‹ Poésies diverses, ou, Recueil de différentes pièces de cet auteurChapitre 47 sur 61 · LE LABYRINTHE DU CŒUR · texte numérisé non relu

LE LABYRINTHE DU CŒUR

ous ton règne orageux , fugitive jeunette ,

Tout m'étoit l'objet d'un defir } Dans les excès du vin 8t de faufte tendrefTe ,

Je croyois goûter le plaifîr.

Je l'eflleurois \ enfant de la délicatefîê ,

Il fuyoit, m'échappoit fans cefTe ,

Quand j'étois prêt à le faifîr.

Pouvois-je le fixer, fans l'art de le choifîr ?

Amufèmens de toute efpece , Arts , fpe&acles & jeux , occupoient mon loifir J Ce calme partager, que la pafrlon laifle Au milieu des accès de la fièvre rraîtreife ; Des faux brïllans du goût j'aimois à m 'éblouir 5 Trille fort d'un mortel qui ne fait pas jouir! Mais dans un des momens où Piliufïon ceffe , Le jour de la raifon éclaira ma foiblefTe :

J'apperçus toutes mes erreurs , Et tel qu'on fe réveille, en fortant de l'ivrefîe f

La tête pleine de vapeurs,

Et le cœur en proie à la flamme , J'efTayai de porter le flambeau dans mon ame ,

Et d'en fonder les profondeurs.

Quels obliques détours dans cet obfcur dédale : Que de monftres à furmontcr !

Je vis l'orgueil, hydre fatale %

Qui renaît, plus à redouter Après le coup mortel qu'on a cru lui porter. La gloire de lauriers & d'encens affamée ,

Chimère aux yeux étincellans ,

Qui parmi des flots de fumée

Exhale quelques» feux trembians.

La vengeance, affieufe gorgone , Que la haine foutient , que la cruauté fuit, Qui les ferpens en tête, ainfï que Tifïphone, D'un feul de fes regards pétrifie & détruit.

Le préjugé , nouveau protée , Qui fouvent terralTé , fe relevé en vainqueur

Sous diverfes formes empruntées , Et courbe les humains fous le joug de l'erreur)

Et toi , fyrene enchanterefTe , Qui par les doux accens de ta perfide voix 5

Soumets à d'odieufes loix

Et la jeunette & la vieiilefTe , Volupté , quel mortel peut triompher de toi ? Ii faut, pour te combattre, êtrefourd, infenfible. Et détourner les yeux d'un attrait invincible,

Ou plutôt fuir avec effroi :

En vain , lorfque tu nous appelles , Par les nœuds les plus forts nous fommes enchaînés» Ils cèdent : nous volons dans tes bras infidèles , Ou des liens honteux 6c d'entraves cruelles

ï&3 Poésies

Nons nous trouvons environnés.

Par les armes de la morale Pefpérai de mon fein chafTer ces ennemis : Les dogmes faftueux que le portique étale , ; Dans mon eiprit bien affermis,

Me donnèrent un nouvel être }

Mais qui gagnai je? de l'humeur :

Farouche , atrabilaire , Se fier de le paroître , ArTeârant de braver le plaifir, la douleur, Sophifte pointilleux, cauftique, infociable, Je devins mifenthrope, & me crus raifonnable, L'imprudent fatyrique , en prodigant le feî ,

Ne fènt pas le fiel qui s'y mêle 5

Dans l'amertume de fon zèle ïi veut être nommé cenfeur univerfe! ; Maïs tôt ou tard frappé des traits qu'il envenime , S'il ceife de fronder Se le fiecle & les mœurs , L'humanité reprend l'empire légitime Dont le ciel a gravé la loi dans tous les cœurs ,

Elle feule de mes journées

M'apprit le véritable emploi :

A la fociété je ks ai deflinées , Me dit- elle : aime 5 ÔC fers ta patrie ÔC ton roi j Barbare , & malheureux qui ne vit que pour foi ! Sur fes fages leçons réglant donc ma conduite, Je me rendis utile , ÔC fortis de l'oubli.

Déjà trop plein de mon mérite , Imprudent, j'efpérois voir mon nom établi *

Dans le rang glorieux qui fait le nom d'élite,

Vains projets ! mes foins afîîdus 5

Mes fervices furent perdus j

Et je fortis de fervitude ,

En déreilant l'ingratitude.

Confus de tant d'égaremens 3 Voyant de toutes parts des écueils fur ma route > Je me précipitai dans l'abyme du doute , Où je me vis en butte à de nouveaux tourrnens. Il faut favoir douter : la craintive prudence , Pour arriver au vrai, fufpend Ces jugemens9 Et iaîfîe plus d'un jour vaciller la balance.

Mais flotter dans l'obfcurité , Pour paroître affranchi de la crédulité , N'ofer fe décider dans le cours de fa vie ,

C'efl moins chercher la vérité Que la tenir captive, après l'avoir fervie. On ouvre enfin les yeux: quels fruits de tant de {oIg%1 Lorfqu'à fe réformer on travaille foi-même ? On compte pour vertus quelques vices de moini»

En vain dans notre orgueil extrême Nous nous applaudiïfons , après de grands efforts 9 D'avoir fu réfifter à de foibles amorces ; C'efl l'âge qui nous calme , & l'ame acquiert des forces Aux dépens de celles du corps.

La raifon , flérile apanage, Souvent en meurilTant ne nous en fert pas mieux,

La vertu n'efl: pas fon ouvrage :

Des genoux chancelans , ÔC de trop foibles yeux $ Font modérer le pas à la fin du voyage :

Eil-ce donc là devenir fage ?

Par malheur, ce n'eft qu'être vieux.

Dans l'été des ans même, où tout fe pacifie ? Je fentois rallumer le feu des payions , Dont les froids documens de la philo fophie,

La gîace des réflexions , Et tout l'ennui verfé dans mon ame engourdie <

Avoient mal éteint l'incendie.

O divine amitié ! tu vins à mon fecours , Des bords du Phlégéton ta voix me fit renaître > Je fentis dans tes mœurs multiplier mon être , Et la paifible aurore éclaira mes beaux jours.

Mais mon cœur vafte & trop avide

De mouvemens délicieux , N'étoit pas tout rempli par un ami folide , Et dans fes entretiens tendres & gracieux,

Se trouvoit à regret du vuide.

Sans ofer confemir à mes vœux les plus doux ?r

Heureux , je foupirois encore :

Mais je vous vis alors , vous qu'en fecret j'adore. Et je ne délirai, je ne vis plus que vous. La beauté , les talens , l'efprit , le caractère ,

La bienfaifance , la candeur,

La gaieté décente & légère ,

La fimplické , la pudeur,

Et certe attrayante douceur,

Qui fans fard , & loin du myflere ,

Tempère à propos la rigueur

D'une réfêrve trop auliere.

Tels font vos traits , tel cit votre feul art de plaire £ Je ne pus éviter ion afcendant vainqueur,

Et je lus au fond de mon cœur ,

Que l'amitié la plus fincere

Sans vous ne pouvoit fatisfaire Le defir inquiet que j'avois du bonheur. Une confiante épreuve épura ma tendreïîe $ Soumis, refpe&ueux , j'efpérai du retour: Phénomène étonnant ! les foupirs de l'amour

Furent conduits par la fageffe.

Des folles parlions les autels abattus , LahTerent à votre place élever votre image, Et le fentiment feul décida mon hommage : Le tribut n'en eft dû qu'aux grâces , aux vertus : Daignez le recevoir au gré de mon envie , Et je vais commencer à jouir de la vie.

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