‹ Poésies diversesChapitre 36 sur 47 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Et les sanguinaires acteurs ?

O mon Dieu 1 la fâcheuse chose Est-il possible que l'on croie

Que votre majesté m'impose ! Les étranges malheurs de Troie,

C'est justement m'égratigner Dans lesquels j'ai si bonne part ?

Un endroit qu'on fera saigner. Est-il Dolope assez pendard,

Voulez- vous donc que je vous die Myrmidon, d'Ulysse gendarme,

La pitoyable tragédie Qui soit assez chiche de larme j

Dont les Grecs furent les auteurs Pourn'enverserpasunpetit

SOARRON

A ce pitoyable récit ?

Mais la nuit est bien avancée, Elle s'en va bientôt passée ; Vos lampes tirent à la fin, Et pour moi, sans faire le fin, Je dormirais de bon courage, Sans le sot conte où l'on m'engage.

Vous-même vous dormiriez bien ; Outre que tous ces gens de bien Ont peine à soutenir leur tête, Et, sous quelque prétexte honnête Voudraient bien qu'il leur fût [permis D'être dans leur lit endormis. »

Didon dit : « Vous avez beau dire ; Haranguez vitement, beau sire, Sans tant tourner autour du port ; jEneas dit : « Je suis un sot, Et vous allez être servie. »

Quoique Hector eût perdu la vie, Les assiégés faisaient si bien, Que les Grégeois ne faisaient rien Que se lasser et se morfondre.

Tout semblait les vouloir confondre C'est-à-dire rendre confus.

Les Troyens leur faisaient refus De leur rendre madame Hélène, De s'en retourner à Mycène, Tous délabrés et tous pieds nus, Plus vite qu'ils n'étaient venus, Ils ne s'y pouvaient bien résoudre ; Mais aussi d'en vouloir découdre, Quoiqu'ils fussent très belliqueux, Avec gens qui l'étaient plus qu'eux, Etant lassés de tant d'années, Et maltraités des destinées, Ils y trouvaient quelque danger Gens qui savent leur pain manger Savent bien aussi se défendre ; Tellement que, bien loin de prendre Vengeance du rapt de Paris, Ils couraient risque d'être pris.

Leurs soldats, dans leurs palissades Avaient visages de malades, Et les nôtres, dans leurs maisons, Etaient gras comme des oisons.

Tout leur camp était en désordre :

On n'y faisait que s'entremordre ; Leurs capitaines et soldats S'accordaient comme chiens et [chats Qui n'eut donc parié leur perte, Nous attaquant de force ouverte ?

Mais ils s'avisèrent enfin De vouloir jouer au plus fin :

Ils y trouvèrent mieux leur compte Et par là nous eûmes la honte De nous voir réduits aux abois

Par un simple cheval de bois.

Il plut donc à la Destinée Qu'ils fissent une haquenée (Si vous voulez, cheval de pas ; Lequel des deux n'importe pas).

Par ce prodigieux ouvrage, Ida perdit tout son ombrage ; Tous ses sapins prirent le saut, Ou, pour le moins, bien peu s'en faut Pallas même y prit la cognée, Pour faire de l'embesognée ; Aussi fut ce maître dada Aussi grand que le mont Ida.

Je ne sais comment diable ils firent:

Dans ce grand cheval ils bâtirent Toutes sortes de logements, Sans oublier des aisements ; Puis, de munitions et d'armes, Et de leurs plus hardis gendarmes Tous altérés de notre sang, Ils emplirent le vaste flanc De cette bête à large échine.

Que maudite soit la machine, Et le vilain qui l'inventa, Et la femme qui l'allaita, Et le mari de cette femme, Et toute sa famille infâme ; Et, pour n'en faire à tant de fois, Les Grégeoises et les Grégeois I Ayant donc fait ce grand colosse, Cette prodigieuse rosse, Qu'ils disaient, pour couvrir leur jeu Etrenne offrande ou bien un vœu Pour leur prompt retour dans la [Grèce Qui diable eût deviné la pièce, Et que ses larges intestins Eussent des soldats clandestins, Et tant de belle infanterie, Ou bien plutôt cavalerie, Puisqu'ils étaient tous à cheval ?

Nous crûmes donc ce bruit fatal, Et que l'ennemi faisait gille (1) Sans plus songer en notre ville ; Et de fait, une belle nuit, Ils gagnèrent, sans faire bruit, Une petite île célèbre Par notre aventure funèbre, De qui Ténédos est le nom ; Autrefois riche et de renom, Mais, depuis cette longue guerre, Une très-malheureuse terre, Où le moindre petit vaisseau A peine se fournirait d'eau.

(1) S'enfuyait, se retirait précipitamment.

VIRGILE TRAVESTI

Là, leur flotte s'étant cachée, Chacun voulut voir la tranchée Et ce fameux camp d'où sortaient Ceux qui si souvent nous battaient Petits et grands, remplis de joie, Portèrent leur nez hors de Troie, Et visitèrent les quartiers Dont ils se pensaient héritiers.

On s'entr'apprend, on s'entre- [montrej Ici se fit un tel rencontre (1 ) Et là se fit un tel combat.

Chacun bien du pays y bat, Chacun y dit sa râtelée (2) ; Là campait le fils de Pelée ; Là le Dolope et Myrmidon.

Mais tous admirèrent le don Par eux fait à Pallas la sage, Comme entreprise de courage.

La peste ! comme on le brûlait, Si l'on eût su qu'il recelait, Pressés comme harengs en caque , Par la ruse du roi d'Ithaque, Des Grecs les plus hardis soudards, Armés de piques et de dards !

Timetes, pour faire l'habile, Dit : « Il faut le mener en ville, Et que ce colosse si beau Serve d'ornement au château. »

Voilà ce qu'avança le traître, Soit qu'il fût, comme tout peut être Par nos ennemis suborné.

Capis et les têtes plus saines Lui dirent : « Vos fièvres quartaines 1 Il faut bien plutôt le brûler, Au lien de l'y faire rouler.

Le grand Jupiter nous en garde !

Que savons-nous ce qu'on nous

[garde En ce gros ventre rebondi ?

Encore une fois, je le dis, Ou je suis d'avis que l'on sonde Cette machine si profonde, Ou, qu'avec de beaux charpentiers On me la mette par quartiers Ou qu'on lui donne la fumée Avec paille mal allumée :

Les plus pressés éternueront, Et les autres découvriront .

Grèce, ainsi sottement enclose, Nous coûtera fort peu de chose, Et nous la pourrons étouffer Et du même temps nous chauffer.

En cet embarrassant rencontre L'un fut pour et l'autre fut contre.

Là-dessus Laocoon vint, Suivi de Troyens plus de vingt, Et, s'approchant de l'assemblée, Il cria d'une voix troublée :

« La peste vous casse le cou 1 Je crois que tout le monde est fou, Ou pour le moins en rêverie (1) Quand vous auriez une écurie Bastante (2) pour tel animal, L'y recevoir vous feriez mal Tout ceci n'est qu'un artifice.

Je connais trop l'esprit d'Ulysse, Pour croire que ce fin matois Ait ainsi dépensé du bois Seulement pour nous faire rire.

Cet ouvrage que l'on admire Est quelque tour de l'ennemi, Dangereux en diable et demi.

Le Grec, opiniâtre en mule, Afin de mieux sauter recule, Défions-nous de ses présents, Très dangereux, quoique plaisants.

Croire sottement leur retraite, C'est avoir la tête mal faite :

Cette grande masse de bois, Cet ouvrage de tant de mois, Ce cheval à la riche taille, Vient reconnaître la muraille.

Dans son ventre, pour nos péchés, Soldats sont peut-être cachés, Qui, nous ayant coupé la gorge, Gais comme des pourceaux dan s [l'orge, Ou bien qui pissent dans du son, D'une pitoyable façon De tous nos biens feront ripaille Pour moi je n'attends rien qui vaille Du Grec devenu libéral, Ni de ce grand vilain cheval. »

Cela dit, d'une lance gaie, Il fit au cheval une plaie.

Son vaste ventre en retentit ; Plus d'un Grégeois en émeutit (3) Car on a su depuis la chose.

Certes ce ne fut pas sans cause; Ulysse a confessé depuis Que ce coup lui fit un pertuis Droit au beau milieu de la panse; Il en fut quitte pour la transe, Et pour s'écrier : « Je suis mort »

(1) \ l'époque de Scarron, ce mot était du masculin.

2) Dit tout ce qu'il sait.

(1) En délire.

(2) Assez grande.

(3) Plaisanterie chère à Scarron et dont on devine le sens !

Dont un chacun le blâma fort.

Il voua plus d'une chandelle Pour l'avoir échappé si belle.

Plus avant de quatre ou cinq doigts Monseigneur le cheval de bois Allait servir de feu de joie A la délivrance de Troie.

Ilium encore serait, Et le bon Priam régnerait.

Mais la fatale destinée Avait notre perte ordonnée, Et les habitants du cheval Eurent plus de peur que de mal.

Un grand bruit fit tourner la Et laisser cette grande bête [tête.

A tout ce peuple irrésolu.

Un jeune homme de coups moulu, Et lié d'une grosse corde, Criant bien fort miséricorde, Par les pâtres qui l'avaient pris, A grande rumeur et grands cris, Etait amené vers la ville.

Ce Grec, des Grecs le plus habile, Et le plus propre à décevoir, S'était premièrement fait voir, Et puis après laissé surprendre, Résolu de se faire pendre En homme d'honneur sans crier ; }u, par un tour de son métier, De donner notre pauvre Troie A ses concitoyens en proie.

Ces pâtres s'empressaient beaucoup Pensant avoir fait un beau coup Hélas 1 de ce beau coup qu'ils firent, Comme nous ils se ressentirent.

Ils mirent donc devant le roi Ce prisonnier tout hors de soi, Ou du moins qui feignait de l'être.

Chacun s'approche de ce traître; A force de s'entrepousser, On pensa le roi renverser.

Le matois,tout couvert de larmes, A l'aspect de tant de gendarmes Qui demandaient à le berner, Fit semblant de s'en étonner.

Priam, des hommes le plus sage, Afin de lui donner courage, Le délia, le rassura, Et tout le monde conjura Qu'on ne lui fît nulle incartade Il en reçut une embrassade Entre le pied et le genou ; Car de se jeter à son cou, Le drôle savait trop son monde.

Notre bon prince, à l'âme ronde (1)

Faisait si peu du quant à moi, (1) Que quand il eût fait, sur ma foi, Quelque chose encore de pire, Le bon roi n'en eût fait que rire.

Le Grec, par ce trait de bonté, Parut comme ressuscité, Et puis (admirez son adresse, Et jugez par cette finesse Combien les Grecs sont dangereux), Il dit, faisant bien le pleureux 1 « Hélas ! hélas ! en quelle terre Ne trouverai- je point la guerre, Si je suis des amis chassé Et des ennemis menacé ?»

Là-dessus il se mit à braire.

Priam, prince très débonnaire, Sitôt qu'il le vit braire ainsi, Se mit bien fort à braire aussi.

Quelques Troyens, voyant leur maître Braire autant et plus que ce traître, Afin de bien faire leur cour, Se mirent à braire à leur tour. La pleurerie étant cessée, Et toute colère chassée Par cette lamentation, Chacun en eut compassion.

