‹ Poésies diversesChapitre 43 sur 47 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Dans lequel on verra plusieurs choses nécessaires à savoir pour l'intelligence du présent livre.

La troupe comique était composée de Destin, de l'Olive et de la Rancune, qui avaient chacun un valet prétendant à devenir un jour comédien en chef. Parmi ces valets il y en avait quelques-uns qui récitaient déjà sans rougir et sans se décontenancer ; celui de Destin entre autres faisait assez bien, entendait assez ce qu'il disait, et avait de l'esprit. Mademoiselle de l'Etoile et la fille de mademoiselle de la Caverne récitaient les premiers rôles. La Caverne représentait les reines et les mères, et jouait à la farce. Ils avaient de plus un poëte ou plutôt un auteur, car toutes les boutiques d'épiciers du royaume étaient pleines de ses œuvres, tant en vers qu'en prose. Ce bel esprit s'était donné à la troupe presque malgré elle ; et, parce qu'il ne partageait point et mangeait quelque argent avec les comédiens, on lui donnait les derniers rôles, dont il s'acquittait mal. On voyait bien qu'il était amoureux de l'une des deux comédiennes ; mais il était si discret, quoiqu'un peu fou, qu'on n'avait pu encore découvrir laquelle des deux il devait suborner sous espérance de l'immortalité. Il menaçait les comédiens de quantité de pièces ; mais il leur avait fait grâce jusqu'alors. On savait seulement par conjecture qu'il en faisait une, intitulée Martin Luther, dont on avait trouvé un cahier, qu'il avait pourtant désavoué quoiqu'il fût de son écriture. Quand nos comédiens arrivèrent, la chambre des comédiennes était déjà pleine des plus échauffés godelureaux de la ville, dont quelques-uns étaient déjà refroidis du maigre accueil qu'on leur avait fait.

Il y avait entre autres un petit homme veuf,avocat de profession, qui avait une petite charge dans une petite juridiction voisine. Depuis la mort de sa petite femme, il avait menacé les femmes de la ville de se remarier, et le clergé de la province de se faire prêtre, et même de se faire prélat à beaux sermons comptant. C'était le plus grand petit fou qui ait couru les champs depuis Roland. Il avait étudié toute sa vie ; et, quoique

l'étude aille à la connaissance de la vérité, il était menteur comme un valet, présomptueux et opiniâtre comme un pédant, et assez mauvais poète pour être étouffé s'il y avait de la police dans le royaume. Quand Destin et ses compagnons entrèrent dans la chambre,il s'offrit de leur lire, sans leur donner le temps de se reconnaître, une pièce de sa façon, intitulée les Faits et Gestes de Charlemagne, en vingt- quatre journées. Cela fit dresser les cheveux à la tête de tous les assistants ; et Destin, qui conserva un peu de jugement dans l'épouvante générale où la pro. position avait mis la compagnie, lui dit, en souriant, qu'il n'y avait pas apparence de lui donner audience avant le souper. Eh bien, dit-il, je vais vous conter une histoire tirée d'un livre espagnol qu'on m'a envoyé de Paris, dont je veux faire une pièce dans les règles. On changea de discours deux ou trois fois, pour se garantir d'une histoire que l'on croyait devoir être une imitation de la Peau d'âne ; mais le petit homme ne se rebuta point, et, à force de recommencer son histoire autant de fois qu'on l'interrompait, il se fit donner audience, dont on ne se repentit point, parce que l'histoire se trouva assez bonne, et démentit la mauvaise opinion que l'on avait de tout ce qui venait de Ragotin ; c'était le nom du godenot.

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