‹ Poésies diverses du chevalier de BoufflersChapitre 63 sur 93 · LE RAT BIBLIOTHECAIRE · texte numérisé non relu

LE RAT BIBLIOTHECAIRE

Qu'on dise, si l'on veut, que les rats sont des bêtes: Pour moi, mille raisons me les font estimer; Mille femmes d'esprit en logent dans leurs têtes. Et certes ce commerce est bien propre à former. Timides commensaux dont la plupart des hommes

Font rarement assez de cas.

Ils n'en pensent pas moins, quoiqu'ils ne parlent pas ; Différents en ce point de tous tant que nous sommes. Que dis-je? ils ont du goût pour les arts libéraux, Et dans plus d'un grenier se trouvent des musées A l'usage des rats amateurs de tableaux ;

Us tiennent aussi des lycées,

Où plus d'un critique mordant A plus d'un pauvre auteur donne des coups de dent.

Plusieurs d'entre eux, vrais petits gnomes, S*éxercent sous la terre au métier des mineurs; D'autres, dans les donjons, rusés observateurs.

Se donnent des airs d'astronomes.

Ils ont, ainsi que nous, des savants de tous rangs.

150 Chevalier de Boufflers,

Ainsi que nous encore ils ont des ignorants; Bref, en petits formats ce sont nos seconds tomes.

Mais je veux parler dans mes vers

Du premier rat de l'univers.

Cétoit Grignot, l'honneur de la nation grise; Le monde entier voyoit Grignot avec surprise; Tous -les siens étoient fiers d'un aussi, docte rat^ Rat de ville ou des champs, ou de cave^ ou d'église, Pas un seul, Dieu merci, qui ne le vénérât; Tous en pèlerinage arrivoient d'une lieue

Pour baiser le bout de sa queue;

Rates et rats de tous pays Envoyoient leurs en&nts en foule à son école. Comme si c'eût été Pic de la Mirandole

En fourrure gris de souris.

De lui toute sa classe est enthousiasmée; Les autres professeurs de lui sont tous jaloux ;

On voit que c'est comme chez nous;

Mais qu'importe à la Renommée?

Son favori craint peu les envieux.

Et quand ils seroient une armée, Ne sont-ils pas à terre, et lui parmi les dieux?

C'est assez discourir, venons à notre afiaire. Ratapolis vouloit un bibliothécaire Pour soigner un dépôt trop longtemps négligé. Le rat qu'auparavant on en avoit chargé, Faute de savoir lire, avoit eu son congé, Chose que parmi nous souvent on devroit feire. Notre docteur, nommé 4)ar acclamation.

Fables, i^i

Entre aussitôt en fonction.

Aux plus petits détails il donne un soin extrême : Point d'objet qui par lui ne soit coté, noté.

Et de sa patte étiqueté :

Car le docteur a pour système Qu'un bon chef doit tout voir, tout faire par soi-même. Il rassemble d'abord les mémoires des rats, Pour servir à quiconque écrira leurs histoires.

Et puis les manuscrits des chats.

Comme pièces contradictoires; Il sauve, non sans peine, un gros tas de journaux, Gardés dans le dessein d'allumer des fourneaux, Et des ballots d'écrits que nos savants ignorent.

Et mille poèmes charmants.

Et cent mille jolis romans Que nous ne lisons point, mais que les rats dévorent;

Et les bons mots de Psicarpax,

Et la morale de Rapax ; Et surtout le récit de ce fameux voyage

Que jadis un rat en bas âge, A l'exemple d'Hannon, entreprit le premier^ Lorsqu'il osa franchir l'Apennin, le Caucase, Et prouver, trottinant du Tibre jusqu'au Phase, Que les rats ont aussi leur petit Tavernier.

Leur nouvelle Odyssée en parle avec emphase; Car il faut un poète, et l'on ne peut nier Que, sans Homère, Ulysse auroit perdu sa peine. Comme le souriceau sans le bon La Fontaine.

Au milieu de tant de trésors Que fit le bibliothécaire?

153 Chitalter d* tàomffltrt.

Il en fît des extraits; mais sa bcon d'eztnire Kouirissoit un peu moins son esprit que aon o

Et ce grand amas de ideDcè

Passa dans l'estomac, ww dan* rintelligence.

Or tarez-vous, mesdeura, ce qu'il en aniva?

Il en creva.

Petits esprits, ce que je viens de dire.

C'est bien pour vous que je l'ai dit ; Ce n'est p«s assez de tout lire, Il faut digérer ce qu'on lit.

TRADUCTIONS

ET

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