On l'exhorta de ne rien craindre, Et de nous déclarer sans feindre Quel rang chez les Grecs il avait Et tout ce que d'eux il savait.

Feignant de ne craindre plus rien.

Priât qu'on lui donnât à boire, Pour mieux achever son histoire ; Priam quêta parmi nous tous Environ quinze ou seize sous.

Tandis qu'on alla quérir pinte, Il reprit son histoire feinte, Et nous dit : « Les Grecs confondus Ou, si vous voulez, morfondus Devant vos vaillantes murailles, N'avaient plus que des cœurs [d'ouailles(2) Au lieu de leurs cœurs de lions.

Eux qui, de plusieurs Iliums Eussent cru la conquête aisée Voyaient leur puissance épuisée Devant une seule Ilium.

D'infortunes un million, Peste, famine, et tant de pertes A souffrir, outre les souffertes Par les soldats de Priamus, Les rendaient certes bien camus

(1) Bonne et franche.

(1) Faisait, si peu d'embarras.

(2) Moutons.

VIRGILE TRAVESTI

Les soldats et les capitaines Tournaient la tête vers Mycènes, Soupiraient après le retour Qu'ils espéraient de jour en jour.

Les chefs, sans crédit ni puissance, Les soldats, sans obéissance, Les uns et les autres tout nus, Mal payés et mal reconnus, Emplissaient le camp de murmures »

Au général disaient injures ; Le pauvre petit froid au-cu Maudissait cent fois le cocu, Comme aussi sa putain de femme, Qui causait cette guerre infâme.

Si l'on leur en disait un mot, Ils disaient; « Vous êtes un sot. »

Cent fois le camp plia bagage, Et cent fois un cruel orage, Qui ne promettait que la mort, Retint les navires au port, Entre autres, la rude tempête, Et comme elle troubla la fête (1) Que l'on fit quand, après six mois, Fut fini le cheval de bois !

Les vaillants autant que les lâches Pleuraient partout comme des [vaches.

On n'entendait que des hélas !

Le franc cocu de Ménélas [bre, Trembla bien fort en chaque mem.

Voyant le tonnerre en sa chambre Qui son pot de chambre rompit :

Il en pissa de peur au lit.

On s'assemble sur ce prodige, On s'en étonne, on s'en afflige.

Le pot de chambre visité, On trouva qu'il avait été Bien et dûment frappé du foudre :

Cela fit le conseil résoudre D'envoyer vers monsieur Phœbus, Qui ne parle que par rébus .

On choisit le sieur Euripile, Homme en pareil cas fort habile Qui partit dès le lendemain Pour Délos, bourdon à la main.

Voici, par une sarbacane, Ce que lui dit, en voix de cane, La prophétesse, après avoir Sur le trépied fait son devoir, C'est-à-dire nue en chemise, S'être longtemps tenue assise, Ses deux jambes écarquillant :

Cela lui rend le sang bouillant, Et lui fait bien enfler la gorge, Tant le Dieu dont elle regorge

(1) Phrase inintelligible.

Lui rend le dedans confondu Jusqu'à tant qu'elle l'ait rendu.

Mais, bien mieux que moi qui trop [cause, Vous savez peut-être la chose.

Voici ce qui fut rapporté De la part du dieu consulté :

« Devant que de vous mettre en voie « Pour venir camper devant Troie, < Il vous a fallu sang humain « Pour vous rendre le ciel humain ; « Votre heureux retour en la Grèce « Doit s'acheter en même espèce :

« Une vierge il vous a coûté ; « Un homme doit être traité, « Sans différer, de même sorte, « Ou que le diable vous emporte, « Ce qu'assurément il fera, « Car tel est notre... » et cœtera.

« A cet oracle épouvantable, On vit bien que le misérable Ne pouvait être autre, sinon Le pauvre infortuné Sinon.

Calchas, étant ami d'Ulysse, Et de plusieurs crimes complice, Et parce que c'était Calchas Qu'on consultait en pareils cas, Ulysse en public lui demande Qu'il déclare tout haut l'offrande Dont on doit apaiser les Dieux.

L'hypocrite, baissant les yeux, Conjure que l'on lui pardonne S'il ne veut déclarer personne, Et qu'il aime bien mieux mourir Que de faire un homme périr.

Ulysse l'en blâme ; il s'en fâche.

Ulysse l'en presse ; il se cache, Durant dix jours ne paraît plus, Chez le même Ulysse reclus.

Un jour, comme par violence, Ulysse l'amène en présence Des princes grégeois assemblés, Tant de son absence troublés Que de prodiges à centaines Qui leur causaient fièvres quar- L'ayant donc ainsi ramené, Itaines.

Faisant bien fort du mutiné, On lui fait la même prière ; Il la refuse tout entière.

Ulysse l'appelle vaurien, Astrologue, magicien, Et prédiseur de choses fausses.

Calchas dit : « Ils sont dans vos [chausses (1)

(1) Ces* comm^ si Calchas répondait : «C'est vous qui êtes un vaurien, etc. »

Mais, pour le salut de nous tous, « Et non pas pour l'amour de vous, « Celui qu'il faut qu'on sacrifie, « Et que son corps on cendrifie, « S'appelle...» Hélas! il me nomma, Ou bien plutôt il m'assomma.

Chacun connut bien la malice Du devin Calchas et d'Ulysse, Et comme on jouait tout cela ; Chacun pourtant s'en consola, Chacun songeant qu'il pouvait être Ainsi que moi nommé du traître, Et que le sort sur moi jeté Les mettait tous en sûreté.

« Un sacrificateur m'empoigne Et sur moi se met en besogne :

M'ayant bien aromatisé, Et purgé, saigné, ventouse, On mit plus d'une savonnette A me rendre la peau bien nette ; On me peigna, lava, rasa.

On m'ajusta, poudra, frisa, Et ma tête, ainsi festonnée, D'un chapeau de fleurs fut ornée.

On dit qu'il me faisait beau voir.

Je feignis de tout mon pouvoir De prendre en gré le sacrifice Et d'aller content au supplice ; Je vous le confesse, pourtant, Jamais il ne m'ennuya tant.

( Le ciel d'un pareil mal vous garde ! ) Or on fit si mauvaise garde, Que je me sauvai finement, Il ne vous importe comment.

Je vous conjure par Hécube, Votre belle et chère succube, D'avoir compassion de moi.

— Aussi ferai-je en bonne foi, Lui dit Priam ; mais, en revanche De vous avoir, de ma main blanche Désembarrassé des liens Dont vous ont garotté les miens, Faites-nous savoir l'origine De cette puissante machine, Et si c'est pour bien ou pour mal Qu'ils ont bâti ce grand cheval ; Si c'est machine pour combattre Ou si ce n'est que pour s'ébattre; Si c'est une dévotion ; Enfin qu'elle est l'intention De nos ennemis et des vôtres, Puisque je vous reçois des nôtres. »

Sinon dit : C'est bien la raison, Et, sans commettre trahison, Je puis découvrir l'affaire, Quand je devrais aux Grecs déplaire:

Ce sont gens qui ne valent rien,

Et, de vrai, vous m'entendez bien.

Mais j'espère, pour récompense ' D'un secret de telle importance, Une charge en votre maison. »

Priam dit : « C'est bien la raison' Oui, de bon cœur je vous la donne Vous serez meneur d'Uione, Son quinola, son écuyer. »

Sinon dit : « C'est trop me paye;1*.»

Puis il nous dit : « Notre patrie Eut toujours grande idolâtrie, C'est-à-dire dévotion, Pour Pallas, et la nation L'a toujours eue assez propice Jusqu'au temps que le chien d'U- De Diomède accompagné, [lysse, Pensa qu'il aurait tout gagné, Si, par quelque bon stratagème, Et par quelque tour de Bohême, Ils tiraient le Palladium Hors des murs de votre Ilium.

Comme ils le dirent ils le firent ; Mais bientôt ils s'en repentirent.

Ce fut un fort beau coup de main ; Mais, par malheur, de sang humain L'image de Pallas volée Par quelqu'un d'eux fut maculée, Dont fut bienjplus qu'on n'eût pensé Le saint simulacre offensé.

Sitôt qu'on découvrit sa face, Elle nous fit une grimace Qui ne nous promit rien de bon. Au très-prudent Agamemnon Elle fit la moue et la figue, (1) De quoi ce grand chef de la ligue Garda, de honte et de dépit, Durant quatre ou cinq jours le lit.

Sueur de sang découla d'elle, Chose qui n'est point naturelle ; On vit ses yeux étinceler, Et d'elle on sentit exhaler Odeur qui n'était pas divine.

Elle branla sa javeline, De sa palme le nez brida A qui de trop près l'aborda ; Enfin elle fit tant la bête, Qu'elle nous embrouilla la tête.

Calchas, là-dessus consulté, Jura qu'on avait tout gâté, Qu'il fallait retourner en Grèce, Faire un camp nouveau pièce à pièce Lever vitement des gens frais, Et revenir, sur nouveaux frais, De plus belle faire la guerre ;

(1) Faire la figue : se moquer

VIRGILE TRAVESTI

Mais qu'il fallait en cette terre Bâtir ce grand cheval de bois, Ce que l'on pouvait en six mois, Pour faire à Pallas une offrande ; Qu'il la fallait faire ainsi grande, Afin qu'on ne la pût rouler, Faire avancer ni reculer, Entrer par porte ni muraille ; Enfin la faire d'une taille Effroyable pour sa longueur, Largeur, hauteur et profondeur, Afin qu'étant tout immobile, Elle ne put entrer en ville.

Car voici ce que dit Calchas, Et de ceci faites grand cas :

4 Si cette monstrueuse bête, « Au lieu d'être reçue en fête f « Et d'être en vénération, « Est, je ne vous dis pas brisée, « Je dis seulement méprisée, « Les Troyens s'en repentiront « Et les bouts des doigts s'en mordront, « Et nous ferons bientôt de Troie « Un très-horrible feu de joie. »

Car des Dieux il est arrêté Qu'étant reçue en la cité, Votre cité bientôt, par guerre, Sera maîtresse de la terre, Et les tout-puissants Phrygiens Verront les Grecs dans leurs liens.»

Voilà ce que de lui nous sûmes, Ce que, trop idiots, nous crûmes ; A cause que la chose plut, On crut de lui ce qu'il voulut.

Quand il en eût dit davantage Priam, trop bon et trop peu sage, Eût tout pris pour argent comp-

ftant Mais qui n'en aurait fait autant, Tant son éloquence eut de charmes Et tant purent ses fausses larmes ?

Moi-même, qui vous dis ceci, Comme un sot je le crus aussi.

Cas étrange autant qu'il peut être Appuya les discours du traître :

A Neptune, le dieu de l'eau, Laocoon, d'un grand taureau Faisait un dévot sacrifice ; Mais il ne lui fut pas propice.

Nous vîmes bien loin dans la mer Je ne sais quoi, qui, sans ramer, S'approchait de grande vitesse.

Chacun s'entredemanda qu'est-ce ?

Mais bientôt après chacun vit (Ce qui grande frayeur nous fit) Deux serpents à la riche taille

Venant à nous comme en bataille Depuis l'île de Ténédos, Armés d'écaillés sur le dos.

