nous ne les affaiblirons pas; ils seront toujours nos maîtres; ils resteront toujours les rois de l'Univers; ils continueront toujours à dicter les lois, à assigner tous les rangs de la société; il ne s'introduira pas une pratique, pas un usage, pas un devoir dont ils ne soient les auteurs; enfin ils forceront toujours les gens d'esprit à parler et presque à penser comme eux, parce qu'il est dans l'ordre que les vaincus parlent la langue des vainqueurs. D'après l'extrême vénération dont vous me voyez pénétré pour la toute-puissance des sots, ai-je tort de chercher à rentrer en grâce avec eux, et ne dois-je pas regarder comme le pltis beau moment de ma vie celui de ma réconciliation avec les premiers souverains du monde f Pardonnez-moi de m' égayer un peu dans le cours de mes. raisonnements; c'est pour m* aider et vous aussi à en supporter l'ennui. D'ailleurs, Horace, votre ami et votre modèle, permet de rire en disant la vérité, et le premier philosophe de l'antiquité n'était sûrement pas Heraclite* y aurais pu, me direz-vous, d'après mon respect pour l'avis des sots, quitter fnon état sans en prendre un autre; mais les sots m'ont dit qu il fallait avoir un état dans la société. Je leur ai proposé d'avoir celui d'homme de lettres; ils m'ont dit de m'en bien garder, parce que f avais trop d'esprit pour cela, Je leur ai demandé ce qu'ils voulaient que je fisse, et voici ce qu'ils m'ont répondu: « // y a quelques siècles que nous avons voulu que tu fusses gentilhomme; nous voulons à présent que tout gentilhomme aille à la guerre, » Là-dessus je me suis fait
et les œuvres de Boufflers. xv
faire un habit bleu, j'ai pris la croix de Malte, et je pars.
« // doit vous rester à présent bien des objections à nu faire sur la manière dont foi pris mon parti, Je me les suis déjà toutes faites à moi-même, Rêvais vous les détailler avec toute la sincérité que vous me connaissez, et y répondre avec un sérieux que vous ne me connaissez pas.
« Vous pourrez me dire que je n* ai point assez consulté mes parents sur le parti que f allais prendre, et que pourtant je devais assez compter sur leur tendresse et sur leurs lumières pour écouter leurs conseils. Il est vrai que je me suis contenté défaire part à ma mère et à mon frère^ de mon projet sans les consulter; mais je crois qu*il était inutile de le faire : ma résolution était formée; je les aurais trompés si je leur avais demandé leur avis avec Vair d'être disposé à le suivre. S'ils avaient pensé comme moi, les choses auraient été comme elles vont; s'ils avaient été contraires à mes idées, /aurais souffert de ne point leur céder : fai mieux aimé manquer à une petite formalité que de les tromper ou de leur résister en
face Le respect dû aux parents n'a point de terme;
l'obéissance en a un marqué par la nature : c'est celui de l'entier développement des organes de notre corps et de notre faculté d'esprit,,,
« Vous me demandez si le Roi est averti démon changement d'état. Le Roi m'a souvent questionné sur Uplan que je voulais choisir, et j'ai eu le courage de lui répondre, depuis environ dix-huit mois, que je ne me sow
I. Le frère atné de Boufflers. — Jean-François Régis de Bonfflert.
XVI Notice sur la vie
ciais pas d'avancer dans mon état; que le bien qu'il m*avaii fait jusqîi.'à présent me suffisait; que r ambition était un sentiment étranger à mon coeur, et que je me sentais plus fait pour être heureux que pour être grand. Là-dessus le Roi voulut bieti me parler des projets qu*il avait conçus à mon sujet: il y aurait eu de quoi éblouir quelqu'un qui n'aurait point puisé la plus saine philosophie dans les leçons et dans les exemples de mon bien" faiteur même, fe répondis que le Roi pouvait ajouter aux grâces dont il m'avait comblé, mais qu'il n'ajouterait ni à ma reconnais$atue ni à mon contentement, et que je gagnerais plus à imiter sa modération dans ma sphère qu'à accumuler ses bienfaits. Le Roi, surpris de ce que je posais, pour ainsi dire, des limites à sa bienfaisance, daigna agréer ma réponse, et depuis ce temps ne me proposa point de me rétracter.
« Je n'entreprendrai point de répondre aux gens qui m'accuseront de manquer de reconnaissance envers mon bienfaiteur; je crains peu le reproche sur cet article : mon cœur parlera toujours plus haut que mes calomnia^ teurs, et je puis d'avance assurer que tous les moments où ron pourra dire ces horreurs-là de moi auront été marqués dans ma pensée par un tendre souvenir des bienfaits du Roi et par le désir vif de lui en rendre un jour le prix en les méritant. Vous connaissez le fond de mon âtne; vous savez qu'un enfant qui aimerait son père et sa mère comme f aime le Roi passerait les bornes de son devoir, si un tel devoir pouvait avoir des bornes,*,
« Concluez de ma longue lettre^ mon cher abbé, et surtout du long temps que nous avons vécu ensemble, que je pourrai, comme il m' arrive souvent, être emporté
et les œuvres de Boufflers. xvii
loin de mes devoirs par la légèreté de mon esprit, par la vivacité de mon âge, par la force de f nés passions, mais que je mourrai avant de cesser d'être honnête :
« Ante, pudor, quam te violo, aut tua jura resolvo. »
Ce fut, comme on le voit, sans hésitations, avec la plus cordiale franchise, que notre Sulpicien, qui n'avait rien d'un Tiherge, jeta aux orties sa soutane encore neuve, pour revêtir la soubreveste rouge, à croix blanche, desprofès de l'ordre de Malte. L'épée dans sa main était mieux servie que le goupillon; les paroles d'amour sortaient plus librenunt, plus chaudement de son cœur que les prières; il chantait plus volontiers matines dans les alcôves, au milieu des aubades de baisers donnés et rendus, qu'au pied des autels; et, lorsqu'il s'agissait de tourner un madrigal ou une chanson, de dompter un cheval, de sabrer un ennemi ou de caresser une belle, le chevalier se redressait de toute la hauteur de sa race guerrière et galante, avec une crânerie qui lui seyait à merveille. Il était à l'armée, comme dans les ruelles, plein de gaieté, de folie; il avait, dit Grimm, nommé un de ses chevaux le Prince Ferdinand, un autre le Prince Héréditaire. Quand on venait le voir le matin, il appelait un de ses palefreniers et lui demandait d'un grand sérieux si le Prince Ferdinand et le Prince Héréditaire étaient étrillés? « Oui, Monsieur le Chevalier »^ lui répondait-on. « /^ les fais étriller tous les fnaiins, disait-il alors à la compagnie; vous voyez que f en sais plus long que nos Maréchaux. »
L'auteur de la Reine de Golconde fit avec éclat la
XVIII Notice sur la vie
campagne de Hanovre, Il avait toutes les qualités re» guises pour la guerre; une bravoure innée, une furia radieuse y le mépris du danger et le défaut même de ces qualités, ce je ne sais quoi que nous traduisons aujourd'huipar : un cerveau brûlé. Entre deux batailles sanglantes, dans les entr*actes de ses tueries, son admirable esprit français reparaissait dans toute son insouciance; loin de songer à se reposer, il ne pensait qu'à ses amours, et après avoir largement saccagé la vie humaine, sa philosophie le poussait à rétablir Féquilibre, en procréant de nouveaux petits combattants.
