A QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON
Conte,
JLj?ans un hameau âeD très-voilîn ,
Paffoit gaillardement fes jours maître Jérôme 5 Un peu pailiard , à cela près , bon homme» Une chaumière, une vigne , un jardin , Voilà fon héritage \ 6c de chaque femaine5 Sans fe donner beaucoup de peine , Il attrapoit gaiement la fin.
ÏLfuivoit fon penchant fans nulle défiance ; Des enfans d'Efculape il prifoitpeu l'engeance, Et très-bien s'en trouvoit : cafle , manne , ou féné ? Ne troubloient point chez lui l'ordre du déjeuné 3 Avec ce régime, mon rulTre Entrecenoit de belles dents , Qui parohToient, quoiqu'au vingtième iuilre ^ Avoir bravé les injures du rems.
Par une longue expérience , Il s'étoit fait très-grand renom D'efprit, de favoir, de prudence 5 Tous les villages du canton
zo6 Poésies
Mettoîent en lui fa confiance ;
Et préjugé paffe fcitnce.
Sur un cas épineux , fur ceci , fur cela ,
On aiîôit cdnfulter notre homme ; Le faint père n'eft pas plus écouté dans Rome \
Que Mons Jérôme l'étoit là :
Il avoit fu de fa rubrique
Si bien entêter fes voilais ,
Que fillettes en fa boutique , Sans le moindre fcrupule, alioiçnt tous les matins Prendre avis du barbon pour entrer en ménage :
Enfin, de tout ce tripotage
Le diable fut tirer profit} Car aux pauvres humains pour faire du dommage^
Le malin veille jour & nuit.
À fon exemple auffi notre vieux drille Guettoit toujours \ Se fous fa fou^uenille, Ses cheveux gris cachoient un verd gaîand 3
De pucelages fort friand :
Entre quatorze & quinze il prenoit une fille ? Vous la trouffoit ? St de fil en aiguille ,
La violoit fans dire quoi \
Fût-elle , ou non , laide ou gentille : Pucelles lui falloit, de ces morceaux de roi* Si fille neuve l'eft, & ne vois point pourquoi Je croirois au rebours, que femme bien ilylée, Plaît cent fois mieux , en l'amoureux ébat , Qu'une pauvre innocente aflez mal enfilée
DIVERSES, ao7
Pour la première fois ; car enfin on combat ;
On en fait du moins la grimace j Qui diroit le contraire auroit mauvaifè grâce , Ne feroit à mes yeux qu'un fat , Qui n'eût jamais tâté de cette chafTe.
Pour moi , qui fuis amoureux comme un chat, J'aime mieux cul gentil , qui , battant la mefure $ Tantôt levé, tantôt abat Le vafe de dame nature , Et de flots de plaifirs inonde le grabat , Quepucelle qui pleure ou gémit, ou murmure. Qui d'amour ne fâchant ni le ton, ni l'allure ^ Au milieu du coït garde le célibat :
C'eit là mon goût , s'il faut que je le dife, Mais revenons à notre barbe grife ^ Des amans furannés le plus digne héros , Pour qui la Fillon à Paphos Eût jadis fait confacrer une églife, Si de fon tems il eût vécu , Et fe fût fait une chemife Des poils que Mons Jérôme eût cédés de fon c. * • On ne doit point dédaigner ce qui frife : Lifez la fable , & verrez que jadis Les araignées en travaillèrent 5 Je fuis vrai dans ce que je dis.
Enfin , enfin , des chercheufes d'avis , Chez Jérôme fe préfenterent $ Tant $C tant par fes mains paflerent >
io8 Poésies
Qu'à la fin les voifîns en furent avertis .}
Dieu fait comment voifines en jaferent.
Telle à fa mère en pleurs contoit l'événement : Telle à fon confefleur, telle autre à fon amant j Si bien qu'après avoir recueilli toutes chofes , Rairemblé tous les Ji, les pourquoi , les comment j
On découvrit le. pot aux rofes.
Je vous laiffe à penfer quelle fut la rumeur
D'un bout de ce village à l'autre ; Chacun jetoit la pierre au bon dévirgineur. Votre fille l'eft-elle ? Oui , commère. Et la vôtre ? La mienne aufîi vraiment : voilà le mal.