Du seul mouvement de leur queue Ils allaient sur la plaine bleue Aussi vite que l'aurait pu Nef à qui le vent souffle au eu.

Ils avaient une rouge crête Sur leur épouvantable tête ; En nous regardant ils sifflaient.

Et les yeux leur étincelaient.

Ils se saisirent du rivage, Qu'on abandonna sans courage ; Puis ces vénérables serpents Faisant grands sauts, et non ram- (pants, De Laocoon s'approchèrent.

A ses deux enfants s'attachèrent, Et de ses deux enfants si beaux Ne firent que quatre morceaux.

Il vint avec sa hallebarde :

Un des serpents sur lui se d «rde, De cent plis l'ayant garott* (Ils avaient le coup concercé) ; De sa queue, avec grande adresse L'autre lui donna sur la fesse.

Ayant honnêtement fessé, Le patient fut embrassé Par lui de pareille embrassade A celle de son camarade, Lequel à son tour le pilla, Le déchiqueta, mordilla D'une épouvantable manière, Tant par devant que par derrière .

Ses bras faisaient de vains efforts A déprendre ces sales corps Joints au sien par plusieurs ceintu- Plus cruelles que des tortures : (res Mais ils le tenaient si serré, Que le pauvre désespéré, Voyant qu'il n'y pouvait rien faire, Se mit à pleurer, puis à braire.

Il s'en acquitta dignement :

Ainsi mugit horriblement Le bœuf, à qui la main du prêtre Qui n'est qu'un maladroit peut-être Ne donne, au lieu d'un trépas [[prompt Qu'un coup qui la corne lui rompt, Ou bien lui fait bosse à la tête.

Ce qui trouble toute la fête.

A ce spectacle plein d'horreur Tout le monde s'enfuit de peur ; Jusqu'en la ville aucuns coururent* Ayant fait tout ce qu'ils voulurent, Les deux serpents au ventre vert De sang et de venin couvert, A demi-mort ils le laissèrent,

Et devers la ville marchèrent, Tête levée, et triomphants Du pauvre homme et de ses enfants.

Tout le monde leur fit passage, Et personne n'eut le courage De les attaquer en chemin, Tant on respecta leur venin 1 Etant arrivés dans la ville, Minerve leur servit d'asile, Et dans son temple les reçut, Dont grande frayeur l'on conçut.

Chacun disait : Le misérable A fait un acte détestable, En offensant ce grand cheval, Que Dieu veuille garder de mal I Il faut, avec cérémonie, Réparer cette félonie, Et recevoir dans la cité, Avec grande civilité, Cette tant vénérable bête, Et que l'on en chôme la fête.

Le peuple aveugle, qui ne sait Ni ce qu'il veut, ni ce qu'il fait, Se met à rompre la muraille.

Et ne fait certes rien qui vaille.

v/ Priam, qui ne voit pas plus loin Que son grand nez de marsouin, Quoiqu'il eût de belles lunettes, Fait apporter quatre roulettes Pour rouler ce grand animal :

Il ne pouvait faire plus mal.

La muraille étant abattue, Petits et grands, on s'évertue A tirer ce fatal présent, Qu'on trouve diablement pesant.

Hélas ! si contre quelque butte Il eût fait une culebute !

Par cet heureux culebutis Nous eussions été garantis.

De filles une jeune bande Dansait devant la sarabande ; Force garçons, comme Bouquins, Au son des cornets à bouquins, Dansaient à l'entour la pavane, Les matassins et la bocane ; Priam même aussi dansait Quand en beau chemin il était.

Ainsi la fatale machine Vers notre ville s'achemine Et s'approche marchant pian pian

[(1), D'où l'on avait mis bas un pan De nos grands murs bâtis de brique Qui faisaient aux béliers la nique 0 notre ville ! ô nos maisons !

(1) Piano, piano.

O bons Troyens, plus sots qu'oisons Vous êtes pris à la pipée, Et les Grecs, sans tirer l'épée, Se firent maîtres de nous tous : Mais ne vous en prenez qu'à vous.

Vous fîtes vous-même la brèche A grands coups de pic et de bêche, Par laquelle vos ennemis Furent dans votre ville admis.

Enfin donc dans la ville il entre, Le maudit roussin au grand ventre, Farci de Grecs, dont les meilleurs Etaient pour le moins des voleurs.

Nous eûmes si peu de cervelle, Qu'on le mit dans la citadelle.

Comme on l'y traînait, il broncha Et prêt à trébucher pencha.

Un fracas, comme de ferrailles, Se fit ouïr dans ses entrailles, Dont se crurent tous fricassés Les Grecs l'un sur l'autre entassés.

Ceux qui le traînaient l'entendirent Mais non plus de cas ils n'en firent Que si l'on n'eût rien entendu, Tant ils avaient le sens perdu.

Là-dessus la sage Cassandre, Qu'à peine l'on voulut entendre.

Dit pis que pendre du cheval.

Priam lui dit : « Vous parlez mal. »

La pauvrette s'afflige et crie, Se jette à ses pieds et le prie ; Elle ne fit que le fâcher.

Il lui dit : « Allez vous coucher 1 Vous avez du vin dans la tête, Et n'êtes qu'une trouble-fête. »

Elle, se voyant sans crédit, Et que de ce qu'elle avait dit Les Troyens ne faisaient que rire, S'en retourna sans plus rien dire.

Là-dessus le soleil s'enfuit, Et laissa la place à la nuit, Qui s'empara du ciel, plus noire Que n'est l'encre d'une écritoire, Ou pour le moins s'en faut bien peu Cela fit au Grégeois beau jeu.

Favorisés de ses ténèbres, Faisant sur nous desseins funèbres Et le vent leur soufflant au dos, Ils partirent de Ténédos.

Une grosse torche allumée Eclairait à toute l'armée, Et devait aussi ce fanal Servir à Sinon de signal.

Us s'en vinrent à la sourdine, Sans tambour, flûte ni buccine, Aborder près de la cité, Où l'on dormait en sûreté, Après avoir bien fait gambade,

VIRGILE TRAVESTI

Sans se défier de l'aubade Que donna le traître ennemi Au peuple troyen endormi Nos citoyens, remplis de joie De la délivrance de Troie, Ayant bu plus qu'ils n'avaient dû Cuvaient le vin qu'ils avaient bu.

Nos sentinelles endormies, Sans peur des troupes ennemies, Ayant mangé comme pourceaux, Et vidé tripes et boyaux, Dormaient le long de nos murailles, Et ces mal soigneuses canailles Reçurent la mort à clos yeux ; Mais ils n'en dormirent que mieux D'une nuit qui fut éternelle, Pour avoir mal fait sentinelle, Et je crois vraisemblablement Qu'ils n'ont su par qui, ni comment Tout ronflait, et de bonne sorte ; Sinon seul, que le diable emporte 1 Tandis que chacun sommeillait ; Pour notre grand malheur veillait, Et tirait hors de la machine, Dont il avait ouvert l'échiné, Force Grecs.hommes de grand bruit Comme on remarqua cette nuit.

Premièrement il fit descendre Sthénélus, Ulysse, Thessandre, Thoas, Athamas, Machaon, Et le frère d'Agamemnon, Menelaiis et Neptolème, Puis l'inventeur du stratagème, Epéus, tous grands spadassins, Grands larrons et grands assassins.

Tous les autres, que je ne nomme, Faisaient une assez grosse somme, Et telle enfin qu'elle suffit A nous gâter comme elle fit.

Au pied de l'échelle de corde, A la hâte entre eux on s'accorde De l'ordre qu'on devait garder.

Après cela, sans marchander, Ils se firent maîtres des portes, Introduisirent leurs cohortes, Qui, comme ils avaient concerté, Avaient approché la cité.

Par la ville elles s'épandirent, Et, sans crainte du bon Dieu, firent Main basse par tous les quartiers, Comme on avait fait des portiers.

Cependant moi.malheureux hom- En étais à mon premier somme: [me C'est à cette heure justement Que chacun dort profondément.

Dormant donc ainsi dans ma cham-

[bre

(Hélas ! j'en tremble en chaque [membre) Il me sembla de voir Hector, Et je pense le voir encor.

O Dieu, la piteuse figure !

Qu'il était de mauvais augure !

O Dieu, qu'il me parut hideux !

Il était fait comme deux œufs (1);

Sitôt que je le vis ainsi, Je fus d'abord un peu transi ; Mais, reprenant bientôt courage, Je lui tins ce hardi langage :

Si vous êtes de Dieu, parlez, Et si du diable, détalez.

— Je suis Hector, le misérable, Dit-il d'une voix effroyable.

— Vous, soyez le très bien venu, »

Lui dis-je après l'avoir connu ; Et puis j'ajoutai, ce me semble :

« Cependant qu'ici chacun tremble, Mon cher monsieur, en quelle part, Vous, qui nous serviez de rempart, Avez-vous, bien loin de l'armée, Fait tort à votre renommée ?

Sans doute l'on en médira.

Est-ce la peur des Libéra (2) Et des fréquentes funérailles Qui vous fait quitter nos murailles?

Au nom de Dieu, songez à vous, Et ne craignez plus tant les coups, Et me dites, cher camarade, D'où vous venez ainsi maussade, Comme un corps qui pend au gibet, Et tout crotté comme un barbet ?

A votre mine tout étrange Vous paraissez un mauvais ange.

Je hais la fréquentation De ceux de cette nation ; C'est pourquoi dépêchez, beau sire, Ce que vous avez à me dire, Autrement je m'en vais crier, Car je commence à m'effrayer. »

Lors, me semble, il ouvrit la bou- [che Et, me regardant d'un œil louche, Il me dit : « Trêve de sermon I Vous vous échauffez le poumon ; Ne songez plus qu'à faire gille.

Les ennemis sont dans la vihe,

(1) Expression proverbia'e que l'on peut traduire par : mauvaise apparence, malpropre, dé' goûtant.

(2) Libéra me, Domine, chant des enterrements.

Qui font les diables déchaînés ; Ils sont très mal morigénés, Et j'estime d'eux le plus sage, Plus malin qu'un singe ou qu'un

[page.

Si vous m'aimez, fils de Vénus, Gagnez aux champs, fût-ce pieds Si Troie eût été secourable, [nus.

Ce bras dextre, au Grec redoutable, Eût renvoyé le Grec vaincu A Mycène gratter son eu.

Priam, Troie, et toute sa gloire, Ne seront plus que dans l'histoire, Et notre ville tout de bon Ne sera plus que du charbon.

Ses Dieux elle vous recommande.

Assemblez une bonne bande De nos citoyens échappés, Et, sans marchander, décampez ; Nous avons assez fait pour elle.

Puisque la sentence mortelle Du Destin ne se peut casser, Il faut bien la laisser passer.

Gagnez-moi vite la marine, Votre papa sur votre échine, Et nos pauvres dieux exilés Dans quelque valise emballés.

Guidez vos vaisseaux vers la terre, Où d'abord vous ferez la guerre, Et d'où vos enfants la feront Aux chiens de Grecs, qui se verront Sujets, ainsi que beaucoup d'autres Aux coups d'étrivièresdes nôtres.»