Faisons l'amour, faisons la guerre, Ces deux métiers sont pleins d'attraits ; La guerre au monde est un peu chère ; L'amour en rembourse les frais.
Que l'ennemi, que la bergère, Soient tour à tour serrés de près...
£h ! mes amis, peut-on mieux faire, Quand on a dépeuplé la terre, Que de la repeupler après ?
Boufflers, à son retour de l'armée, rendu à' Paris et à la vie facile, se livre tout entier à la dissipation, aux plaisirs de son âge, aux femmes, au jeu, aux chevaux — sa passion favorite. — Comme poète, sa réputation était faite : ses vers faciles, élégants, aimables, spirituels, d'une licence coquette et délicate, jamais grossière, mais juste assez osés dans leur libertinage pour faire rougir et sourire à la fois les Dames qui se plaisaient à les entendre; ses petites poésies que Chamfort comparait aux meringues et à la crème fouettée, sa pièce du Cœur^ surtout, qui, dans sa légèreté, était une véritable profession
et les œuvres de Boufflers. xix
de foi libertine; toutes ces ravissantes fleurettes qu'il savait cueillir avec art sur le Parnasse, dans le coin réservé aux Bernis, aux Parny, aux Grécourt, aux Lattaignantj sa conversation enjouée et frivole, enfin, lui donnèrent accès dans les cercles de la meilleure cotnpagnie, — Le chevalier portait, du teste, avec lui laplus sûre des lettres de crédit: son visage, d'un gracieux ovale, mettait en relief deux petits yeux ardents, pétillants de désirs et d'audace, et ses lèvres sensuelles, retroussées aux commissures par une malice et un scepticisme du diable, savaient lancer le propos avec une langueur à la fois nerveuse et caressante.
Aux bonnes et belles manières^ à une tournure noble €t harmonieuse, Boufflers joignait un tempérament à la Casanova et une assurance de lui-même qui lui attirèrent plus de bonnes fortunes qu'à aucun gentilhomme de son époque . // ne semblait créé que pour rendre hommage aux belles; pour lui, point de cruelles; il vole de conquête en conquête, sans prendre le temps d'être un mourant ; // n'agonise amoureusement que pour renaître plus vaillant et, lorsqu'on songe à lui reprocher de n'avoir jamais aimé, d'être inconstant et de s'adresser aux hétaïres faciles, il s' écrie :
Je le connais trop bien, ce dangereux amour ; Dès mes plus jeunes ans il reçut mon hommage, Il n'est le plus souvent que l'ouvrage d'un jour, Mais un jour ne peut pas détruire son ouvrage; J'ai goûté ses douceurs, et j'ai senti ses coups ; Je sais qu'il se nourrit de plaisirs et de larmes.
Vous ne connaissez que ses charmes ;
Ah ! je le connais mieux que vous.
Las des mépris, des inconstances
XX Notice sur la vie
Dont furent payés tous mes soins,
Je cherchai d'autres jouissances, Moins pures, il est vrai, mais qui me coûtaient moins. J'eus recours, je l'avoue, à ces beautés faciles Qui veulent de l'argent, et non pas des soupirs : Elles ont essuyé, courtisanes habiles.
Les larmes de Tamour par la main des plaisirs.
A l'amant qui leur plaît, ces belles, Pour n'en point violer, ne font pas de serments : Que de femmes, hélas ! devraient faire comme elles.
Pour ne point tromper leurs amants ^ I
Baufflers, quoiqu'il veuille bien affirmer le contraire, fit plus souffrir par son inconstance qiiil ne souffrit de celle de ses maîtresses/ au temps passager de son bel âge, les tendres feux lui semblèrent ennuyeux, la constance de mauvais ton; ce fut un faune (t esprit et de gentillesse, comblé de faveurs comme le Dieu des jardins; ce fut un séducteur, qui, avec une philosophie machiavélique, laissa parler son cœur, ne voulut jamais mêler l'absinthe delà jalousie et des pitoyables querelles au miel des amours soudaines, et qui trouva toujours sa grâce au pied des victimes immolées à son caprice.
Le tendre amour se blesse De serments indiscrets ; Ne Tenchaînons jamais.
Pour le garder sans cesse.
Avec nos feux,
I. Ces vers sont adressés à M. de Choiseol, en réponse à une épttre rimée de celui-ci. M. de Choiseul-Meuse (au nom de plusieurs Dames, dont il se faisait l'interprète) reprochait à Boufflers son libertinage : voy. Mémoires secrets de la République des lettres y à la date du i*' avril 1765.
et les œuvres de Bouf/lers, xxi
Avec nos vœux,
Qu'il finisse ou qu'il dure ; Qu'il renaisse à chaque moment :
Mais qu'il renaisse librement ; Car, dès qu'on songe à son serment.
On est déjà parjure.
P/us tard, il rachètera ses fautes, il sera bon mari, bon père, bon administrateur et bon fermier ; mais plus tard, ce ne sera plus Souffler s; plus tard, il vivra des souvenirs passés, car la jeunesse doit enjuponner la mémoire, la tapisser de joyeuses équipées, la meubler avec les ris et les grâces : la jeunesse n'est que la pourvoyeuse des douces joies remèmoratives de la vieillesse.
Dans les jours de la folie,
On jouit sans rien prévoir ;
En avançant dans la vie,
Le bonheur n'est qu'un espoir :
La vieillesse encor projette ;
Mais, avant d'exécuter,
L'heure sonne, et l'on regrette
Sans avoir à regretter.
Vers 1765^ le Chevalier poète résolut de faire un pèlerinage à Ferney; il alla à Voltaire comme on va au soleil, avec l'aveuglement et la conscience du génie lumineux, qu*il se préparait à timidement regarder en face. C'est dans ce voyage en Suisse qu'il adressa à Madame sa mère cette correspondance espiègle, qui est une des plus gaies et des plus spirituelles qui aient été écrites dans notre langue. C'est un peu la vtanière de Chapelle et de Bachaumont, mais avec plus de badinage et de vivacité dans le récit. Il partit en artiste, avec une légère
XXII Notice sur la vie
valise, comme un aimable coureur d'aventures; et, afin de conserver l'incognito, de déguiser sa condition, il se présenta sous le nom de Monsieur Charles, peintre au pastel.