Motus y point tant de bacchanal, Ditaufïï-tôt le greffier du village ^ La hart lui dit , dreffons un bon procès-verbal ^ Dès demain notre homme eft en cage.
Mais comme il faut, en cette occafîon , Des pièces de conviction , Au greffe envoyez- moi vos filles ; Foi de greffier, j'en aurai très-grand foin ; Il nous faut fous la main les pièces au befoin : L'endroit eft bien armé de verroux & de grilles , Ne craignez rien. Ah ! mes amis , Si l'on mettoit pareils dépôts au greffe , Je voudrois dès demain en être le commis. Mais voilà bien du bruit ! quel crime a t-on commis < Pucelages croqués , on les ente , on lés greffe , Car ils font fruits 3 de plus ? fruits de l'Amour ,
PuifqiîC
Puifque c'eft l'Amour qui les croque.
Si fur la qualité par hafard j'équivoque, Que Tort me redrefle à mon tour»
O Vénus ! c'eft toi que j'invoque 5 Toi qui pour nos plaifirs les fis , Jufqu'à celui de Marie Alacoque , Qu'on a claffé parmi les rabrougris :
Sont-ils fleurs? font-ils fruits? explique-moi la chofe$ L'un le dit artichaud , l'autre le nomme rofe j Ah ! je l'appellerôîs un dieu lorfque j'y fuis. Mais je m'écarte : en vers ainfï qu'en profe, De ces riens au lecteur évitons les ennuis. Bref, que devint Jérôme ? hélas ! on le décrète $ Et d'abord , fans perdre un moment, Archers en campagne, on l'arrête 5 On le juge, Dieu fait comment.
Il en appelle au parlement y Et le voilà déjà fur la feKette , * Fier comme un coq qui vient d'appaifer fon tourment.
On l'interroge , on le confronte :
Devant le fanhédrin du tout il fait l'aveu , Et fur fon front aucun fîgne de honte $ Ains au contraire , ôc le regard en feu , Au fond, meflieurs , dit-il, ceci doit être un jeu,
Grâce pour moi nature vous demande j Elle n'a point encore retiré fon enjeu : Chaque jour à Vénus je porte mon offrande ,
2io Poésie
Où tout le jour je fuis en défarroi i Néceflîté n'a point de loi , Sur-tout quand nature commande :
Malgré le poids des ans , elle eft forte chez moi §■ Vous m'en parlez, &: voilà que je b. . . .
Vous-mêmes , dites-moi pourquoi 5 Car nul objet ici ne i'afFriande.
Que la providence eft grande !
Ah ! s'il m'en arrivoit autant, Dit un vieux juge en marmotant :
Pour pareil fait, quoi ! faut- il qu'on le pende ?' La loi le veut , nature ne veut pas : Depuis trente ans onc ne fut en ce cas : Je n'aime pas, dit- il tout haut, que l'on répande Le fang humain, à moins que cène foiten blanc z Hors de cour? cria- t-il, trouiTant fa houpelande.
Un jeune magiftrat fe levé de fon banc, Et dit : y penfez-vous, mes très-dignes confrères ! Peut-on traiter ainfi de pareilles affaires ? Vous êtes^par trop indulgens Pour les vieillards qui dépucellent :
Que ferons-nous, nous autres jeunes gens? Si les barbons , à notre dam, s'en mêlent ? Il eft coupable, on l'a bien entendu; Pour crime tel, point de miféricorde , Ipfo facïo , qu'il foit pendu. . .
Saufenfuite à revoir fon procès. A la corde 3 Dit Jérôme : de moi s'il avoit dépendu» -. .-
D ï V E i S E S^ Ml
Mais 9 de grâce , voyez comment il eft tenduo
Ah ! que plutôt on me le torde ;
Le jour que le ciel nous accorde , Par où je le reçus , par là l'aurai rendu : Ah ! meffeîgneurs , voyez s'il mérite indulgence»
Il retournoit fi bien Cd chance ,
Qu'hors de procès on l'auroit mis , Sans les jeunes fuppôts de la pau/re Thémis , Qui , pour la mort, fit pencher la balancer Aux arrêts du deftin Jérôme enfin fournis , Entre les mains des archers eft remis ,
Et vers le gibet s'achemine,
Toujours en l'air. Parens , amis,
Fille , femme , voifin j voifine , Tous pour le voir accourent au galop j
Chacun difoit i Bonté divine, Que n'avons-nous chez nous ce qu'il avoit de trop î Pour avoir mis fon bondon dans la bonde, Chofe bien naturelle , on alloit à la fin
L'expédier pour l'autre monde.
