LXXI
’oY estrangement ip. 99!
] Plusieurs gens parler,
Qui trop mallement
Se plaingnent d’amer;
Car legierement,
Sans paine porter,
Vouldroyent briefment
À fin amener
Tout leur pensement.
Cest fait follement D'ainsy desirer ; Charles d'Orléans
CHARLES D'ORLÉANS
Car qui loyaument Veulent acquester Bon guerdonnement, Maint mal endurer Leur fault, et souvent À rebours trouver Tout leur pensement.
S’Amour humblement
Veulent honnourer,
Et soingneusement Servir, sans fausser, Des biens largement Leur fera donner ;
Mais, premierement,
Il veult esprouver Tout leur pensement.
LEXXI 2
PRES le jour qui est fait pour traveil [p. 100]
Ensuit la nuit pour repos ordonnee.
Pour ce, m’avint que chargié de sommeil Je me trouvay moult fort, une vespree, Pour la peine que j’avoye portee Le jour devant : si fis mon appareil De me couschier, sitost que le souleil Je vy retrait et sa clarté mussee.
Quant couschié fu, de legier m’endormy, Et en dormant, ainsi que je songoye, Advis me fu que devant moy je vy Ung vieil homme que point ne congnoissoye ; Et non pour tant, autresfoiz veu l’avove, - Ce me sembla : si me trouvay marry Que j’avoye son nom mis en oubly, Et, pour honte, parler a lui n’osoye.
Un peu se teut, et puis m’araisoñna, Disant : « Amy, n'avez vous de moy cure ?
Je suis Aage qui lettres apporta À Enfance, de par Dame Nature,
Quant lui chargeay que plus la nourriture
CHARLES D'ORLÉANS
N’auroit de vous ; alors vous delivra À Jeunesse, qui gouverné vous a Moult longuement, sans raison et mesure.
€ Or est ainsi que Raison, qui sus tous Doit gouverner, a fait tresgrant complainte A Nature de Jeunesse et de vous,
Disant qu’avez tous deux fait faulte mainte.
Avisez vous, ce n’est pas chose fainte; Car Vieillesse, la mere de courrous,
© Qui tout abat et amaine au dessoubz, [p.
Vous donnera dedens brief une atainte.
&« Âu derrenier, ne la povez fuir.
Si vous vault mieulx, tantdis qu’avez Jennesse, À vostre honneur de Folie partir,
Vous eslongnant de l’amoureuse adresse ;
Car en descort sont Amours et Vieillesse :
Nul ne les peut a leur gré bien servir.
Amour vous doit pour escusé tenir,
Puisque la Mort a prins vostre maistresse.
@ Et tout ainsi qu’assés est avenant
À jeunes gens en l’amoureuse voye
De temps passer, c’est aussi mal seant Quant en amours un vieil homme folloye ; Chascun ‘s’en rit, disant : Dieu quelle joye ! Ce foul vieillart veult devenir enfant!
Jeunes et vieulx du doy le vont moustrant, Moquerie par tous lieux le convoye.
@ À vostre honneur povez Amours Jaissier En jeune temps, comme par nonchalance ;
IOI|
SONGE EN COMPEAiNTE, 22-80 IOI
Lors ne pourra nul de voüs raconter,
Que l’ayez fait par faulte de: puissance ;
Et dira l'en que c’est par despimnsance
Que ne voulés en autre lieu amet; |
Puisqu’est morte vostre Dame sans per; s$ Dont loyaument gardez la souvenante.,
« Au Dieu d’amours requerez humblement Qu'il lui plaise de reprandre l’ommage :*.::
Que lui feistes, par son commandement, .
Vous rebaillant vostre cueur qu’a en gage : | 60..- Merciez le des biens qu’en son servage [p. 102] rer Avez receuz ; lors gracieusement É Departirés de son gouvernement,
À grant honneur, comme loyal et sage.
«© Puis requerés a tous les amoureux 65 Que chascun d’eulx tout ouvertement die
Se vous avez riens failly envers eulx,
Tant que suivy avez leur compaignie,
Et que par eulx soit la faulte punie,
Leur requerant pardon de cueur piteux : 70 Car de servir estiés desireux
Amours, et tous ceulx de sa seigneurie.
@& Ainsi pourrez departir du povair
Du Dieu d’Amours, sans avoir charge aucune.
C’est mon conseil : faittes vostre vouloir. 7 Mais gardez vous que ne croyez Fortune
Qui de flater est a chascun commune ;
Car tousjours dit qu'on doit avoir espoir
De mieulx avoir : mais c’est pour decevoir.