Suivons-le un instant : il passe à Soleure, arrive à Genève et donne des aperçus charmants sur les moeurs et les habitants de la Suisse. < La terre est ict cultivée par des f nains libres, écrit-il/ les homtnes sèment pour eux et ne récoltent pas pour d'autres. Les chevaux ne voient pas les quatre cinquièmes de leur avoine mangés parles rois; les rois n'en sont pas plus gras, et les chevaux le sont bien davantage. Les paysans sont grands et forts, les paysannes sont fortes et belles; je remarque que partout oii il y a de grands hommes, il y a de belles femmes, soit que les climats les produisent, soit qu'elles viennent les chercher, ce qui ne serait pas décent. » A Genève, il s'enthousiasme sur le lac; il lui semble que l'Océan ait voulu donner à la Suisse son portrait en miniature; mais c'est la simplicité des habitants de Vevay qui le touche profondément. € On ne me connaît que comme peintre, dit-il dans sa troisième lettre à la Mar'^ quise de Souffler s; je suis traité partout comme à Nancy; ie vais dans toutes les sociétés; je suis écouté et admiré de beaucoup de gens qui ont plus de sens que moi, etfy reçois des politesses que f aurais tout au plus à attendre de la Lorrairu; Vâge d'or dure encore pour ces gens-là. Ce n'est pas la peine d'être grand seigneur pour se présenter chez eux, il suffit d'être hofnme. L'humanité est pour ce bon peuple-ci tout ce que la parenté serait pour un autre. > Plus loin, les Alpes le transportent, et il plaisante même leur majesté avec une certaine irrévé-
et les œuvres de Bouliers. xxiii
rence et un goût douteux : < Oh / pour le coup, me voilà dans les Alpes jusqu'au cou. Il y a des endroits ici où un enrhumé peut cracher à son choix, dans V Océan ou dans la Méditerranée, Oii est Pampan ^ f dest ici qu'il ferait beau le voir grossir les deux mers de sa pituite, au lieu d'en inonder votre chambre. Oii est l'abbé Porquetf que je le place, lui et sa perruque, sur le sommet chauve des Alpes, et que sa calotte demeure, pour la première fois, le point le plus élevé de la terre. »
C'est dans ce même voyage que Boufflers se lia avec le célèbre Haller et soutint avec lui une conversation de cinq heures devant dix ou douze personnes. Il vit éga^ lement y.-y. Rousseau, mais ne plut sans doute pas au philosophe, dont l'humeur un peu sombre et le jugement sévère ne pouvaient s'accorder avec la gaieté et la pétulance du petit poète. Dans les Confessions du Citoyen de Genève, nous trouvons en effet ce passage malicieux, mais peut-être bien jv^te,
« Le Chevalier de Boufflers a beaucoup de demi-
talents en tout genre, et c'est tout ce qu'il faut dans le grand monde, oie il veut briller; il fait très bien des petits vers, écrit très bien de petites lettres, vajouaillant un peu du sistre et barbouillant un peu de peinture au pastel. »
Voltaire devait venger le Chevalier de la demi-réception que lui avait faite V auteur âf'Émile. // reçut son jeune confrère à bras ouverts, avec une joie non déguisée,
I. Cétait un dss amis commuos de M*"** de Boufflers et de son fils à la petite cour de Lunéville ; il se nommait M. Devaux. Boufflers a fait des couplets sur lai.
XXIV Notice sur la vie
avec toute la chaude sympathie qu!il ne cessa de lui téfftoigner par la suite, « Me voici enfin chez le roi de Garbes, s'écrie le jeune disciple, dans une lettre à sa mère, datée de Ferney ; car, jusqu'à présent, j* ai voyagé comme la fiancée; ce n'est qu'en le voyant que je me suis reproché le temps que f ai passé sans le voir. Il m'areçu comme votre fils, et il m'a fait une partie des amitiés qu'il voudrait vous faire. Vous ne pouvez avoir une idée de la dépense et du bien qu'il fait. Il est le roi et le père du pays qu'il habite; il fait le bonheur de ce qui l'entoure, et il est aussi bon père de famille que bon poète. Si on le partageait en deux et que je visse d'un côté r homme que f ai lu et de l'autre Vhomiru que f entends, je ne sais auquel je courrais. Ses imprimeurs auront beau faire, il sera toujours la meilleure édition de ses livres, » Boufflers aJiimapar sa turbulence, ses bons mots, ses folies, la maison du patriarche de Ferney; il conquit l'amitié de M*"* Denis et de M"** Dupuis, née Corneille, ces deux nièces de Voltaire : la première, bonne de la bonté ^u'on aime; la seconde, remarquable par ses grands yeux noirs et so7i teint brun. L'auteur de Candide lui-même ne peut se défendre du charme, de la jeunesse, de la verve gaillarde de son hôte; les mille polissonneries du sémillant Chevalier le rajeunissaient; il aimait à le voir sauter crânement à cheval et parcourir les campagnes superbes qui eîivironnaient sa denuure, à la recherche de quelque petite bergère à séduire ou d'une belle et piquante bourgeoise à peindre, ce qui équivalait à une séduction. Dans une lettre à M, Dupont, à la date du 1$ janvier 1766, Voltaire écrivait: < Nous avons à Ferney un de vos compatriotes ; dest M, le Chevalier de
et les œuvres de Boufflcrs. xxv
Boufflers, un des plus aimables enfants de ce monde, tout plein d'esprit et de talent, > Le 21 janvier de la même année, il écrit également au Maréchal de Richelieu : « Le Chevalier de Boufflers est une des plus singulières créatures qui soient au monde. Il peint au pastel fort joliment; tantôt il monte à chei-al tout seul à cinq heures du mutin et s'en va peindre les femmes à Lausanne,,, Tantôt il enjôle ses modèles; de là, il va en faire autant à Genève, et de là il revierit chez moi se reposer de,,, ses forces perdues avec des huguenotes, »
A Ferney, Boufflers fait chère lie, il est traité en enfant gâté; il ^ amu^e, il amuse ; il trousse des impromptus galants à toutes les dames; il est minaudier, étourdi, primesautier, quelquefois sérieux etprofoîid; mais cela ne dure guère ; il est adoré de tous les convives, on ne peut plus se passer de lui, « Oîi est do7ic notre chevalier? » demande-t on lorsqu'il est absent, et l'on bâille d'ennui; on se morfond dans son attente. Voltaire improvise sur lui, à propos d'une dame Cramer, courtisée par Boufflers, le huitain suivant qui résume la vie de ce^ lui -ci :
Mars l'enlève au séminaire ; Tendre Vénus, il te sert ; Il écrit avec Voltaire, Il sait peindre avec Hubert ; Tous les arts sont sous sa loi :
De grâce, dis-moi, ma chère, Ce qu'il sut faire poui* toi.
Dans ses soirées au château, s'il ne parle pas, il dessine le Maître, qui s'est engagé dans une partie d'échecs, et il envoie ce croquis à sa mère pour ses étrennes, € Cela
XXVIII Notice sur la vie
sâ faisait si volontairement son disciple; il y avait des affinités gauloises entre eux, et Souffler s s'épanchait sympathiquetnent dans Vesprit de Voltaire, comtne un clair petit ruisseau qui se jette en murmurant dans le cours d'un grand fleuve. Le Chevalier, qui maniait si bien Us liochets de la gaieté française, avait du sourire dans Fesprit et de la jeunesse radieuse dans sa poétique; le vieillard aimait cette fraîcheur de verve et cet épanouissement de facultés vitales, et il s'ébaudissait copieusement de ses chansons et de ses pièces erotiques, en particulier de cette curieuse histoire de Loth mise en quatrain * /
11 but, 11 devint tendre; Et puis il fut
Son gendre.
Le poète prit toujours Voltaire pour guide; lorsque l'âge le gagna sans trop le mûrir, lorsqu'il en vint à avouer qu'il fut, dans son printemps, guidé par la folie dupe de ses désirs et bourreau de ses sens, c'est encore à son vieux maître qu'il s'adresse dans cette confession délicieuse :
Soyez mon directeur, donnez-moi vos avis ; Convertissez-moi, je vous prie :
Vous en avez tant pervertis !
I. On pourrait retirer à Boufflers la paternité de ce quatrain, car son originalité se trouve presque entièrement dans le dernier vers de ce distique de Deslandes {Épitaphes, page i68) :
Ci-Loth, sa femme eu sel, sa ville en cendre. Il but et fut son gendre.
et les œuvres de Boufflers. xxix
Sur mes fautes je suis sincère, Et j'aime presque autant les dire que les faire.
Je demande grâce aux amours :
Vingt beautés à la fois trahies, . • Et toutes assez bien servies, En beaux moments, hélas ! ont changé mes beaux jours.
J'aimais alors toutes les femmes :
Toujours brûlé de feux nouveaux.
