LE CORDELIER - CHEVAL
laise à la ville un jour ayant porté Et bien vendu fon avoine & fon orge , Sur un cheval qu'il avoit acheté S'en revenoit monté comme un faint George. Saint George foit : mais faint George defeend A Tes befoins , ou quand le pied lui gelé 5 Les pieds gelés, Blaife en vain s'en défend: Il lui fallut abandonner la felle ,
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ïzo Poésies
De cavalier devenir fantafîîn , De fon cheval lui-même être le guide , Et dans la oeige entrouvrir un chemin ? Tirant la bête après lui par la bride. Suivoient de loin deux grifons bien difpos 3 Non des grifons de l'efpece indolente, De celui-là qui porta fur fon dos Le palfrenier du fameaux Rofîinante :
C'étoit de ceux que Bocace nous vante , D-2 ces matois connus par plus d'un tour Ou de galant , ou d'efpiégle , ou d'ivrogne 9 De ces bons faints, qui fe firent un jour Martyrifer ôt cuire en Catalogne j Deux cordeliers , pour vous le trancher net , Suivoient de loin Ôt l'homme Se le genêt. Sus, fus, l'ami, dit l'un des deux à l'autre ? Vois devant nous ce ruilre &C fon cheval : Faifons un tour ici de carnaval ; Çntendons-nous , &. la monture eft- nôtreo Seulement fonge à me bien féconder :
Goutte ne faut avoir ici, ni crampe; Je le faurai doucement débrider :
Toi cependant, habile à t'évader, Sur le cheval monte , pique & décampe ^ Puis fur nos pas , derrière ce clocher , Tandis qu'à nn je mènerai l'affaire , Tournant tout court , tu courras te cachsr ^ le fuis un fot 3 ou tu a'atteadras guère
Que fain & fauf je n'aille t'y chercher.
Le complot fait , ÔC la marche hâtée , Gaillardement à l'œuvre les voilà $ Déjà par un , voici la bride ôtée , Et proprement à fon col ajuftée , Tandis que l'autre en galopant s'en va. Sans que le bruit des pieds du quadrupède Fût, ni ne pût de Blaife être entendu : Le paiilaflbn fur la plaine étendu , Un pied de neige y mettoit bon remède,
Au lieu marqué le cavalier alla :
Qu'il ne foit plus parlé de celui-là.
Son compagnon , cette affaire arrangée , Refté pour gage 8t feul dans l'embarras ? Sur les talons de Blaife pas à pas , ' La bride au col pendante ÔC négligée , La tête baffe & l'échiné alongée , Aîloit un traint dont il étoit bien las, Quand Blaife aufîi , las de marcher lui-même 3 Voulut enfin reprendre l'étrier.
Figurez-vous quelle furprife extrême , Se retournant, de voir un cordelier î Efkil efprit fi fort qui n'y fuccombe ? En cas pareil , en croiriez-vous vos yeux ? Au pauvre Blaife , homme (impie ÔC pieux, La bride échappe, & de la main lui tombe* Le papelard , humble à fendre les cœurs, S'agenouillant, &. d'un œil de colombe ?
ki£ Poésies
Bien tendrement Iaiflant couler des pleurs, S'écrie : hélas ! je fuis père Paphnuce , De faim François indigne 6c lâche enfant. Que de la chair Je démon triomphant, Dans Ces filets fit tomber par aftuce.
Que voulez-vous ? le plus fage a bronché y Le tentateur mit un morceau d'élite A l'hameçon : j'y mordis, je péchai } J'y remordis , j'y reftois attaché 3 C'en étoit fait : gallois en proie au diable 9 Etre du vice à jamais entiché ; Mais Dieu qui veut en père pitoyable , L'amendement , non la mort du coupable 5 Pour me tirer de l'abyme infernal , Où m'entraînoit cette habitude au mal , Et m'amener à la réfipifcence 9 Conftitua mon ame en pénitence, Pendant fept ans dans le corps d'un cheval; Le terme expire & vous êtes le maître De me traiter à votre volonté :
Ordonnez moi l'écurie ou le cloître ; A vous je fuis , vous m'avez acheté.
Eh oui , dit Blaife, au diable foit l'emplette l J'eus belle affaire à vos péchés paffés , Pour en payer ainfï les pots cafies !
De Dieu pourtant la volonté foit faite : Car après tout , comme vous j'ai péché j J'ai comme vous mérité pénitence 5
Chacun Ton tour, toute la différence
Qu'ici je vois, dont je fuis bien fâché,
La vôtre eft faite , & la mienne commence.
Quitte j'en fuis encore à bon marché }
Dieu m'auroit pu fept ans envoyer paître 5
Un roi pécheur fut bceuf pendant fept ans \
Vous fûtes , vous , cheval un pareil tems :
Un tems pareil , âne je pouvois être ,
Et maintenant travaillant au moulin ?
Bien autrement je rongerois mon frein.
Eh bien ! je perds une aflez greffe fomme ;
Mais cinq cents francs ne font la mort d'un hommes
Soyez donc libre, 6c libre fans rançon y
Vous ferez fage , & vous n'irez pas comme
Un étourdi, remordre à l'hameçon.
Qui de fi près a frifé les chaudières ,
Sur fon falut n'eft pas fi négligent ;
Père Paphnuce , au moins pour mon argent s
Souvenez-vous de moi dans vos prières.
Notre bon père alors fe profternant , Et par trois fois^ayant baifé la terre, Son chapelet , & les pieds du manant , Gai fur fes pas s'en retourne en grand'erre. Tandis que trifte , & le gouflet vuidé , Blaife , chargé d'une bride inutile , En véritable & belle oifon bridé , Regagne à pied fon petit domicile.
Il ne dit rien de l'accident fatal.
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Et s'en fût tu long tems , comme on peut croire i
Si quelques mois après dans une foire ,
Il n'eût revu , reconnu fon cheval ,
Que marchandoit fon compère Grégoire»
Il s'émerveille, & fouriant à part,
Ami , dit-il , le tirant à l'écart ,
N'acheté pas ce cheval, &. pour calife;
Tu t'en mordrois les pouces tôt ou tard 5
Je le connois : foit bien fur d'une chofe :
C'eft qu'un beau jour , te panadant en roi
Sur cette bête en effet aflez belle ,
Grac, en chemin, tout d'un coup au lieu d'elle >
Tu trouvera un cordelier fous toi. -
-—Un cordelier î tu voudrois que je cruffe. . •
Un cordelier ! tu gaulTes. ... — Point du tout ,
Un maître moine ayant un cordon , capuce ,
Grife vêture , 6c nom père Paphnuce.
Lors il conta le fait de bout en bout ,
L'achat , la route & la métamorphofe ?
Et l'hameçon fatal au francifcain,
Et les fept ans de purgatoire, enfin
Tout ce qu'il fait \ le refte , il fuppofe.
Tiens , pourfuit-il , à peine le bourreau
S'eft retrouvé fous fa première peau ,
Et fous le froc , que perdant la mémoire
Du châtiment qui lui fut fi bien dû ,
A l'hameçon il aura remordu ,
Ef le voilà ! pefte ? interrompt Giégoire*
Qu'il aille au diable avec fon hameçon ,
Et /es fèpt ans de nouveau purgatoire !
Vraiment fans toi j'étois joli garçon $
C'eil cinq cents francs que je gagne : allons boire.
.? -— ^-qj^fi*'*»