Je ne congnois plus faulse soubz la lune! 80
Lo
CHARLES: D'ORLÉANS
« Je sçay trop- bien, s’escouter la voulez,
Et son conseil plus que le mien eslire,
Elle dira que;*s’ Amours delaissiez,
Vous ne-povéz mieulx vostre cueur destruire ; Car vôus:n'aurés lors à quoy vous deduire,.
Et tout’plaisir a nonchaloir mettrés,
.Ainsi'le temps en grant ennuy perdrés,
Qui pis vauldra que l’amoureux martire.
« Et puis aprés, pour vous donner confort, Vous promettra que recevrez amende
De tous les maulx qu’avez souffers a tort, [p. 103] Et que c’est droit qu’aucun guerdon vous rende ;
Mais il n’est nul qui a elle s’atende,
Qui tost ou tart ne soit, je m’en fais fort, Deceu d’elle : a vous je m'en raport ;
Si pry a Dieu que d’elle vous deffende. »
Eù tressaillant, sur ce point m’esveillay, Tremblant ainsi que sur l'arbre la fueille, Disant : Helas ! oncques maïs ne songay Chose dont tant mon povre cueur se dueille.
Car, s’il est vray que Nature me vueille Abandonner, je ne sçay que feray ;
À Vieillesse tenir pié ne pourray, Mais couvendra que tout ennuy m'acueille.
Et non pour tant, le vieil homme qu’ay veu En mon dormant, lequel Aage s’apelle, Si m'a dit vraÿ ; car j'ay bien aperceu Que Vieillesse veult emprandre querelle Encontre moy ; ce m'est dure nouvelle
Et ja soit ce qu’a present suy pourveu De jeunesse, sans me trouver recreu, Ce n’est que sens de me pourvoir contr’elle.
À celle fin que quant vendra vers moy, Je ne soye despourveu comme nice; | C'est pour le mieulx, s’avant je me pourvoy, Et trouveray Vieillesse plus propice,
Quant congnoistra qu’ay laissié tout office Pour la suir ; alors, en bonne foy Recommandé m’aura, comme je croy,
Et moins soussy aurayÿ en son service.
Si suis content, sans changier desormais ; [p.
Et pour tousjours entierement propose
De renoncer a tous amoureux fais ;
Car il est temps que mon cueur se repose.
Mes yeulx cligniez et mon oreille close Tendray, afin que n’y entrent jamais,
Par Plaisance, les amoureux atrais :
Tant les congnois qu’en eulx fier ne m'ose!
Qui bien se veult garder d’amoureux tours, Quant en repos sent que son cueur sommeille, Garde ses yeulx emprisonnez tousjours ;
S’ilz eschappent, ilz crient en l'oreille
Du cueur qui dort, tant qu’il fault qu'il s’esveille,
Et ne cessent de lui parler d'Amours, Disans qu'ilz ont souvent hanté ses cours, Ou ilz ont veu plaisance nompareille.
Je sçay par cueur ce mestier bien a plain, Et m'a longtemps esté si agreable
CHARLES D'ORLÉANS
Qu'il me sembloit qu’il n’estoit bien mondain
Fors en Amours, ne riens si honnorable. 140 Je trouvoye, par maiïnt conte notable,
Comment Amour, par son povair haultain,
À avancié, comme roy souverain,
Ses serviteurs en estat proufftable.
Mais en ce temps, ne congnoissoye pas 145 La grant doleur qu’il couvient que soustiengne Un povre cueur pris es amoureux las ; Depuis l’ay sceu : bien sçay a quoy m'en tiengne. Jay grant cause que tousjours m’en souviengne. Or en suis hors, mon cueur en est tout las, 150 Il ne veult plus d’Amours passer le pas, [p. 10ÿ Pour bien ou mal que jamais lui adviengne.
Pour ce tantost, sans plus prandre respit, Escrire vueil, en forme de requeste, Tout mon estat, comme devant est dit; ss Et quant j’auray fait ma cedule preste, Porter la vueil a la premiere feste Qu’Amours tendra, lui moustrant par escript Les maulx qu’ay euz et le peu de prouffit En poursuivant l’'amoureuse conqueste. 160
Ainsi d’Amours, devant tous les amans, Prandray congié en honneste maniere, En estouppant la bouche aux mesdisans Qui ont langue pour mesdire legiere, Et requerray, par treshumble priere, * 16$ Qu'il me quitte de tous les couvenans Que je luy fis, quant l’un de ses servans Devins pieça de voulenté entiere.
Et reprendray hors de ses mains mon cueur,
Que j’engagay par obligacion
Pour plus seurté d’estre son serviteur, Sans faintise, ou excusacion,
Et puis, aprés recommandacion,
Je delairay, a mon tresgrant honneur, À jennes gens qui sont en leur verdeur Tous fais d’Amours par resignacion.