Après qu'il m'eut dit tout cela, Il me sembla qu'il étala Devant moi nos Dieux tutélaires, Et qu'il me dit : « Nos adversaires, Comme ils ne sont guère pieux, Auraient fait beau feu de nos dieux Ainsi qu'ils font de tout le reste :

Gardez-les bien, et dame Veste (1), Et me conservez, comme il faut, Ce feu sacré dans un réchaud. »

Un grand bruit qui survint ensuite Mit Hector et mon songe en fuite ; Ce tintamarre hors de saison Fit peur à toute la maison.

Quoiqu'elle fût bien éloignée, J'entends fort bien la huée Que les maudits Grégeois faisaient, Les cris de ceux qu'ils occisaient, Et tout le bruit épouvantable Qu'on entend en malheur semblable Ce grand bruit, à mon songe joint,

(1) Vesta, déesse du feu

Me scandalise au dernier point, Et pour vous dire vrai, m'effraie, Quelque force d'esprit que j'aie.

Je monte au haut de mon grenier, Où je ne vous saurais nier Que je pleurai comme une femme, Voyant toute la ville en flamme, Et grâces au seigneur Vulcan, Pareille au feu de la Saint-Jean.

La voilà donc à la pipée Notre pauvre ville attrapée, Et nos plus superbes maisons S'en vont devenir des tisons ! On égorge, on brûle, on dérobe.

Le grand palais de Déiphobe, Par le feu dévorant détruit, Tombe par terre avec grand bruit.

Le feu pousse avant sa conquête, Et parait vainqueur sur le faîte De la maison d'Ucalégon.

Le Grégeois, pire qu'un dragon, Fait de notre ville de Troie Un agréable feu de joie, Aux Troyens un feu de douleur.

La mer en change de couleur, Et, de notre ville brûlante, Sa surface est toute brillante ; Et moi qui suis un peu trop prompt Du poing je m'en cogne le front.

Tristes et confus que nous sommes, Nous entendons les cris des hom-

(meg Pareils à des hurlements d'ours.

Les trompettes et les tambours Font un étrange tintamarre :

Notre famille s'en effare ; Moi-même j'en suis perturbé, Je jure en chartier embourbé Non sans répandrequelques larmes; J'endosse à la hâte mes armes, Ne songeant qu'à bientôt périr.

Ma femme, qui craint de mourir, Dit qu'il n'est rien tel que de vivre, Me demande si je suis ivre :

Je pensai l'appeler guenon, Et lui dire pis que son nom.

Enfin me voilà dans la rue, Furieux en cheval qui rue, Suivi de quatre ou cinq valets Timides comme des poulets.

Je marchais donc de grand courage, La larme aux yeux.au cœur la rage, Quand je vis venir plein d'effroi Panthus qui s'en venait chez moi.

Ce Panthus de la citadelle j Etait le gardien fidèle,

VIRGILE TRAVESTI

De Phébus sacrificateur,

Et passable gladiateur.

Le pauvre homme marchait à peine,

Ayant quasi perdu l'haleine

A force de crier : Au feu 1

Il portait son petit neveu

Et tous nos dieux en une hotte.

Sitôt qu'il me voit, il sanglote,

Et puis me dit tout éperdu :

« Maître iEneas, tout est perdu.

— Qu'avez-vous, mon pauvre

[Otriade ?

Lui dis-je. — Les Grecs font grillade De notre vaillante cité, Me dit-il ; nous avons été Les Troyens, maintenant nous [sommes Francs faquins. — Où sont tous vos [hommes Lui dis-je, et qu'en avez- vous fait ?

— Je n'en suis pas bien satisfait :

Ils ont perdu la citadelle.

J'en suis sorti par une échelle, Tous nos dieux chargés sur mon cou Lors je lui dis à demi fou :

Notre citadelle est donc prise ?

— Hélas ! oui, brave fils d'Anchise, Me dit ce prêtre de Phébus ;

Elle est prise, et c'est un abus

D'espérer y faire retraite.

La garnison en est défaite,

Et pour moi, qui la commandais.

Voyant bien que je me perdais

Si je contestais davantage,

J'ai fui comme un homme bien sage.

Non tant pour la crainte des coups

Que pour mourir auprès de vous.

— Votre discours trop nous amuse ; Cherchons la mort.quoique camuse:

Mais il faut la donner aussi

A ceux qui nous traitent ainsi. »

Ayant dit ces tristes paroles.

Que quelques-uns trouvèrent folles Et vrai discours d'un furieux, Je m'en allai, roulant les yeux, Et me rongeant les doigts de rage, Chercher où faire du carnage.

Le grand bruit me mena tout droit Où l'on ne mourait pas de froid, A cause des maisons brûlantes, Mais de plusieurs morts violentes.

Il ne fut jamais un tel bruit :

Ici le glaive tout détruit ; Là le feu fait diable à quatre.

On ne voit partout que combattre.

Toute la ville résonnait Des rudes coups que l'on donnait,

Enfilant une grande rue, Notre brigade fut accrue D'Hypanis, Dymas. Eypheus, Et du bon vieillard Iphitus.

Chorébus aussi s'y vint rendre ; Il était féru de Cassandre, Et pour elle d'amour charmé, Il avait fait maint bout rimé.

Le bon Dieu veuille avoir son âme, Et me garde de tant de flamme 1 Voyant tant de gens amassés, Je leur dis : « Nous sommes assez Pour, avant que mourir, apprendre Que nous savons notre peau vendre A ces larrons de notre bien.

Qui la voudraient avoir pour rien.

Assurément nos adversaires Ont gagné nos dieux tutélaires, Qui, corrompus à beaux deniers, Ont gagné les champs des premiers :

Ils ont notre ville laissée.

Allons-nous-en, tête baissée, Leur montrer que nous sommes genB A les manger à belles dents.

Je pétille que je ne fasse Sur quelque belle et large face Des balafres de ma façon.

Sans faire le mauvais garçon, Je ferai voir à ces maroufles Que l'on ne me prend point sans [moufles (1).

Notre salut et notre espoir Est certes de n'en point avoir :

Ne nous attendons qu'à nous-mê- Et faisons des efforts extrêmes, [mes Puisque dans cette extrémité Tout autre espoir nous est ôté. »

Puis je dis : « Qui m'aime me suive Ils s'écrièrent : « Vive, vive Le bon seigneur maître iEneas ; Et quiconque ne voudra pas Le suivre en quelque part qu'il aille, Meure, et soit réputé canaille ! »

Cela dit, sans plus différer, Ni plus longtemps délibérer, Nous allâmes, pleins de courage Et de désespoir, et de rage, Donner et recevoir des coups, Altérés de sang comme loups,

Nous allons où la barbarie Des Grecs exerce sa furie, Tous déterminés à la mort,

(1) Au dépourvu.

Chacun de nous se faisant fort Pour un coup d'en rendre au moins

quatre Aux Grégeois qu'on pourrait cora-

[battre Pour moi, qui m'eût lors regardé.

De m'attaquer se f û t gardé, Car j'avais alors le visage D'un homme qui n'est pas bien sage

Mais en des malheurs si pressants Qui peut conserver son bon sens, Et qui n'a la mine funeste Quand on va jouer de son reste ?

La nuit obscure nous aida, Et le bruit des coups nous guida, Où ces assassins, ces perfides, Commettaient le plus d'homicides.

Certes, qui pourrait raconter Tous ceux qu'on vit décapiter, Toutes les femmes violées, Et toutes les maisons volées, Tous les beaux palais embrasés, Les petits enfants écrasés Sans pitié contre les murailles Par ces sanguinaires canailles.

Au détour d'une grande rue Nous rencontrâmes bec à bec Un assez gros escadron grec.

Le conducteur de cette bande, Deux fois plus que la nôtre grande, Etait un homme de renom :

Androgéos était son nom.

Parmi les Grecs grand personnage, Mais lors un sot pour tout potage.

Ce capitaine des Grégeois Me dit d'abord en son patois :

« Et d'où diable, malheureux [hommes Venez-vous, au temps où nous [sommes ?, Vous ne faites que d'arriver ; Pensez-vous encore trouver Quelque chose de bon à prendre ?

Tout est pris, ou réduit en cendre.

Ma foi, vous mériteriez bien, Puisque vous n'êtes bon à rien, Qu'on vous donnât sur les oreilles.

Vos compagnons font des merveilles ; Troie et les Troyens sont à nous ; Nous les avons roués de coups, Et cependant, poules mouillées, Vos dagues claires, ou rouillées,

(1) Qai est fou.

N'ont point sorti de vos fourreaux, Non plus que vous devosvaisseaux. Les plus belles femmes de Troie Nous servent de femmes de joie, Et Priam qui n'est qu'un faquin... »

Je lui dis : « Vous mentez coquin, Vous êtes le faquin vous-même 1 »

Et puis d'une furie extrême, Je lui donnai de mes cinq doigts Au beau milieu de son minois ; Plus, je lui fis balafre telle, Qu'on n'en vit jamais de plus belle; Je lui coupai de bout en bout Le nez, l'œil, la joue, enfin tout Ce qui le visage compose, Ce qui fut très-piteuse chose.

Ce coup douze points contenait, Et sans rien augmenter prenait Depuis le front du côté dextre Jusqu'à la mâchoire senestre.

De ce coup si bien asséné Il fut grandement étonné, Vit qu'il avait fait une faute, Et trop tôt compté sans son hôte.

Aussitôt il rétrograda, Et trop tard de moi se garda, La frayeur peinte en son visage.

Ainsi lorsque dans son passage On fait rencontre d'un serpent, Et que cet animal rampant, Que l'on a foulé par mégarde, En sifflant s'élance et se darde, On se retire plein d'effroi ; De même ce Grec, hors de soi, Voyant qu'il nous prenait pour [d'autres Se démêla d'entre les nôtres, Qui.sur les siens par moi conduits, Firent bientôt tant de pertuis, Bien que de nuit et sans chandelle, Que de toute cette séquelle Un seul corps d'homme n'échappa ; La mort camuse les grippa ; Tant la fortune variable Se montra d'abord favorable I

Chorébus, de ceci flatté, Cria : « C'est fort bien débuté ; Amis, poursuivons notre pointe.

La fortune à l'audace est jointe ; Poussons l'affaire avec chaleur, Et joignons à notre valeur Quelque notable stratagème.

L'ennemi nous montre lui-même Qu'il faut tromper son ennemi.

Et qu'à diable diable et demi.

La fortune pour nous se change, ( ge, Et des Grecs par les Grecs nous ven-

VIRGILE TRAVESTI

Quittons nos armes de bourgeois, Et prenons celles des Grégeois :

Ainsi, dangereux mascarades, Nous irons des sains et malades Tirer du sang en quantité ; Il ne peut être que gâté, Etant à de si méchants hommes. »

Nous le croyons, fous que nous [sommes ; Mais certes, quand on suit un fou.

On se casse souvent le cou.

Tout le premier il s'arme et masque Des armes, du glaive et du casque Du pauvre capitaine grec Dont j'avais balafré le bec :

Sur son timbre, au lieu de panache, Il portait deux cornes de vache.

Riphée et Dymas, comme il fit, Changèrent d'armes et d'habit.

Ainsi que lui font tous les nôtres.

Je m'arme aussi comme les autres Et, de Troyens Grecs devenus, Nous allâmes, les glaives nus (Mais certes les dieux bien contraires), Chercher nos cruels adversaires.