Je prétendais d'Hercule égaler les travaux,
Et sans cesse auprès de ces dames Être l'heureux rival de cent heureux rivaux.
Je regrette aujourd'hui mes petits madrigaux. Je regrette les airs que j'ai faits pour les belles.
Je regrette vingt bons chevaux
Que, courant par monts et par vaux.
J'ai, comme moi, crevés pour elles ;
Et je regrette encor bien plus Ces utiles moments qu'en courant j'ai perdus.
Les neuf Muses ne suivent guère Ceux qui suivent l'amour. Dans ce métier galant. Le corps est bientôt vieux, l'esprit longtemps enfant ; Mon esprit et mon corps, chacun pour son affaire,
Viennent chez vous sans compliment, L'esprit pour se former, le corps pour se refaire
Jadis les chevaliers errants.
Sur terre après avoir longtemps cherché fortune,
Allaient retrouver dans la lune
Un petit flacon de bon sens :
Moi, je vous en demande une bouteille entière ;
Car Dieu mit en dépôt chez vous L*esprit dont il priva tous les sots de la terre Et toute la raison qui manque à tous les fous.
De nouveaux succès semblaient attendre Boufflers à son retour à Paris, Les lettres sur son voyage en Suisse
XXX Notice sur la vie
furent publiées en 1770; elles firent sensation dans un milieu de délicats, et le Chevalier de Bonnard lui adressa une èpître en vers très fine et pleine de traits piquants. En 1771, il se disposait à suivre les troupes cot^dêrées en Pologne ; mais, retenu à Vienne^ il s*y fit le représentant de la France galante, et il obtint encore auprès des femmes allemandes une réputation dont il eût pus* enorgueillir. En 1772, nous le voyons capitaine d'un ré' giment de hussards, il accompagne le duc d* Orléans au combat d'Ouessant ; en 1780, il est fait Brigadier d'infanterie, et, quatre ans plus tard. Maréchal de camp. Il devtefit difficile à cette époque de suivre Boufflers : il dépiste les biographes par ses voyages multipliés du nord au midi, de l'est à l'ouest; on le voit tour à tour en Lorraine, en Pmsse, en Danemark, sur tous les points de r Europe; c'est bien réelletnent le plus errant des Chevaliers, Voisenon, dans ses Anecdotes littéraires *, dit à ce sujet : < Il n'est guère possible d'être plus aimable que le Chevalier de Boufflers, Son goût dominant est celui d'être toujours ambulant; c'est apparemment pour avoir la satisfactiofi de répandre le plaisir partout. Quelqu'un [M, de Tressan), l'ayant rencontré sur les grands chemins, lui dit: Monsieur le Chevalier, je suis enchanté de vous trouver chez vous. »
Le mot est drôle et malicieux; Boufflers y donnait prise. Ses histoires comiques, ses aventures, ses satires^ ses bonnes fortunes, ses moindres mots étaient saisis avec empressement et racontés par les compilateurs d'Ana.
1. Voisenon, Œuvres complètes, in-80, 1781, tome IV, page 16^,
et les œuvres de Boufflers, XXXI
Au milieu d'une foule d'anecdotes sur notre poète, nous ne cueillerons que celle-ci dans la Correspondance secrète de Metra :
L'un de nos plus aimables courtisans, également bien venu au Parnasse, à Cythère et à Versailles, M, de Boufflers, se vengea dernièrement par une èpigramme sanglante de l'infidélité d'une belle Marquise, Cette petite pièce ne parvint à sa destination qu'après avoir passé dans vingt cercles, La Marquise écrivit immédiatement au Chevalier pour lui demander pardon de ses torts, le supplier de détruire toutes les traces de sa vengeance, et l'engager à venir chez elle, à une heure indiquée, pour sceller une réconciliation sincère. Le Chevalier connaissait trop bien les femmes pour aller sans défiance au rendez-vous. Il se munit de pistolets, A peine avait-il fait les premières explications, que quatre grands drôles arrivent, le saisissent, l' étendent sur le lit, le déshabillent autant qu'il était nécessaire pour exécuter leur dessein, et lui administre en cadence cinquante coups de verge sous le commandement de Madame, La cérémonie finie, le Chevalier se relève froidement, se rajuste, et, s'adressant aux spadassins que la vue de ses pistolets à deux coups fit trembler : * Vous n'avez pas fini votre besogne, leur dit-il. Madame doit être satisfaite, son tour est venu; je vous brûle la cervelle à tous les quatre si vous ne lui rendez à l'instant ce que je viens de recevoir,,. » Les pleurs de la belle n'empêchèrent pas que le satin de sa peau ne fût déchiré sans pitié. Mais ce ru fut pas tout : M, de Boujflers voulut que les exécuteurs de ces actes de vengeance se fissent subir mutuellement une semblable punition ; puis, voulant se retirer : < Adieu, Madame;
XXXII Notice sur la vie
que rien ne vous empêche de publier cette plaisante aventure; je serai le premier à en régaler les oisifs, > On prétend que la Marquise courut après lui, se mit à ses genoux, et le conjura tellement de garder le secret, qu'il soupa chez elle le même soir pour déconcerter les indiscrétions.
Cette historiette témoigne que notre Chevalier, et avec raison, ne craignait pas de traiter les femmes à la hussarde. Ses amours volages devaient néanmoins prendre fin, du jour où l'amour sérieux pénétra dans son être sous les traits de M**** la comtesse de Sabran.
Ce fut en 1777, alors qu'il se trouvait colonel au régiment de Chartres, que Boufflers fit la connaissance de M"** de Sabran. Françoise-Eléonore de Jean de Manville était veuve d'un officier de marine peu fortuné, qui l'avait épousée sur le tard, et qui mourut d'apoplexie au sacre de Louis XVI, à Reims, la laissant mère de deux enfants : Vun, qui devait porter le titre de comte Elzéar de Sabran; Vautre, Delphine de Sabran, qui éfwusa par la suite le jeune comte de Custines. M'"f de Sabran était dans la sublime maturité de sa beauté, elle comptait vingt- sept ans; Boufflers en avait trente-neuf. Si nous en jugeons par le portrait que nous a laissé d'elle M"*^ Vigée-Lebrun, il est impossible d'imaginer une plus adorable créature, plus fine dans le sourire, plus spirituelle dans l'éclat de ses grands yeux noirs couronnés de bruns sourcils, plus poétique dans l'encadrement de cette vaporeuse et longue chevelure blonde et fri^ sottée,plus nonchalante et plus voluptueuse dans la langueur de son attitude. Sur la fraîcheur de sa blatuhe collerette, l'ensemble de ce visage se détache comme une
et les œuvres de Boufflers, xxxiii
séduction ; le nez est mutin^ les narUies paraissent sensuelles, la fossette du menton est rieuse et charmante, le front large et ifiielligent. On ne comprend que trop aisément la passion du Chevalier pour cette femm£ mignonne et exquise.
Comment se connurent-ils f L'histoire et nos docutnents ne nous le révèlent pas; peut-être V aventure a-t-elle quelque analogie avec le cotite que l'on trouvera plus loin sous le titre de Ah ! si... Quoi qu'il en soit, ils s'aimèrent d'un amour commun, violent, vivace et constant. M^* de Sabran était femme d'esprit, nous dirions presque: unefemftie de lettres; Vahbé Delille, qui l'avait connue chez M'"* de Trudaine, lui apprit le latin et la littérature française ; Turgot et Malesherbes goûtaient fort son esprit, et ses succès dans le monde, succès de beauté, de grâce et d' agrènunts personnels, l'avaient mise fort à la mode parmi les artistes, les savants et les lettrés de distinctiofi.
