LE LABYRINTHE DU CŒUR
ous ton règne orageux , fugitive jeunette ,
Tout m'étoit l'objet d'un defir } Dans les excès du vin 8t de faufte tendrefTe ,
Je croyois goûter le plaifîr.
Je l'eflleurois \ enfant de la délicatefîê ,
Il fuyoit, m'échappoit fans cefTe ,
Quand j'étois prêt à le faifîr.
Pouvois-je le fixer, fans l'art de le choifîr ?
Amufèmens de toute efpece , Arts , fpe&acles & jeux , occupoient mon loifir J Ce calme partager, que la pafrlon laifle Au milieu des accès de la fièvre rraîtreife ; Des faux brïllans du goût j'aimois à m 'éblouir 5 Trille fort d'un mortel qui ne fait pas jouir! Mais dans un des momens où Piliufïon ceffe , Le jour de la raifon éclaira ma foiblefTe :
J'apperçus toutes mes erreurs , Et tel qu'on fe réveille, en fortant de l'ivrefîe f
La tête pleine de vapeurs,
Et le cœur en proie à la flamme , J'efTayai de porter le flambeau dans mon ame ,
Et d'en fonder les profondeurs.
Quels obliques détours dans cet obfcur dédale : Que de monftres à furmontcr !
Je vis l'orgueil, hydre fatale %
Qui renaît, plus à redouter Après le coup mortel qu'on a cru lui porter. La gloire de lauriers & d'encens affamée ,
Chimère aux yeux étincellans ,
Qui parmi des flots de fumée
Exhale quelques» feux trembians.
La vengeance, affieufe gorgone , Que la haine foutient , que la cruauté fuit, Qui les ferpens en tête, ainfï que Tifïphone, D'un feul de fes regards pétrifie & détruit.
Le préjugé , nouveau protée , Qui fouvent terralTé , fe relevé en vainqueur
Sous diverfes formes empruntées , Et courbe les humains fous le joug de l'erreur)
Et toi , fyrene enchanterefTe , Qui par les doux accens de ta perfide voix 5
Soumets à d'odieufes loix
Et la jeunette & la vieiilefTe , Volupté , quel mortel peut triompher de toi ? Ii faut, pour te combattre, êtrefourd, infenfible. Et détourner les yeux d'un attrait invincible,
Ou plutôt fuir avec effroi :
En vain , lorfque tu nous appelles , Par les nœuds les plus forts nous fommes enchaînés» Ils cèdent : nous volons dans tes bras infidèles , Ou des liens honteux 6c d'entraves cruelles
ï&3 Poésies
Nons nous trouvons environnés.
Par les armes de la morale Pefpérai de mon fein chafTer ces ennemis : Les dogmes faftueux que le portique étale , ; Dans mon eiprit bien affermis,
Me donnèrent un nouvel être }
Mais qui gagnai je? de l'humeur :
Farouche , atrabilaire , Se fier de le paroître , ArTeârant de braver le plaifir, la douleur, Sophifte pointilleux, cauftique, infociable, Je devins mifenthrope, & me crus raifonnable, L'imprudent fatyrique , en prodigant le feî ,
Ne fènt pas le fiel qui s'y mêle 5
Dans l'amertume de fon zèle ïi veut être nommé cenfeur univerfe! ; Maïs tôt ou tard frappé des traits qu'il envenime , S'il ceife de fronder Se le fiecle & les mœurs , L'humanité reprend l'empire légitime Dont le ciel a gravé la loi dans tous les cœurs ,
Elle feule de mes journées
M'apprit le véritable emploi :
A la fociété je ks ai deflinées , Me dit- elle : aime 5 ÔC fers ta patrie ÔC ton roi j Barbare , & malheureux qui ne vit que pour foi ! Sur fes fages leçons réglant donc ma conduite, Je me rendis utile , ÔC fortis de l'oubli.
Déjà trop plein de mon mérite , Imprudent, j'efpérois voir mon nom établi *
Dans le rang glorieux qui fait le nom d'élite,
Vains projets ! mes foins afîîdus 5
Mes fervices furent perdus j
Et je fortis de fervitude ,
En déreilant l'ingratitude.
Confus de tant d'égaremens 3 Voyant de toutes parts des écueils fur ma route > Je me précipitai dans l'abyme du doute , Où je me vis en butte à de nouveaux tourrnens. Il faut favoir douter : la craintive prudence , Pour arriver au vrai, fufpend Ces jugemens9 Et iaîfîe plus d'un jour vaciller la balance.
Mais flotter dans l'obfcurité , Pour paroître affranchi de la crédulité , N'ofer fe décider dans le cours de fa vie ,
C'efl moins chercher la vérité Que la tenir captive, après l'avoir fervie. On ouvre enfin les yeux: quels fruits de tant de {oIg%1 Lorfqu'à fe réformer on travaille foi-même ? On compte pour vertus quelques vices de moini»
En vain dans notre orgueil extrême Nous nous applaudiïfons , après de grands efforts 9 D'avoir fu réfifter à de foibles amorces ; C'efl l'âge qui nous calme , & l'ame acquiert des forces Aux dépens de celles du corps.
La raifon , flérile apanage, Souvent en meurilTant ne nous en fert pas mieux,
La vertu n'efl: pas fon ouvrage :
Des genoux chancelans , ÔC de trop foibles yeux $ Font modérer le pas à la fin du voyage :
Eil-ce donc là devenir fage ?
Par malheur, ce n'eft qu'être vieux.
Dans l'été des ans même, où tout fe pacifie ? Je fentois rallumer le feu des payions , Dont les froids documens de la philo fophie,
La gîace des réflexions , Et tout l'ennui verfé dans mon ame engourdie <
Avoient mal éteint l'incendie.
O divine amitié ! tu vins à mon fecours , Des bords du Phlégéton ta voix me fit renaître > Je fentis dans tes mœurs multiplier mon être , Et la paifible aurore éclaira mes beaux jours.
Mais mon cœur vafte & trop avide
De mouvemens délicieux , N'étoit pas tout rempli par un ami folide , Et dans fes entretiens tendres & gracieux,
Se trouvoit à regret du vuide.
Sans ofer confemir à mes vœux les plus doux ?r
Heureux , je foupirois encore :
Mais je vous vis alors , vous qu'en fecret j'adore. Et je ne délirai, je ne vis plus que vous. La beauté , les talens , l'efprit , le caractère ,
La bienfaifance , la candeur,
La gaieté décente & légère ,
La fimplické , la pudeur,
Et certe attrayante douceur,
Qui fans fard , & loin du myflere ,
Tempère à propos la rigueur
D'une réfêrve trop auliere.
Tels font vos traits , tel cit votre feul art de plaire £ Je ne pus éviter ion afcendant vainqueur,
Et je lus au fond de mon cœur ,
Que l'amitié la plus fincere
Sans vous ne pouvoit fatisfaire Le defir inquiet que j'avois du bonheur. Une confiante épreuve épura ma tendreïîe $ Soumis, refpe&ueux , j'efpérai du retour: Phénomène étonnant ! les foupirs de l'amour
Furent conduits par la fageffe.
Des folles parlions les autels abattus , LahTerent à votre place élever votre image, Et le fentiment feul décida mon hommage : Le tribut n'en eft dû qu'aux grâces , aux vertus : Daignez le recevoir au gré de mon envie , Et je vais commencer à jouir de la vie.
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