Nous ne fûmes pas trop longtemps Sans en avoir le passe-temps ; Effrontément nous nous mêlâmes Parmi ceux que nous rencontrâmes, Et puis, quand il fut à propos De la part de dame Atropos, Nous portâmes dans leurs postères Des estocades mortifères, Et disions : « Je n'y pensais pas, »

Quand, portant trop haut ou trop f"\ [bas.

Nous n'ajustions pas bien la botte.

L'invention n'était pas sotte.

Mais, malgré les dieux et leurs dents Les mortels sont bien imprudents De penser faire quelque chose :

L'homme propose et Dieu dispose, Ainsi toute l'occision Fut à notre confusion, Et nous gâtâmes notre affaire Pour en avoir voulu trop faire.

Cependant la pauvre Cassandre, Que les Grecs venaient de sur- [prendre Dans la saint temple de Pallas, Emplissait l'air de ses hélas.

Ces Grecs, les plus méchants du [monde, La traînaient par sa tresse blonde.

Elle levait au ciel les yeux, Les yeux, car ces mal gracieux

D'un gros cordon de chenevière Avaient garrotté par derrière De plusieurs nœuds ses pauvres

[bras, Si beaux, si blancs, si gros, si gras. Cet objet triste et lamentable Fut à Chorèbe insupportable :

Il ne put voir ainsi traîner Sa maîtresse sans dégainer.

Sur les ennemis il se darde, Qui ne s'en donnent pas de garde, Et, sans leur demander congé, Chamaille comme un enragé.

Tout de même qu'il fit, nous fîmes, Les attaquâmes, les battîmes ; Ils furent bientôt déconfits Par les grands exploits que je fis.

Je coupai plus de cent oreilles.

Chacun de sa part fit merveilles, Si bien que, voulussent ou non, Sur les soldats d'Agamemnon Nous regagnâmes la captive, Tremblante et plus morte que vive.

Mais par un coup d'adversité Ce beau fait d'armes fut gâté :

Au haut du temple, dont les portes Pour être massives et fortes, Avaient aux Grégeois résisté, Un grand nombre s'était jeté Des pauvres citoyens de Troie.

Là, pensant garder notre proie, Nous nous sentîmes d'eux chargés Déçus par nos harnais changés.

Ils nous versèrent sur les membres Plusieurs bassins et pots de chambres, Item, pierres, bâtons, cailloux, Et nous accablèrent de coups.

Ainsi notre ruse de guerre Nous attira ce grand tonnerre.

Mais certes jamais un guignon N'arrive sans son compagnon :

Les Grecs.nonobstant nos panaches Connurent nos brutes moustaches, Et qu'assurément nous étions Autres que nous ne paraissions.

Les voilà dessus nous qui fondent, Nous les oyons venir qui grondent ; D'un côté vient le grand Ajax, Fier comme le milord Fairfax (1) ; De l'autre côté les Atrides Et les Dolopes homicides. Nous frappons sur eux.eux sur nous

(1) Thomas Fairfax, généra anglais (1611-1671).

Nous nous entr'assommona de [coups

Lors un bruit de cris et de coups Du palais royal jusqu'à nous Se faisait aisément entendre ; Les Grecs l'assiégeaient pour le [prendre, Et les Troyens désespérés, En ce dernier lieu resserrés, Tâchaient de vendre cher leurs vies.

Et de leurs femelles ravies Par quelque grande occision Venger la constupration.

Quelques Grecs plantaient des [échelles ; Autres mettaient bancs sur ban- [celles ; Bancs et soldats se répandaient Quand d'en haut cailloux descendaient, Grimpants comme chats contre un [arbre.

Ils se coulent le long du marbre, De la main gauche se couvrant, Et de la droite assaut livrant Aux défenseurs de la muraille.

Un carreau de pierre de taille Par un soldat est empoigné, Auquel le bras étant rogné, Le pauvre malheureux soudrille (1) Tombe, s'accroche à une grille, Et demeure là suspendu, Criant en grec : « Je suis perdu ! » Les Troyens de tout font des armes.

Et, non sans répandre des larmes, Jettent contre ces inhumains Ce qui se trouve sous leurs mains Un Grec eut la tête cassée D'un coup de la chaise percée Du roi Priam ; mais ce malheur - Put récompensé par l'honneur.

Chevrons dorés, poutres dorées, Ne sont non plus considérées Qu'un gros bâton, bûche ou fagot.

Un caillou va comme un lingot.

Chaises, fauteuils, tables.bancelles, Vases, cabinets, plats, vaisselles, Bref, tous les meubles précieux, Jusqu'aux simulacres des dieux, A la foule se viennent rendre Au soldat qu i vient pour les prendre Mais plus vite qu'il ne voudrait.

Je savais un certain^endroit Où, par une porte secrète,

(1) Soldat.

On pouvait entrer en cachette Et sortir sans être aperçu.

Ce lieu de tous n'était pas su :

C'est par là que dame Andromaque, Devant cette funeste attaque, Le vieil beau-père visitait, Son Astyanax lui portait, Dont dame Hécube était ravie :

Elle l'aimait plus que sa vie ; Quand petit encore il était En ses bras souvent le portait, Et souvent, de ses mains royales, Lui remuait ses langes sales, Et cette bonne mère-grand, Quand il devint un peu plus grand, Faisait avec lui la badine, L'entretenait de Mélusine, De Peau-d'Ane et de Fierabras, Et de cent autres vieux fatras.

Cet enfant était son idole, Et la vieille en était si folle, Qu'avec lui troussant hoqueton, Entre les jambes un bâton, Elle courait la prétentaine Jusqu'à perdre souvent l'haleine.

Andromaque s'en tourmentait, Connaissant bien qu'on le gâtait.

Priam, le voyant à toute heure S'empiffrant de pain et de beurre, Disait avec sévérité :

« Ce sera quelque enfant gâté. »

Hécube n'en faisait que rire, Et sa mère n'osait rien dire.

C'est assez parlé de cela.

Ce fut par cette porte-là Que dans le palais nous entrâmes.

Sans être aperçus nous montâmes Par un escalier dérobé, En un lieu fait comme un jubé.

J'y trouvai des gens de tous âges Qui vouaient des pèlerinages :

Notre abord les encouragea, Et pas un d'eux plus ne songea Qu'à vendre chèrement sa vie.

Pour moi, qui n'avais autre envie Que de jouer aux Grecs un tour, Près de moi je vis une tour Dont pouvait, étant renversée, Mainte tête être concassée Et maints bras être disloqués De ceux qui nous tenaient bloqués* De quatre piliers soutenue, Elle se moquait de la nue, Comme aurait fait un gros écueil f Tout y semblait petit à l'oeil, Et de là, Priam au nez croche, Avec des lunettes d'approche.

Souvent sur mer épiloguait

VIRGILE TRAVESTI

L'ennemi qui sur mer voguait.

Cette tour, lors mal assurée Par secousse réitérée, Pouvait fort bien prendre le saut Et gâter ces donneurs d'assaut.

Elle fut bientôt ébranlée.

Et, tôt après, prit sa volée Ainsi que tout corps pesant doit, Vers son centre, où pas n'attendoit Le soldat si grosse grenade.

Qui troubla toute l'escalade.

Votre serviteur ne compta Combien elle en escra vanta (1) ; Je ne vous le dirai donc mie, Mais bien que plus d'un Jérémie Fit grande lamentation Sur une si noire action.

La chute de cette tourelle A plusieurs Grégeois fut mortelle ; L'assaut pourtant point ne cessa, Mais de plus beau recommença.

Pyrrhus paraît entre les autres Apre à la ruine des nôtres, Et ce dangereux cavalier Fait tout seul autant qu'un bélier.

Il tâche d'enfoncer la porte, Et la bat d'une étrange sorte.

Un harnais luisant et poli Le rend plus affreux que joli ; Le fer tranchant en sa main brille ; Bref, ce déterminé soudrille Ne représente pas trop mal Le serpent, vilain animal.

Pyrrhus d'une hache tranchante Sur la porte à grands coups char- [pente ; Ce maître faiseur de coupeaux En tranche bientôt les poteaux, Tout ainsi qu'il eût fait des raves.

Son père, le patron des braves, En bonne foi n'eût pas fait plus.

Priam, et son monde reclus, A chaque coup que sa main donne, Dont le vaste palais résonne, Fait de pitoyables hélas, Priant Dieu qu'il soit bientôt las, Et n'achève point la besogne.

Lui, si bien taille et si bien rogne Qu'à la fin dans le royal huis Il fait un grand vilain pertuis Ou grande vilaine fenêtre.

Par là commença de paraître.

Au lieu d'un visage de bois,

La demeure de tant de rois Jusqu'à ce temps inviolable.

Par là le Grec impitoyable Put pénétrer dans ces saints lieux, Et porta ses profanes yeux Au travers des longues allées, Jusqu'aux cours les plus reculées.

Par là quelques Troyens armés, Du seul désespoir animés, Pour la plupart soldats des gardes, Furent vus avec hallebardes, Espadons, mousquets et fusils.

Les pauvres gens, que feront-ils, Que se faire couper les gorges, Quoique armés comme des saints [Georges ?

Pleurs, soupirs, lamentations, Cris, sanglots, exclamations, Au palais se firent entendre.

Il ne faut être guère tendre Pour n'avoir pas le cœur serré De ce pauvre peuple effaré.

Les femmes, plus mortes que vives, De crainte de se voir captives, Et de quelque chose de pis, De la main se battent le pis, Et courent comme écervelées Par le palais échevelées, Se regardent d'un œil mourant, Et s'entr'embrassent en pleurant.

Pyrrhus, digne fils de son père, Par ses grands coups si bien opère, Qu'enfin par la brèche il entra, Et défit ceux qu'il rencontra A la défense de la porte.

Peu lui servit d'être si forte Et d'être faite de merrain (1) Tout parsemé de clous d'airain :

Les poteaux hors des gonds tombé-

[rent A la foule les Grecs entrèrent ; Tous ceux qu'ils trouvèrent armés Furent bientôt d'eux assommés.

Je vis le cruel Neptolème, De rage le visage blême, Et les Atrides carnassiers, Ensanglantant leurs bras d'aciers, Et, ce que je n'approuvai guères, Je vis donner les étrivières A Priam par Agamemnon :

On a voulu dire que non ; Mais c'est une chose certaine, Qu'il en eut une cinquantaine, Et, qui pis est, à tour de bras.

(1) Etouffa.

(1) Flanches de chênes.

SCAE.RON

Ce bon vieillard, grand, gros, gris,

[gras, Eut, par ces coups de discipline, Peau de taffetas de la Chine ; Il porta le tout constamment, Et plus que laconiquement.

Certes, le Grec eut peu de gloire De faire une action si noire Mais son frère ne fit pas mieux ; Je le vis de mes propres yeux :

Qui traîna par ses blanches tresses Hécube, et sur ses pauvres fesses Donna force coups d'éperon ; Et puis par ce même larron Je vis de grands coups d'escourgées Les cent brus de Priam chargées, Et dessus le ventre et partout :

C'était trop les pousser à bout, Et trop peu respecter les dames ; Mais les Grecs sont des vrais infâmes De Priam les lits nuptiaux, Cinquante en nombre, et tous fort [beaux (Car ils étaient tous d'étamine Lustré, et d'étoffe bien fine, Et la crépine et le mollet Moitié soie et moitié filet, Et de plus brodés à l'aiguille), Furent gripés par le soudrille ; Tout fut par le Grec dissolu Pillé, brisé, brûlé, poilu.