C'est dans la Correspondance inédite de la Comtesse de Sabran et du Chevalier de Boufflers (1778- 1788), publiée dernièrement par E, de Magnieu et Henri Prat^, qu'il nous serait possible de puiser les informations et les détails les plus variés sur cette passion véritable, qui se sanctifia dans le mariage, si nous prétendions étudier à l'extrême la vie de l'amoureux poète; mais notre travail ne saurait supporter l'exmnen déplus de deux cents lettres, et nous renvoyons les curieux au cofnpact et intéressant volume qui les contient,
I. Correspondance inédite de la Comtesse de Sabran et du Chevalier de BoufflerSy »• édition, Paris, Pion, in-8«, 187$.
XXXIV Notice sur la vie
Dès les premières missives, on se traite de frère et de sœur; on se raconte, dans un style qui voudrait être grave, les mille bagatelles arrivées en une semaine ou dans une journée; on se chuchote timidement de tendres aveux; on relit ses lettres, on vit d* espérance ; puis peu à peu, lentement cependant, la liaison se resserre, défait plus intime; les coeurs se rapprochent et se choquent amoureusement; la tendresse et l'indulgence dans le bonheur s'unissent; on ne se nomme plus mon frère ni ma sœur, mais mon enfant, de part et d'autre, avec une grâce touchante, une sincérité émue, La passion éclate avec fièvre; ces deux amants s'embrassent follement, c'est leur âme même qui dicte ces lettres qu'on ne peut parcourir sans émotion, et ces âmes dictent si bien qu'ils écrivent des chefs-d'œuvre,
La Comtesse de Sabran aimait pour la première fois, avec la fougue, le délire d* une femme qui se donne entièrement et qui sent ne pouvoir aimer qu'une fois en sa vie. Mariée de bonne heure à un vieillard, ses sens n'avaient sommeillé que pour se réveiller plus ardents, plus agiles et plus volontaires,* Le Chevalier de Boufflers opposait à cette impétuosité amoureuse le contrepoids d*un tempérament rassis et un cœur souvent donné en gage, mais toujours despotiquement repris; il avait le grand art de se faire attendre et désirer : les passions les plus solides ne vivent que dans ce contraste. Boufflers sut tisonner la flamme de sa maîtresse avec les brusques cahots de sa vie d'aventures, et il attisa si bien ce feu d'amour qu'il n'eut jamais à en fouiller les cendres.
Le poète possédait la science de la me; sans doute l'avait-il apprise à ses dépens, mais peut-être bien aussi
et les œuvres de Bou/fiers. xxxv
/es bons conseils de Madame sa mère avaient encore plus apporté dans son jugement ce positivisme dont il nous a plusieurs fois signalé les tendances. Dans u?t jeu de société on agite cette question : Lequel rend plus heureux, de l'esprit ou du cœurf Et Boufflers de répondre aussitôt :
Ne demandez-vous pas qui des deux au bonheur Mène plus sûrement, de l'esprit ou du cœur ?
En qualité de bon apôtre, Je réponds : Ni l'un ni l'autre.
Dans ce chemin glissant, qu'à toute heure avec soin. Pour nous faire tomber, sous nos pas le temps fauche, ' C'est la seule raison dont nous avons besoin ; Car l'esprit mènerait trop loin, Et le cœur mènerait à gauche.
Cependant l'heur eux amant de M^* de Sabran a plus de cœur qu'il n'en veut bien montrer. — Le voyage qu'il fit comme Gouverneur au Sénégal et le journal daté de sa résidence nous le montrent sous un aspect tout nouveau : « // ne veut pas épouser celle qu'il aime avant de s'être fait une grande situation, disent les introducteurs de sa correspondance avec la Comtesse, En se mariant, il perdrait ses bénéfices; il n'apporterait dans la communauté que sa misère et ses cheveux blancs; il lui faut de l'honneur, de la gloire, de grands emplois, et il va chercher tout cela sous les feux des tropiques, acceptant les privations, les douleurs, les épreuves, pour arriver au but, et trouvant dans son cœur les expressions les plus ingénieuses d'une tendresse qui étonne» » Vers r année 1785, le gouvernement du Sénégal devint vacant; Boufflers le demanda, dit-on, et le Roi le lui accorda en le désignant
XXXVI Notice sur la vie
pour cette charge importante, le 9 octobre de ladite année.
On a prétendu attribuer V envoi du poète sur les côtes de r Afrique occidentale à une disgrâce encourue par suite de la publication dans le Journal de Paris [du 31 mai 1785) d'une chanson intitulée l'Ambassade, oii Boufflers plaisante sur ce genre de mission et mêfne un peu sur les Souverains, Les Mémoires de Bachaumont, à la date du 6 juin 1785, parlent en e£et de la suppression du journal, et le 1^ juin suivant^ on y trouve la chanson, incriminée, dans laquelle le Chevalier traite la princesse Christine, nouvellement abbesse de Remiretnont, û?' Altesse sauvage et de Princesse boursotfflée; mais cette allégation n'a rien de fondé, car il est à remarqiur qtie ladite chanson fut imprimée dès 1782 dans un. recueil des poésies de Boufflers. Il serait plus juste de dire qu'à cette époque le chansonnier se trouvait endette de près de 60,000 livres, et que, en outre d'un patrimoine fort mince et de 6,000 francs de pension, il ne possédait plus qu'une petite rente viagère, La Biographie Michaud nous apprend, dans une note, que Boufflers fit présenter un mémoire au Roi, en protestant de son dévouement, et proposant de s'arranger avec ses créanciers avant son départ, Calojine, alors Ministre, eut Vidée de lui faire payer deux années de sa pension pendant cinq ans, à la condition qu'il 7ie lui serait rien payé les cinq années suivantes ; par cet arrangement,
I. Le motif de (îctte suppression me paraît d'autant plus injuste, dit Bachaumont, que cette pièce est extraite d'un nouveau journal intitulé les Quatre saisonSy imprimé avec permission.
et les œuvres de Boufflers. xxxvii
disati le Ministre, le trésor royal ne sera à découvert que de cinq années, qui rentreront successivement, L^ Roi accorda la demande et fixa le traitement du nouveau Gouverneur à 24,000 livres. On ne s*attendait guère à xH>ir un poète badin déployer de bien grandes qualités administratives, mais chacun fut trompé dans son attente : il se signala par des institutions utiUs et bienfaisantes; il interdit la traite des noirs à ceux qui étaient attachés à son gouvernement; il s'efforça, lors-qu'il ne put l'empêcher, à rendre ce hideux commerce moins cruel, et on le vit même acheter des nègres dans le seul but de leur sauver la vie ou de les protéger contre les mauvais traitements. Dans une lettre au gouvernement français, il demande un secours de dix mille francs pour organiser une expédition dans l'intérieur de VA" frique, et explique que la caravane, composée de quatre à cifiq blancs, de huit ou dix nègres, de six chevaux et d'autant de chameaux, partira de la presqu'île du Cap- Vert en face de Corée, pour être conduite à Guiguis, résidence ordinaire du Roi de Cayor. Tout ce plan est bien combiné, arrêté avec une sagacité et une tactique qui frappent. Rien n'y est oublié : il indique avec détails les moyens de navigation et de communication, et il estime que ta aépense minime que cette expédition peut coûter sera largement payée à l'issue du voyage par les objets de curiosité qui en seront rapportés, Boufflers revint à Paris, rappelé par le Mifiistre, en août 1786; mais il devait repartir pour sa résidence de Gorée quelques mois plus tard. Ce ne fut qu'en 1787, le 20 novembre, que M, le Gouverneur du Sénégal, muni d'un congé du Roi,
s'epibarqua à bord de la corvette le Rossignol /^«f'
XXXVIII Notice sur la vie
fneitre pied à la Rochelle le 2$ décembre. Par suite de l'intervention de M"** de Sabran et de ses amis, le congé qu'il possédait devenait définitif.