Dans cette nef fi vagabonde , Sais tu, foible mortel, quel fera ton deftin \
Pendu : tout le monde peut l'être ,
Et l'honnête homme & le coquin j Cela dépend d'un faux témoin , d'un traître, Jérôme eft fur l'échelle. Il s'élève foudain , Parmi les afliftans , une rumeur fi grande , Que l'on touche au moment d'une fédition î
tu Poésies
A haute voix tout le peuple demande
Que l'on fafle furfeoir à l'exécution -7
Et dans cette agitation ,
Voilà mon B encor qui b ... .
Femmes de confeiilers , femmes de préfidens 7
En enrageant entre les dents , De n'avoir jamais vu chez elles tel prodige ,
Et lui rendant hommage lige , Voulurent qu'à l'inftant on écrivît en cour j
Ce qui fut fait. L'affaire mife au jour ,
Y fit encor plus de bruit qu'au village ,
Et femmes du plus haut parage S'intérefTerent tant pour ce dévirginertr , Qu'il eut fa grâce , 6c fon nom en honneur
Parmi toutes ces connoifleufes.
Filles des champs, en vérité ,
Difoit l'une , font trop heureufes.
Je jurerois qu'il n'a jamais raté , Difoit l'autre : il tiendroit de la divinité , De ne jamais rater \ c'eft , dit-on , impoflîble , Quoi qu'il en foit, Jérôme eft un homme terrible :
David , Samfon , tous ces gens là , Dont faftueufement les noms ornent la Bible ,
Certainement ne valoient pas cela.
Oui , difoit la duché (Te j oui , fi la providence ?
Les eût conduits pour un inftant, Comme Jérôme aux pieds de la potence y Ils feroient tous rentrés dans le néant ;
Et tout ce qui s'enfuit, reprit, avec décence , Une vieille marquife : on en dit tant St tant, Que de le voir chacune eut grande envie.
On follicke, on Te cotife enfin , Sa grâce part, notre homme eft en chemin 5 Arrive ayant en l'air l'inilrument dévie , Dieu fait comme on reçut un pareil troubadour, Et de fon flageolet quelle fut l'harmonie ^ Jeune ou vieille , fraîche ou momie , La femme de commis, la foubrette de cour,
Tout voulut l'avoir à fon tour ,
Et cela fans cérémonie , "Comme on le voit à préfènt chaque jour :
Mais ce n'étoit pas pucelage,
Ains au contraire , direz-vous j
Il devoit s'y perdre. Entre nous, La crainte du gibet l'avoit rendu plus fage,
Et je vous dirois à mon tour ,
Au village , comme au village ,
A la cour comme à la cour.
On ne parîoit que de Jérôme :
D'un digne maréchal c'étoit le fécond tome*
Pareilles gens font rares aujourd'hui :
Chez lui tout plut en abondance }
Préfens, bon vin, grande bombance 5 Toujours en l'air , ou toujours dans l'étui, Que de plaifir ! ah, que n'étois-je lui !
J'en aurois pris très-bonne dofe.
eu
A ces muguets couleurs de rofe , On préféra notre barbon.
Convenez donc qu'à quelque chofe, Ami lecteur 3 malheur eftbon.
^a===sBssa== ^-=^£j£=
ÉPIGRAMME
,UX pieds d'un vieil hermite , un jeune adolescent, ï^e carême dernier, dit en fe co.nfefTa.nt % Que par un accident finiftre, Dont il avoir bien du regret , *
Il avoit trois fois en fecret F. ... la femme d'un miniftre0 Alors le bon hermite, homme plein de favoir, Lui dit, f. ... . une femme eu un crime bien note.
Quand c'eft celle d'un catholique \ Lorfqu'on s'en dit coupable, à l'inftant je frémis 3
Mais pour celle d'un hérétique , Bo o 0 « c'eft autant de pris fur l'ennemL