Peut-être vous êtes en peine, O grande et charitable reine !

De savoir, après tout cela, Comme du vieil prince il alla:

En voici la fin véritable.

Ce bon Priam si vénérable Se voyant ainsi fustigé, Ses enfants morts, son bien mangé Sa pauvre femme éperonnée, Enfin sa maison ruinée Par les soldats qui sont dedans, Il alla s'armer jusqu'aux dents, Mit à son côté la rapière, Rondache devant et derrière, Prit en ses mains un grand épieu, Et revint ainsi, jurant Dieu, Rejoindre les dames troublées, Lesquelles s'étaient assemblées A l'entour d'un autel couvert D'un laurier au feuillage vert.

Là se faisaient les sacrifices, Afin de se rendre propices Les dieux lares, ou protecteurs, Ou plutôt lâches déserteurs.

Ainsi des colombes tremblantes, Quand après des flammes volantes, Une grande tempête suit,

Avec grand désordre et grand bruit, Le troupeau volant se rassemble, Et n'est pas une qui ne tremble De voir coups de foudre si drus :

La reine de même et ses brus Se tapirent l'une dans l'autre, Disant tout bas leur patenôtre, Car elles craignaient de mourir.

Or la dame, voyant courir, Non pas aussi vite qu'un basque, Son vieil mari chargé d'un casque, Et de tout le harnais complet, S'appliquant de rage un soufflet, Elle osa brusquement lui dire :

« Vous voulez donc nous faire rire Lorsqu'il faut songer à la mort ?

Ah ! vraiment vous me plaisez fort, Retranché dans une cuirasse Comme un capitaine Fracasse.

Eh ! mon bon homme, de par Dieu, Quittez la rapière et l'épi^u :

Que Votre Majesté rengaine, Puisqu'il faut mourir de la gaine Quand on a frappé du couteau Notre Hector, qui ait au tombeau, Dans une si fâcheuse affaire N'eût fait que de l'eau toute claire.

Si vous me croyez, mon bon roi, Venez vous seoir auprès de moi. »

Priam s'assit de bon courage, Sans fanfaronner davantage, Dans une grande chaise à bras.

Dont le velours était bien gras.

Un de ses fils, nommé Polyte, Arriva là, courant bien vite.

Il avait beau des yeux chercher Quelque endroit où se bien cacher, Pyrrhus, qui de près le talonne, Fort peu de relâche lui donne.

Il courait de peur de mourir ; La peur l'empêchait de courir, Et lui donnait bien fort la fièvre.

Heureux si, craignant comme un Il eût pu courir aussi fort ! [lièvre, Ce fier messager de la mort Lui tient le fer près de l'échiné, Et déjà sa main assassine A d'un puissant estramaçon Amoindri son nez d'un tronçon.

Enfin un coup de cimeterre Lui fait donner du nez en terre Aux pieds de son père effaré, Auquel un trépas assuré Ne put lors empêcher de faire Réprimande à ce sanguinaire.

Il lui dit : « Pour un si beau coup, Tu t'es vraiment pressé beaucoup 1 Tu souilles, homme trop colère,

VIRGILE TRAVESTI

Du sang d'un fils les yeux d'un père.

O bourreau ! par qui mes vieux ans Ont des objets si peu plaisants I Que le ciel bientôt te le rende !

Une inhumanité si grande Ne peut être que d'un vaurien.

Achille fut homme de bien, Quoiqu'il fût ennemi des nôtres :

Toi, son fils ? à d'autres, à d'autres ! Tu n'es que le maudit bâtard D'une truie et d'un léopard.

Achille eut pitié de mes larmes, Quand mon fils tomba sous ses [armes ; Il respecta mes cheveux gris, Se laissa toucher à mes cris, Et de son vin il me fit boire, Dont il acquit beaucoup de gloire.

Mais pour toi tu n'es qu'un grand A qui je vais rompre le cou. » [fou,

Cela dit, d'une main débile, Il lança sur le fils d'Achille Un dard qui certes le toucha, Mais qui seulement écorcha Le bord de sa forte rondache.

Il en rit un peu, le bravache, Et de ce que, faisant effort, Afin de le frapper plus fort, Il était chu sur le derrière D'une pitoyable manière.

Sitôt qu'il eut pris ce grand saut Dans le sang de son fils tout chaud, Sa chevelure non rognée Par le Grégeois fut empoignée, De laquelle cet inhumain Fit deux tours autour de sa main ; De l'autre levant son épée, Dans le sang de son fils trempée, Il la mit capulo tenus, (1) Par l'endroit qu'on appelle anus, Puis d'un coup lui coupa la tête.

Ainsi fortune, maie bête, Par un vrai trait de son métier, Fit voir qu'il ne s'y faut fier.

Cet extrême malheur des. autres Me fit souvenir que les nôtres Par moi laissés en la maison, En une pareille saison, Pourraient bien avoir fin pareille ; Lors je dis, me grattant l'oreille :

« Autant il nous en pend à l'œil ; Il me faudra porter le deuil De mon père et de ma Creuse. L'un et l'autre à bon droit m'accuse,

Et d'être un fils sans amitié, Et de n'aimer pas ma moitié, Et mon fils, de qui tant j'espère, Donne au diable monsieur son père.

Allons donc mourir auprès d'eux.

Le trépas, ailleurs très hideux, Me sera là très agréable, Ou pour le moins très honorable. »

Corps d'homme n'était avec moi, Les uns m'avaient quitté d'effroi, Plusieurs avaient perdu la vie, Auxquels je portai grande envie, Et si lors je ne me défis (1), Mon père, ma femme et mon fils En furent, et non autre chose, La légitime et seule cause.

Mais un objet qui me fâcha D'aller plus outre m'empêcha :

Je yis dans le temple de Veste Des Troyens la fatale peste, Dont chaque mari fut un sot, Qui se cachait sans dire mot ; Je veux dire la fausse Hélène, Si funeste à la gent troyenne.

Redoutant le juste courroux Et des Grecs et de son époux, Elle s'était là retirée Toute seule, et mal assurée.

Lors je dis : « La louve qu'elle est (Dieu me pardonne, s'il lui plaît 1), Reverra la Lacédémone, Et là portera la couronne, Tandis que des pauvres Troyens, Ou brûlés, ou mangés des chiens, Il ne restera sur la terre Que ceux qu'y laissera la guerre Pour mourir de froid et de faim, Et pour y demander leur pain.

Non, non, la raison me conseille De couper le nez et l'oreille A cette maudite putain, A ce malencontreux lutin, Qui tant de sang a fait répandre, Par qui notre ville est en cendre, Et les Troyens morts ou captifs, Hormis ceux qui sont fugitifs.

Dieu sait comme elle fera pièce, Quand elle sera dans la Grèce, De Priam et de ses enfants, Et fera rire à nos dépens Les destructeurs de notre empire ; Je pense déjà l'ouïr rire, Et bien faire le goguenard, Ménélaûs, le franc cornard I Elle a causé notre ruine :

(1) Jusqu'à la garde.

(1) Si je ne me suicidai pas.

Elle en perdra nez et narine .

Oui, je m'en vais lui retrancher La peine de se plus moucher.

Il est vrai, frapper une femme A bien quelque chose d'infâme :

J'en puis être d'aucuns blâmé, Mais aussi serai-je estimé D'avoir puni cette coureuse, Aux siens comme à nous dangereuse. »

Cela dit, j'allais l'empoigner Pour oreille et nez lui rogner, Quand la déesse de Cythère, Ma très-belle et très-bonne mère, Me donna bien fort sur les doigts De la main dont je prétendois Saisir au collet la Spartaine. Cette apparition soudaine Non pour un peu m'emplit d'effroi ; Car elle parut devant moi Comme chose du ciel tombée, Et non pas à la dérobée, Ou ne se montrant qu'à demi, Comme d'autres fois, endormi, Confusément je l'avais vue ; Mais alors elle était pourvue De tous les célestes appas Que les hommes mortels n'ont pas.

Ce coup, dont ma main fut cinglée, Et dont j'eus l'âme un peu troublée Me fit dire, en quoi j'eus grand tort, Certain mot qui l'offensa fort.

Elle me dit, rouge en visage :

« Vraiment, je vous croyais plus Fi ! fi ! je ne vous aime plus, [sage ;

— Je suis de quatre doigts perclus, Lui dis-je, et qui diable ne jure Alors qu'on reçoit telle injure ?

— Eh bien, ne jurez donc jamais, Dit-elle. — Je vous le promets, Lui dis-je, et trêve de houssine, Car il n'est divin ni divine,

A qui, s'il m'en faisait autant, Je ne le rendisse à l'instant.

— Songez que je suis votre mère, Me repartit-elle en colère,

Et parlez moins, ou parlez mieux.

Vous faites bien le furieux Contre une femme désarmée :

Quand bien vous l'auriez assommée, Seriez-vous mieux d'un quart d'écu ?

Vous nommez son mari cocu, Avez-vous manié sa tête ?

Est-il cornu comme une bête ?

Dites-moi, seriez-vous content S'il en disait de vous autant, Méchant fanfaron que vous êtes ? Vous ne savez ce que vous faites.

Vous auriez bien plus de raison De retourner à la maison Secourir votre pauvre père, Qui sans doute se désespère, Non tant des Troyens déconfits Que de Creuse et de son fils.

Ce cher fils, cette chère femme, A qui, sans moi, le Grec infâme Aurait pis fait qu'aux pauvres gens Ne font les diables de sergens.

Vous accusez la pauvre Hélène D'avoir perdu la gent troyenne, Vous n'êtes qu'un mal avisé, Vous vous prenez au plus aisé ; Le destin setfl en est la cause, Qui de nos dieux mêmes dispose.

Tout dépend de sa volonté ; Il a dès longtemps arrêté Que la grande ville de Troie Serait faite des Gecs la proie.

A moins que d'être illuminés, Les mortels plus loin que leur nez Ne peuvent jamais voir les choses, 'jien loin d'en connaître les causes :

Qu'ainsi ne soit, présentement Vous ne pourriez voir nullement Si je ne dissipais la nue Qui vous en empêche la vue, Le dieu qui porte le trident A perdre votre ville ardent.

Voyez comme il égale aux herbes Les bâtiments les plus superbes 1 Si bien il la démolira, Que Troie en Troie on cherchera.

Junon, la cotte retroussée, Paraît sur la porte de Scée, Qu'elle vient de mettre dedans, Couverte de fer jusqu'aux dents.

Oyez un peu comme elle crie, Et comme avec sa voix de truie, Que l'on entend jusqu'à la mer, Elle s'efforce d'animer Le soldat qui, selon sa rage, N'est pas assez âpre au pillage.

Voyez la méchante Pallas, Branlant son large coutelas Sur le haut de la citadelle ; Voyez comme cette pucelle, D'une pitoyable façon, Mieux que ne ferait un maçon, Démolit, sape, brise, taille, La plus grosse et forte muraille.