Son départ fut considéré comme une calamité, Boufflers, qui était accessible à tous, fut regretté et pleuré par les blancs et les noirs qui l'avaient connu ; il paraîtrait même, si nous en croyons M. A. Jal, auquel des camarades de promotion dans la marine racontèrent le fait, qu'il se fit beaucoup aimer des femmes du pays, et, sans peindre ces Signares au pastel, il les traita comme les huguenotes de Suisse, en laissant dans la Colonie française beaucoup de petits tnulâtres que leurs mamans étaient fières d'attribuer aux bontés de M, le Gouverneur,
Le journal écrit par le Chevalier de Boufflers fut, pendant ses deux voyages au Sénégal, adressé par paquets à J/""*« de Sabran, Ce journal d'amour et de tendresse est merveilleux par les sentiments élevés qu'il exprime, par la noblesse de cœur^ la volonté ferme, l'intrépidité, le dévouement et surtout l'esprit étonnant qui s'y manifestent. Il faut tout lire pour bien comprendre Boufflers tel qu*il était alors, pour l'aimer et lui pardonner les petits péchés de son adolescence, — Dans une note du % février 1*]^^ , il parle de l'achat d'une petite négresse de deux ou trois ans, destinée à M*^la duchesse d'Orléans, « Elle est jolie non pas comme le jour, mais comme la nuit, dit-il; ses yeux sont comme deux petites étoiles, et son maintien est si doux, si tranquille, que je me sens Umché aux lartrus en pensant que cette pauvre enfant m'a été vendue comme un petit agneau. Si tu la vois au Palais 'Royal, ajoute- 1- il en s' adressant à
«IkM'^^hB^aHI
et les œuvres de Boufflers, xxxix
j/m« de Sabran, 7ie manque pas de lui parler son langage et de la baiser en pensant que ie l'ai baisée aussi et que son visage est le point de réunion de nos lèvres, »
Si nous citons ce passage, c'est que, crcyofis-nous, il se rattache quelque peu à notre histoire littéraire. Cette petite négresse ne fut-elle pas Ourika, et Boufflers ce Chevalier de B„. dont il est question dans le joli chefd'oeuvre de M'"' de Duras f Cette fin de lettre n'est-elle pas aussi exquise de grâce et de fraîcheur d'esprit: « ye vais me coucher et tâcher de m' endormir avec ton idée dans la tête, comme les petits enfants friands font quelquefois avec une dragée dans la bouche, » Donnons un aperçu délicieux de l'auteur du Cœur, revenu au sentiment : « Je suis un barbare, ma fille, je viens d'une chasse aux petits oiseaux; f ai tiré un grand coup de fusil, et du même coup f ai tué deux charmantes tourterelles. Elles étaient sur le même arbre, se regardant, se parlant, se baisant, ne pensant qu'à l'amour et la tnort est venue au milieu de leurs doux jeux. Elles sont tombées ensemble sans mouvetnent et sans vie, la tête pefichèe avec une certaine grâce triste et touchante, qui aurait presque fait penser qu'elles aimaient encore après leur fnort. Tout en les plaignant, je les ^enviais; elles n'ont point souffert ; leur existence n'a point fini par la douleur; leur amour n'a point fini par le refroidisse ment; leurs pauvres petites âmes voltigent peut-être encore et se caressent dans les airs; elles n'ont plus de mort à craindre, mais peut-être craignent-elles d'être un jour cofidatnnées à naître à des époques éloignées l'une de l'autre, et par conséquent à vivre l'une sans l'autre. Tout cela donne beaucoup à penser!,,, »
XL Notice sur la vie
Quel abîme entre notre Chevalier au sortir ife Saint- Sulpice et ce Gouverneur grave, réfléchi, qui se douloie si tnignardement à la vue de detix tourterelles mortes efi s* aimant et se becquetant/ Cest que l'orage a passé sur sa tête sans la lui faire courber; c'est que le filleul du Roi Stanislas a franchi cet âge oii le cœur se brise ou se bronze; c'est qu'il a souffert, qu'il a lutté contre lui' même, qu'il a aimé et surtout qu'il aime encore avec cette nuance charmante d'un apnour doublé d'estime et d'amitié.
A son retour du Sénégal, l'Académie française élut le Chevalier et Marquis de Boufflers à la place de M. de Montazet, Archevêque de Lyon, Nous ne discuterons pas ses droits plus ou moins légitimes à cette illustration littéraire, car à cette époque, comme à la nôtre, le nimbe du génie n'influençait en rien le jugement des Immor^ tels, et le nouvel élu se trouvait porté au fauteuil par tinfluence d'amis dévouas et remuants plutôt que par son désir personnel. On lui prête même ce joli quatrain improvisé, en réponse à M*"' de Staël, qui, peu de temps aiant sa nomination, s'étonnait de ne point le voir agréé de la docte société :
Je vois rÂcadémie où vous êtes présente.
Si vous m'y recevez, mon sort est assez beau : Nous aurons à tous deux de l'esprit pour quarante, Vous comme quatre et moi comme zéro.
Sa réception eut lieu le 9 décembre 1788. Son discours est original; il débute par un morceau sur les nègres et sur les rives du Sénégal, puis il transporte son auditoire
et les œuvres de Bouf fiers, XLI
au milieu des bergers d'Arcadie et dans la vallée de Tempe, Grimm, qui assistait à cette réception, rapporte que ce discours fut très applaudi. On y trouve, en effet, des passages sur le style qui sont remarquables. La clarté du style, selon Boufflers, est le premier indice et le plus sûr garant de celle de T esprit ; semblable à la lumière du jour, qui se compose de plusieurs rayons, elle dépend non seulement de la propriété des expressions, mais du choix des images, de la justesse des tours et surtout de r ordre des idées. Il y a dans tous les genres, depuis le plus grave jusqu* au plus frivole, depuis V épopée jusqu'à l'idylle, depuis la sublime philosophie jusqu'à la pensée la plus légère, une marche constante, une dépendance successive, un enchaînement invariable et presque une filiation de causes et d* effets, de principes et de conséquences, quif observée ou inconnue, produit la lumière ou l'obscurité. Rendre fidèlement son idée, t^est à la fois le but et l'art d'écrire; en imitant ainsi, on est original, et, dans ce genre, plus on est exact, moins on est servile.
En 1789, le poète acadéfnicien, déjà grand bailli de Nancy, fut député par ses compatriotes aux états généraux. L'auteur </' Aline ne se fit guère remarquer dans ces nouvelles fonctions, La politique n'était aucunement son terrain; il prononça des discours plus nourris de bonnes intentions que de verve oratoire; il parla du clergé, du traitement des titulaires ecclésiastiques et des octogénaires, de la propriété des inventions et des décovrvertes^, etc. Toutes ses motions témoignent d'une grande
!• Voici les principaux discours et travaux imprimé» de
XLii Notice sur la
vie
sagesse et d'une douce modération, rtcn de plus. Avec Malouet, Virieuet La Rochefoucauld-Liancourt, il fut Vun desfondateurs du Club des Impartiaux en 1790, et Von trouve dans le Moniteur la trace de ses travaux lègis^ latifs.