Elle s'échauffe en son harnois :

Ainsi, quand il abat des noix, Le corbeau qui n'est qu'une bête, Travaille de cul et de tête, Sa Gorgone aux crins de serpents Face large de deux empans.

VIRGILE TRAVESTI

Fait une vilaine grimace, A qui la regarde à la face.

Jupiter, père nous tous, Se déclare aussi contre vous, Et donne un esprit de pillage Aux Grecs dont il cioît le courage ; Et n'est pas que le bon seigneur, Quoique d'ailleurs homme d'honneur, N'ait dérobé quelque chosette, Pour régaler quelque coquette.

Certes j'en ai l'esprit marri, Mais, jusqu'à mon sot de mari, Il n'est, de la céleste bande, Divinité petite ou grande, Qui contre la pauvre cité Ne fasse acte d'hostilité.

Fuyez donc, je vous en conjure, Ne vous piquez point de bravure ; Il fait ici mauvais pour vous.

Vous n'y gagnerez que des coups. Sans moi, votre pauvre famille Sentirait la main du soudrille, Mais jusqu'ici, par mon moyen, Les choses y vont assez bien.

Penser remonter sur sa bête (1), C'est vouloir se rompre la tête.

Allez, je vous protégerai ; Près de vous toujours je serai.

Lorsque vous serez en ma garde, Au diable si l'on vous regarde, Bien loin de vous oser toucher :

Mais vite, il se faut dépêcher. »

Elle n'en dit pas davantage, Et puis se couvrit d'un nuage.

Lors je vis que de la cité Elle m'avait dit vérité.

Or, moi, voyant que tout de bon Elle était réduite en charbon, Et que ma mère était partie, Je crus que quitter la partie, En un malheur tout évident, Etait faire en homme prudent.

Sans recevoir aucun dommage.

Je passai, couvert d'un nuage, Au travers des feux allumés Et de nos ennemis armés.

A mon logis je frappe en maître :

On me cria par la fenêtre Que l'on n'ouvrait jamais la nuit, Et que je faisais trop de bruit ; Et moi, je frappe et je refrappe, Et, las de cogner, je m'échappe A dire des mots outrageants.

Ma femme, mon fils et mes gens

(1) Reprendre le dessus.

Tout mon soûl me laissèrent battre Et par frayeur, ou pour s'ébattre, Me firent garder le mulet (1) ; Enfin pourtant un gros valet Me vint ouvrir, malgré la bande A qui je fis la réprimande. Mais ma femme, pour m'apaiser, Et mon fils me vinrent baiser.

Je dis à mon seigneur mon père Tout ce que m'avait dit ma mère, Et qu'il fallait gagner pays.

Il nous rendit tous ébahis, Quand il dit : «Pour moi je demeure, Allez-vous-en, à la bonne heure, Vous autres, dont les jeunes ans, Après des malheurs si pesants, Pourront, autre part que dans Troie , Se donner encore au cœur joie.

Si le ciel m'eût voulu sauver, Qui l'empêchait de conserver Une ville si belle et bonne ?

Mais, puisque le ciel l'abandonne, Et qu'Ilium, des Grecs pillé, N'est plus rien qu'un champ tout [grillé, Vieillard plus que sexagénaire, Il ne me reste plus rien à faire Que d'aller, l'épée à la main, Irriter un Grec inhumain, Qui sur mon pauvre corps s'acharne; Et peut-être que quelque darne (2) De son corps il y laissera.

Chacun fera comme il pourra.

On me dira : Sans sépulture, Votre corps sera la pâture De quelque chien, ou quelque loup, La peste, que le monde est fou 1 Qne m'importe que ma carcasse A la faim d'un loup satisfasse, D'un chien, d'un vautour, d'un [corbeau ?

Mon destin sera-t-il plus beau « Si, dans du linge empaquetée, Elle est par les vers grignotée ? »

Si les Troyens brûlaient leurs morts Au lieu d'en enterrer les corps, Le poète ici s'entretaille (3) ; Mais, ô bon lecteur ! tout coup vaille Il importe peu que Scarron Altère quelquefois Maron.)

Revenons à messire Anchise « Quand on a la perruque grise, Ajouta-t-il, on ne doit pas

(1) Se morfondre à attendre

(2) Darne : Rouelle, tranche.

(3) S'embarrasse.

SCABRON

Redouter beaucoup le trépas.

Vieil, cassé, malpropre à la guerre, Je ne sers de rien sur la terre :

Spectre qui n'ai plus que la voix, J'y suis un inutile poids, Depuis le temps que de son foudre Jupin me voulut mettre en poudre, Depuis le temps qu'il m'effraya, Ce^grand Dieu, qui me giboya (1) Par une vengeance secrète ; Mais je suis personne discrète, Je n'en dirai point le sujet :

Suffit que j'aurais eu mon fait, Sans Vénus, qui sauva ma vie.

J'ai depuis eu cent fois envie De m'aller pendre un beau matin, Et finir mon chien de destin.

Laissez-moi donc mourir à l'aise, Et, si l'on m'aime, qu'on se taise. »

Voilà ce qu'il dit obstiné, Dont je fus plus que forcené.

Ma chère Creuse le prie, Mon fils Julus pleure et crie ; Mais c'était, tant il était dur, Se donner du front contre un mur.

< Ah ! ma foi, monsieur mon beau-

[père, Lui dit notre femme en colère, Vous viendrez ou direz pourquoi :

Vous faites bien du quant à moi. »

Autant lui dit le jeune Iule.

Mon père, opinâtre en mule, Au lieu de leur parler f rançois, Se mit à badiner des doigts.

Je dis alors : « Çà, çà, qu'on meure Il le faut, et quand ? tout à l'heure. Vous laisserai-je ainsi périr Sans même fortune courir ?

N'en déplaise à mon père Anchise (Mais dessous sa perruque grise Il loge fort peu de raison), Troie encore en notre maison Pouvait trouver quelque ressource.

Grâce à Dieu, j'ai fort bonne bourse:

En quelque pays étranger Nous eussions eu de quoi manger.

Mais en votre philosophie, Qui n'est qu'une pure folie, Vous avez cru qu'être assommé Etait mourir bien estimé.

Vous avez une sotte envie :

On en a pour toute sa vie, Quand on est dans le monument Une minute seulement.

Pyrrhus ne tardera plus guère :

(1) Qui me poursuivit.

Sans doute, à la moindre prière, De son bras vous serez servi.

Je crois bien qu'il sera ravi De tuer toute une famille De sa dague faite en faucille ; Comment il se gobergera, Quand ensemble il égorgera Femme, mari, père, grand-père, L'enfant et madame sa mère !

Ah ! vraiment, ma mère Vénus, Tous vos beaux arguments cornus (1) Pour me persuader de vivre Et pour m'obliger à vous suivre, N'étaient doncque pour m'attraper?

Je ne m'y laisse plus duper.

Vite qu'on me donne mes armes Je veux aussi coûter des larmes A quelques-uns des ennemis.

— Au moins me sera-t-il permis De vous suivre, » me dit Creuse Mais tout à plat je la refuse.

J'en fis de même à mon enfant, Dont il fut assez mal content.

Je me faisais tenir à quatre, Comme quand on va pour se battre, Et n'étais pourtant pas fâché D'en être des miens empêché.

Ma femme et toutes ses servantes Faisaient à l'envi des dolentes ; Mon fils m'embrassait les genoux.

Au grand étonnement de tous, Une flamme du ciel issue Sur ce cher fils fut aperçue ; Nous nous mîmes tous à souffler, Croyant qu'elle l'allait brûler ; Nous soufflâmes et ressoufflâmes, Fort peu de chose nous gagnâmes :

Malgré nous ce feu viollet Lui grilla tout le poil follet.

Mon père, voyant le prodige, Dit : « Que personne ne s'afflige.

Ce feu, qui m'a tout ébloui, Et dont je suis bien réjoui, N'est ma foi pas un feu volage.

O grand dieu ! fais que ce présage Soit par quelque autre confirmé ! »

Un coup de foudre à point nommé A main gauche se fit entendre (2).

Sans autre témoignage attendre, Mon père dit : « Ainsi soit-il 1 »

(1) Absurdes.

(2) Coup de foudre à main gauche était regardé chez les anciens comme un présage favorable.

VIRGILE TRAVESTI

Puis ensuite, d'un saut gentil, Il fit deux fois la révérence, Ayant fait signe à l'assistance Qu'il fallait qu'on en fit autant :

Nous sautâmes tous à l'instant.

Ayant bien sauté comme pies, Ou bien plutôt comme gens pies, Nous reniflâmes à l'envi, Car ce tonnerre fut suivi De certaine odeur sulfurée ; Puis la maison fut éclairée D'un feu luisant comme un tison Qu'on vit sur ladite maison.

Ce phare, ou plutôt cette étoile, Alla tout droit, perçant le voile De cette triste et noire nuit, Et Dieu sait si mon œil la suit, Dans la forêt d'Ida se rendre.

Il nous fut aisé de comprendre Que c'était un secours divin, Car par elle, dans son chemin, Comme bien sage et bien sensée, Trace luisante fut laissée.

Lors mon père, tout ébaudi, Cria : « Mon fils, je m'en dédis ; Me voilà très-content de vivre, Et très-résolu de vous suivre En quelque part que vous irez, Et partirai quand vous voudrez, Afin que personne n'en doute, Malgré mon incommode goutte.»

Puis il fit génuflexion Et dit avec dévotion :

« 0 bon Dieu, qui nous prends en

(garde, Que ton œil toujours nous regarde, Et prends soin de notre maison ! »

Après cette courte oraison Je lui dis : « Homme qui refuse, Ordinairement après muse.

Vous faisiez tantôt bien le fou.

Çà, çà, mettez-vous sur mon cou, Comme on dit, à la chèvre morte (1) Et que chacun de nous emporte Sur son dos tout ce qu'il pourra.

Mon fils par la main me tiendra, Et ma femme par le derrière ; Et que valet et chambrière Ecoutent bien ce que je dis.

Hors la ville, vers le midi, On trouve un vieil tombeau de

(pierre, Près d'un temple tombé par terre, Qui fut autrefois à Cérès :

Ce lieu, ni trop loin ni trop près,

(1) C'est-à-dire à califourchon.

Sera le heu de l'assemblée. »

Lors la maison fut démeublée :

L'un prit un poêlon, l'autre un seau L'un un plat, et l'autre un boisseau.

Je me nantis comme les autres :

Je mis les unes sur les autres Six chemises, dont mon pourpoint Fut trop juste de plus d'un point.

On n'oublia pas les cassettes ; Mon fils s-e chargea des mouchettes, Mon père prit nos dieux en main, Car, quant à moi, de sang humain Ma dextre avait été souillée ; Devant qu'avoir été mouillée Dans plusieurs eaux quatre ou cinq

(fois, Et s'être fait l'ongle des doigts, Je n'eusse pas osé les prendre.

Quiconque eût osé l'entreprendre, Eût bientôt été loup-garou :

Je n'étais donc pas assez fou.

Enfin, sur mon dos fort et large Mon bon père Anchise je charge D'une peau de lion couvert, Et, de peur d'être pris sans vert, Au côté ma dague tranchante.

L'affaire était un peu pressante, Car le mal s'approchait de nous.