Sur ia fin de sa vie, de 1790 à 181 5, Boufflers est moins saisissable pour le biographe. Nous le voyons, avec M"** de Sabr an, devenue sa fefnttu,èfnigrer à la cour de Reinsberg, oii il fut accueilli par le prince Henri de Prusse, dont il s'était montré à plusieurs reprises le panégyriste, et qui le fit nommer membre de V Académie de Berlin, en lui faisant obtenir, par Frédéric-Guillaume, de vastes concessions en Pologtic, dans le dessein d'y fonder une colonie d'émigrés.
Vers 1800^ Bonaparte, voyant le nom du poète sur une liste des proscrits, biffa ce nom célèbre en s' écriant : « Qu'on le fasse revenir, il nous fera dès chansons, » Et Boufflers revint; mais il ne revint pas chansonnier. Lorsqu'il remit les pieds sur le sol de la France, il était vieux, usé, cassé, découragé, sombre, obscur et ennuyeux.
Boufflers, député de la Meurtiie. — Discours prononcé parle Chevalier de Boufflers à l'Assemblée du district de Nancy. Nancy, 1788. — Opinion du même sur les affaires du Clergé dans la circonstance présente, 1790. — Discours de M. de Boufflers, député du département de la Meurthe, sur le traitement des titulaires ecclésiastiques, 1790. — Discours du même pour la conservation de l'ancien traitement des octogénaires, 1790. — Rapport par le même sur la propriété des auteurs de nouvelles découvertes et inventions en tout genre d'industrie, 179 1.
étales œuvres de Boufflers, XLIII
En 1804, il fut admis à l'Institut dans la classe de littérature^, et il composa à cette époque quelques-unes des poésies que nous donnons plus loin, ainsi que des fragments littéraires et une indigeste élucubration métaphysique, le Libre Arbitre (1808), qui obtint un succès d'estime. Il ne signait plus alors le Chevalier de Boufflers, mais modestement: Stanislas Boufflers *, membre de l'Institut. — Ce dernier titre setnblait devoir être son éteignoir.
On a reproché à Boufflers d'avoir honoré de ses suf" frages poétiques le pouvoir de Napoléon. Il adressa en effet des vers au prince Jérôme, viais la reconnaissance parlait seule en lui. En 18 13, lorsqu'il vit mettre à Vincennes, sur l'ordre de l'Empereur, le jeune comte de Sabran, qu'il regardait comme son fils, il éprouva une telle secousse qu'il ne put depuis se dominer. Vif et brillant encore par instants, il alla cacher ses désillusions, sa tristesse et sa philosophie dans la solitude; il devint gentilhomme campagnard et fermier, vécut au milieu des blés, qu'il nommait spirituellemejit ses dernières poésies, tandis que le bon Ducis, ce Janin avant
1. Dans un article sur Rœderer (août 18$ j), Sainte-Beuve raconte que ce savant proposa au choix du premier consul, sur une liste d'inspecteurs des études, le Chevalier de Boufflers, et qu'il lui fut répondu: « Comment voulez-vous donner pour inspecteur aux lycées l'auteur de poésies si libres et si connues? Les élèves, en entendant son nom, demanderont : Est-ce le Chevalier de Boufflers qui a fait... etc.? » Et il indiquait une pièce plus que légère.
2. Lorsque le régime des Bourbons fut restauré, Boufflers reprit son titre de Marquis.
XLiv Notice sur la vie
la lettre, lui adressait ses vœux, en le peignant ainsi :
Ami sûr, philosophe, et poète, et fermier, Mari tendre et fidèle, et Boufflers tout entier.
Le 1% janvier 1815, Boufflers qui avait succédé depuis six mais à son compatriote Palissot, dans les calfnes fonctions de conservateur adjoint à la Bibliothèque Mazarine, Boufflers achevait sa longue vie, vaincu par l'âge, la tristesse et de douloureuses infirmités. Il ne laissait qu'un fils, triste rejeton d'un pareil père, un fils à fnoitié fou ou tout au moins monomanc, dont la génération de 1830 a dû connaître sufflsam?nent le visage et les allures pour que nous n'insistions pas davantage à son sujet.
Sur son désir, le poète du Codwcfut inhumé auprès du poète Delille, son ami. Sur sa tofnbe on grava son dernier joli mot : Mes amis, croyez que je dors, en dehors de cette épitaphe faite par lui-même :
Ci-gît un Chevalier qui sans cesse courut.
Qui, sur les grands chemins, naquit, vécut, mourut,
Pour prouver ce qu'a dit le sage,
Que notre vie est un voyage.
I. Voici l'acte qui fut inscrit au registrd de la première mairie de Paris : « Du 19 janvier 181$, à midi. Acte de décès de M. Stanislas'Jean, marquis de Boufflers, ancien maréchal des camps et armées du roi, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint -Louis et de la Légion d'honneur ^ membre de l'Académie française, décédé hier, en son hôtel, rue du Faubourg-Saint-Honoré, n» 144, à quatre heures du matin, âgé de soixante-dix-sept ans, marié à dame Françoise- Éléonore de Manville, etc. Signé : EIzéar de Sabran, Bertscher. »
et les œuvres de Boufflers. XLV
Nous venons, dans cette Biographie de Boufflers, de rééditer en partie l'étude que nous avions publiée sur le chevalier, conteur rf'Aline et du Derviche, apportant quelques variantes ou notes nouvelles à cette étude très complète sur laquelle nous n'avions heureusement pas à revenir, Boufflers, poète, est plus ingénieux encore et plus personnel que le Boufflers des Contes; ce fut le trouvère typique du xviii* siècle, entraînant sa muse dans tous les casse-cou de sa vie aventureuse, rimant à travers monts et vallées et égrenant les gentillesses de sa galanterie poétique dans tous les petits sentiers coquets et ombreux, oii les myihologies polissonnes semblaient réfugiées. — La Bibliographie de ses pièces fugitives serait impossible à établir de main sûre, tant fut grande sa prodigalité de poète, improvisateur de bouquets à Chloris, de bagatelles d'albums et de chansons aimables. Soit à Paris, à la Cour, soit dans ses voyages en France et à r étranger, soit en exil, soit même encore dans les salons glacials de la Restauration, où, il râla ses dernières strophes, le chevalier^marquis ne put se désapprendre de * rimer *. — Ses pièces aisérs, frivoles^ délicates comme
I. Pendant l'émigration, Boufflers vécut longtemps en Allemagne et fut reçu dans les meilleures familles. M. le comte Radolinski a bien voulu nous communiquer l'impromptu
XL VI Notice sur la vie
un rire de Sylphe, inondent tous les recueils de 1761 (i 1814^ bien qu'aux années du premier Empire son souffle ne fût pas assez fort pour faire sonner le clairon d'airain des grands poèmes et des épopées. Sa muse n* eut jamais que les chevrottements exquis de l'èpineite ou les sons aigrelets de la cythare; sa vente railleuse et^ ses « cascadettes » lyriques ne pouvaient résonner que dans les bosquets de Paphos; aussi fut-il anéanti quand les fortes voix de Baour-Lormian, de d'Avrigny, de Rouget de risUj de Lebrun et d'Esmenard se firent entendre dans les solennités impériales, — La poésie officielle, les dithyrambes, les cantates, les èpithalames, les chants nationaux et patriotiques ti' étaient point le fait de ce lutin honoraire, qui ne semblait être venu au monde que pour gracieuser des fines fanfreluches sentimentales. Cependant partout, dans les feuilles consacrées et périodiques, on retrouve ce poète errant. Dans les Almanachs des Muses, les Étrennes aux Dames, le Chansonnier des Grâces, les Flèches d'Apollon, il apparaît, porteur de tnignonnes bleuettes éphémères, qui ont conservé comme un vague parfum de fleurs séchèes. C'est dans ces herbiers poétiques qu'il nous faudrait pourchasser le malicieux chantre du Cœur, si nous avions la prétention ou le désir de dresser le très long catalogue de son œuvre légère.