Nous entendions donner des coups, Crier au feu, crier à l'aide.

A tout cela point de remède, Sinon gagner vite les champs, Et laisser faire ces méchants.

Quoique j'eusse l'échiné forte, Mon bon père à la chèvre morte Ne put sur mon dos s'ajuster, Ni je n'eusse pu le porter ; Par bonheur je vis une hotte :

Mon père dedans on fagote, Et tous nos dieux avecque lui ; Puis, un banc me servant d'appui, On charge sa lourde personne Sur la mienne, qui s'en étonne, Et fait des pas mal arrangés, Comme font les gens trop chargés.

Mais qui diable ne s'évertue, Quand il a bien peur qu'on le tue ?

Nous voilà tous sur le pa~ré ; Sur mon dos mon père élevé Nous éclairait de sa lanterne, Qui n'était pas à la moderne :

Elle venait du bisaïeul De l'aïeul de son trisaïeul.

Ma Creuse venait derrière.

Chaque valet et chambrière, De crainte d'être découverts, Allèrent par chemins divers.

Je menais mon cher fils en laisse,

SCAR.RON

Pour lequel je tremblais sans cesse.

Enfin, par chemins écartés, Des moindres bruits épouvantés, Nous marchâmes devers la porte.

Quoique j'aie l'âme assez forte.

Et que, dans le fer et le feu, D'ordinaire je tremble peu, Chargé de si chères personnes, Je fis cent actions poltronnes :

Au moindre bruit que j'entendais, Humble quartier je demandais.

Mon bon père en faisait de même, Et crois qu'en cette peur extrême, Dans la hotte un autre que lui Aurait fait ce que par autrui Roi ni reine ne pourrait faire.

Le feu, qui notre troupe éclaire, Forme des ombres devant nous, Qui nous effrayent à tous coups.

Enfin, après plusieurs alarmes, Un grand bruit de chevaux et (d'armes Se fit entendre auprès de nous :

Mais, madame, le croirez-vous ?

Ce bruit que nous crûmes entendre, Puisque vous désirez l'apprendre, Etait ce qu'on appelle rien :

J'en rougis quand je m'en souviens Mon père, en cette peur panique, Mille coups sur mon corps applique Pour me faire aller au galop, Et certes, il n'en fit que trop.

Il me criait : « Prends donc la fuite ! Vois-tu les Grecs à notre suite ?

Maie peste, comme tu vas 1 Ne veux-tu pas doubler le pas ?

Fuis, mon cher fils, sauve ton père. » Et puis, se mettant en colère : « Maudit soit le fils de putain I Et qui m'a donné ce mâtin Qui marche comme une tortue I »

A ce langage qui me tue, J'avais beau redoubler le pas, Cela ne le contentait pas.

Enfin, moi faisant cent bronchades, Et lui bien autant de boutades, Jusqu'à m'appeler cent fois sot, A quoi je ne répondais mot, Je courus de si bonne sorte, Que je me vis hors de la porte ; Et puis à force de marcher, Persistant toujours à broncher, Au vieil temple nous arrivâmes, Où quasi tous nous nous trouvâmes ; Quasi tous, car ma femme, hélas Mon unique joie et soûlas, Se trouva manquer à la bande ; Jugez si ma douleur fut grande !

A mon cher père, à mon cher fils, Cent mille reproches je fis, Leur dis qu'ils en étaient la cause.

Mon père ne fit autre chose Que me dire : « Elle reviendra, Ou bien quelqu'un la retiendra.

N'at-elle point resté derrière Pour raccommoder sa jartière ? »

A ce maudit raisonnement Je pensai perdre jugement ; Je mordis ma langue de rage.

Certes, si je n'eusse été sage, Et qu'il n'eût point mon père été, Je l'eusse bien fort souffleté.

Je comptai deux fois notre monde, Je fis aux environs la ronde, Je l'appelai, je la huai Si fort, que je m'en enrouai.

Je quittai cinq des six chemises Qu'en partant sur moi j'avais mises Puis, armé comme un Jacquemart Au côté tranchant braquemart (1) A la main bonne hallebarde, En disant :«Le bon Dieu me garde!»

Je rebroussai vers la cité.

Partout où nous avions été Je cherchai vainement ma femme.

Toute la ville était en flamme, Et de notre pauvre maison Chaque poutre était un tison.

J'allai vers la maison royale, Qu'on eût prise pour une halle.

Tous les biens par les Grecs volés Etaient confusément mêlés :

Force enfants, et femmes captives, Six cuillers d'argent bien massives, Quatre ou cinq sacs de sols marqués Matelas de coton piqués, Un grand bocal de porcelaine, Présent fait à la belle Hélène Par un certain mauvais galant :

En or, la moitié d'un talent, En argent, quatre mille livres, Deux grands coffres remplis de livres De Priam les arcs à jalet (2), Mille vaches donnant du lait, Autant de veaux, autant de truies Des parasols, des parapluies, Item, quatre mille chapeaux, Force pourpoints, chausses, manteaux, Et cent mille autres nippes riches.

Ulysse, le chiche des chiches.

(1) Courte épée.

(2) Arctou arbalète) qu'on char geait avec un caillou rond.

VIRGILE TRAVESTI

Et Phénix, un maître pédant, L'un et l'autre à la proie ardent, Tous deux faux-sauniers et faussaires En étaient les dépositaires.

Des captives je m'approchai, Et, me cachant le nez, cherchai, Parmi cette troupe éplorée, Ma chère Creuse égarée ; Puis je me mis effrontément A crier (maudit soit qui ment) :

Creuse, Creuse, Creuse ! »

Un écho me répond : Euse, Et voilà tout ce que j'appris De tant de peine que je pris.

Je m'en allais confus et triste, Quand notre femme, à l'improviste, Se vint présenter à mes yeux.

Je ne fais point le glorieux, Une vision si soudaine Me fit avoir fièvre quartaine Qui m'eût lors bien considéré M'eût trouvé l'œil bien égaré.

Par le visage c'était elle, Mais sans patin ni pianelle.

Elle avait huit grands pieds de haut, Si bien quoique] 'eusse grand chaud Que je devins froid comme glace, La frayeur peinte sur ma face.

Je reculai cinq ou six pas En disant : Rétro, Satunas 1 J'eus l'âme bien plus perturbée Lorsque, d'une seule enjambée, Elle fut aussitôt à moi.

J' était prêt d'en mourir d'effroi, Sans que je vis la grande folle S'ébouffant à chaque parole, Qui me dit : « Confessez, monsieur, Que vous avez eu belle peur.

— Je n'y trouve pas de quoi rire, Commençai- je lors à lui dire, Et trouve encore moins de raison De me quitter hors de saison. »

Elle me dit : «O mon pauvre homme Lorsque vous aurez bien su comme Et par qui tout ceci se fait, Vous aurez l'esprit satisfait.

De moi ne soyez plus en peine, Aussi bien elle serait vaine ;

Il n'est plus de femme pour vous, Non plus que de mari pour nous.

Le Destin vous en garde une autre :

Le pays Latin sera vôtre :

Où chacun sait l'italien.

Vous aurez là beaucoup de bien ; Là le Tibre, de son eau trouble, Quoique d'abord on vous y trouble, Vous fournira dans la saison

Des écrevisses à foison ; Vous y mangerez veau Mongane, Vous y porterez la soutane :

Je crois qu'il vous fera beau voir.

Une grosse fille au poil noir Vous sera, par juste hy menée, Par monsieur son père donnée :

C'est l'infante Lavinia, En laquelle vice il n'y a ; C'est une vraie boute-tout-cuire (1) Qui ne fait que sauter et rire, Et ne va jamais qu'au galop.

Bref, cette princesse vaut trop.

Ayez grand soin de notre Iule, Digne effet de notre copule :

Faites-lui montrer le latin ; Et quant est de notre destin, La grand'mère des dieux, Cybèle, Me fait demeurer auprès d'elle Pour être sa dame d'atour.

La sienne mourut l'autre jour Avec quatre ou cinq de ses filles Pour avoir mangé des morilles.

N'ayez donc plus de moi souci, Je me trouve fort bien ici. »

Là-dessus je pensai la prendre Pour les derniers devoirs lui

[rendre Mais, lui jetant les bras au cou, Je pensai bien devenir fou, Quand, l'ayant trois fois embrassée Trois fois de mes bras éclipsée, Je connus n'avoir embrassé Qu'un vain corps, un air condensé.

Or. n'aimant pas trop le fantôme, Ni tout corps composé d'atome Je ne m'affligeai pas bien fort, Puisqu'ainsi le voulait le sort, Tôt après jouant de la jambe, De la pauvre ville qui flambe, Dans les champs je me transportai Où Dieu sait comment je trottai Jusqu'où m'attendait notre bande De petite faite bien grande.

Hommes, femmes, maîtres, valets.

Tous chargés comme des mulets, En ce lieu s'étaient venus rendre, Et m'avaient fait l'honneur d'at- Que je fusse là revenu. [tendre Sitôt qu'ils m'eurent reconnu, A ma conduite ils se remirent, A moi comme à roi se soumirent, Je leur promis affection, Justice et ma protection :

Ils promirent obéissance, Et que j'aurais sur eux puissance,

(1) Une luronne.

SOARRON

Comme le roi sur son sergent Et la reine sur son enfant.

Puis, sans s'amuser davantage, J'ordonnai qu'on pliât bagage, Et que vieillards, femmes, enfants, Et tous les corps plus empêchants Devers la montagne filassent, Etdans les grands bois se coulassent.

Mon père les y conduisit.

Là-dessus le soleil luisit,

Et de sa face safranée

La forêt fut enluminée ;

Et moi, les mains sur les rognons,

En tête de mes compagnons

Qui n'avaient pas le cœur en joie

Je tournai le cul devant Troie.

Et le nez vers le mont Ida,

Où chacun de nous se gulnda.

Le Roman Comique est certainement la plus célèbre des œuvres de Scarron, celle qui a fait le plus pour sa réputation. Aussi avons nous tenu à en reproduire quelques fragments. Malheureusement la place nous manquait, nous n'avons pas pu donner à nos citations l'importance que nous aurions désiré. D'autre part notre tâche était peu aisée. Bien que le Roman Comique soit divisé en courts chapitres qui n'ont pas toujours un lien immédiat entre eux, la compréhension d'un de ces chapitres, pris au hasard, devient presque impossible à qui n'a pas lu les chapitres précédents. Quant à intercaler de succincts résumés entre nos citations, il n'y fallait pas songer : cela nous aurait pris trop de place et, d'ailleurs, l'œuvre de Scarron est trop diverse et trop développée pour permettre ces analyses en raccourci. Nous nous sommes donc borné à imprimer le début du premier livre, ainsi qu'un ou deux chapitres qui pouvaient se détacher sans inconvénient. Les pages qu'on lira ici donnent assez bien, croyons-nous, une idée générale du ton de l'œuvre et de la manière de son auteur... surtout en ce qui concerne la partie réellement burlesque du livre. Pour le reste, pour ces récits romanesques que font les héros du roman de leurs aventures passées, cela peut se comparer à telle ou telle nouvelle du genre espagnol qui fiorissait au temps où Scarron écrivait son roman. Ce n'est d'ailleurs pas ce qu'il y a de plus original dans le livre.

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