suivant, qui est inédit, et fut écrit par le poète pour. la coni> tesse Marie Radolinska, occupée d'un ouvrage de tapisserie :
Tout et que votre main façonne Semble sortir des mains du Goût ; Vous prêtez z>os charmes à tout, Et on ne les voit à personne.
et les œuvres de Boufflers, XLVii
Là n'est point notre but et nous ne sajirions donner une plus complète bibliographie que celle qui figure en tête des Contes du chevalier, — Laclos, dans la Galerie des États Généraux^ a laissé de Boufflers, sous le noin de Fulber^ le très curieux et très sincère por trait que voici :
< Fulber eût été le plus heureux des hommes s'il avait pu demeurer toujours à vingt-cinq ans. Ecrits volufytucux, couplets amusants, vers agréables, cette foule de rieurs qui font le succès d'une jeunesse partagée entre l'amour et les talents donnent une espèce de célébrité; mais, lorsque la raison vient revendiquer ses droits^ elle rougit des succès dus à de si petites causes, Falber en est à ces tristes expériences; il a voulu faire succéder la vérité atix contes, la pensée au coloris, la méditation à la poésie. ' Quel a été son étonnement, lorsque l'habitude des choses frivoles a rendu pénible l'usage de l'esprit afhpliqué à des vues plus utiles !
« Fulber abonde da7is ce qu'on appelle esprit, et il parle comme quelqu'un qui a besoin de ne rien perdre. Né sérieux, il veut être gai; frivole, il veut être grave ; bon, il veut être caustique; paresseux, il veut jouer le travailleur. Il court après les petits succès et paraît les dédaigner. A peine fut-il parvenu au fauteuil, qu'il plaisanta sur les honneurs académiques. Il est né quatrevingts ans trop tard. Du temps des Fontenelle, des La Mothe, des Gresset, il eût brillé sur le pâmasse français; à l'époque oii nous 7ious trouvons, qu'est-ce que l'esprit tout seul, ou de V esprit poétique, ou de l'esprit d'Académie, ou de l'esprit de boudoir, ou de l'esprit des soupers T — Nous évitons, à un certain âge, le
XLVIII Notice sur la vie
ridicule des couleurs tendres, de la danse et autres amu'
sements.
Qui n'a pas l'esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur. »
L'auteur des Liaisons dangereuses a peut-être poussé notre chei'alier trop au noir. Le délicieux Prince de Ligne, qui fnontrait une austérité moins Spartiate en décriant : < y aime mieux une chanson tfAnacréon que /Iliade et le chevalier de Boufflers que le Dictionnaire encyclopédique »^ se montre plus indulgent dans le délicat pastel littéraire qu'il laissa du gentil poète ^.
« M. de Boufflers, dit-il, a été successivement abbé, militaire, écrivain, administrateur, député, philosophe, et, de tous ces étais, il ne s'est trouvé déplacé que dans le premier. M, de Boufflers a beaucoup pensé, mais, par malheur, c'était toujours en courant; son mouvement est ce qui nous a le plus volé de son esprit. On voudrait pouvoir ramasser toutes les idées qu'il a perdîtes sur les grands chemins avec son argent. Peut-être avait-il trop d'esprit pour qu'il fût en son pouvoir de le fixer, quand le feu de la jeunesse lui donnait tout son essor. Il fallait que cet esprit fit tout de lui-même et maîtrisât son maître; aussi a-t-il brillé d'abord avec tout le caprice d'un feu follet, et l'âge seul pouvait lui donner la sagesse d'un fanal. Une sagacité sans bornes, une profonde finesse, une légèreté qui n'est jamais frivole, le talent d'aiguiser des idées par le contraste des mots, voilà les
I. Œuvres du prince de Ligne. Bruxelles et Paris, i8tfo, in-i3, t. III, p. 300. Boufflers fut très lié avec cet écrivain d'un esprit français de pure race. On trouvera dans ses poésies trois stances dédiées au Prince de Ligne.
et les œuvres de Boufflers* XLix
qualités distinctives de son esprit, à qui rien n'est étrafi" ger. Heuretisementj il ne sait pas tout, viais il a pris la Heur des diverses connaissances et surprendra, par sa profondeur, tous ceux qui le savent léger, et, par sa légèreté, tous ceux qui ont découvert combien il pouvait être profond, La base de son caractère est une bonté sans mesure; il ne saurait supporter l'idée d'un être méchant et donnerait jusqu'à son plus strict nécessaire pour s* en délivrer; il se priverait de pain pour nourrir même un ennetiû : ce pauvre méchant! dirait-il,
< Il a de l'enfance dans le rire et de la gaucherie dans le maintien; la tête un peu baissée, les pouces qu'il tourne devant lui comme Arlequin, ou les mains derrière le dos, comme s'il se chauffait; des yeux petits et agréablés, qui ont l'air de sourire, quelque chose de bon dans la physionomie ; du gai, du naïf dans sa grâce; unepesanteur apparente dans la tournure et du mal tenu dans toute sa personne. Il a quelquefois l'air bête de La Fon^ taine; on dirait qu'il ne pense à rien lorsqu'il pense le plus; il ne se met pas volontiers en avant, et n'en est qv£ plus piquant lorsqu'on le recherche, La bonhomie s'est emparée de ses manières et ne laisse percer sa malice que dans ses regards et son sourire. Il se défie tellement de son talent pour l'épigramme, qu'il penche trop, peut» être, du côté opposé. Il a Vair de prodiguer des louanges pour empêcher la satire d'éclore, mais leur excès les rend suspectes. Il est impossible d'être meilleur ni plus spirituel; mais, chez lui, ces deux qualités ont peu de communications eiitre elles, et, si son esprit n'a pas toujours de la bonté, quelquefois aussi sa bonté pourrait manquer d'esprit, »
L Notice sur la vie de Boufflers,
Nous quitterons ici Boufflers < sur la hontu bouche », ne pouvant rien ajouter aux chartnes vivants de ce por» trait. Nous avons présenté le chevalier, conté minutieusement sa vie, nous gardant bien d'écrire une étude analytique sur le poète. Un homnu d'esprit, frappé de l'inanité des dissertations littéraires, s'écriait un jour : « Le lecteur éclairé, le lecteur faisant partie du public payant est encore plus sage que le plus sage critique, » C'est assez notre avis, — Boufflers plaidera donc spirituellement la cause de sa muse par ses propres vers, nous n*y aiderons d'aucuns cofnmentaires inutiles, La sympathie qu'il nous inspire saura évidemment se généraliser parmi les nombreux èrudits qui viendront écouter ici les échos de sa lyre, — Ainsi se terminera, par ce douzième volunu, cette collection des Petits poètes du XVIII* siècle, qui fut accueillie avec une rare bienveillance et que nous sommes heureux d'avoir menée à bonnefin,
OCTAVE VZANNE,
Paris^ ji janvier 1886.
VERS