SCÈNE XV
MARANCEY, TRENEUIL.
Madame de Treneuil est-elle prête?... Je viens de lui
trouver un petit alezan... la bête la plus douce, la plus
pacifique...
TRENEUIL.
Je, suis facile de la peine que vous avez prise.
MARANCEV.
Une peine, mon cher ami !... dites un plaisir.
TRENEUIL.
Vous êtes trop obligeant... mais il ne s'agit pas décela... cette promenade n'aura pas lieu.
MARANCEY.
Bah ! . . . et pour quelle raison ?
TRENEUIL.
Parce que, réflexion faite, cela ne me convient pas.
/ MARANCEY, à part.
Y aurait- il du nouveau ? (Haut.) Mais c'est vous même qui vouliez tout à l'heure...
TRENEUIL.
Je voulais, et je ne veux plus.
MARANCEY, à part.
Que je sois pendu si j'y comprends un mot.
Au lieu de servir d'écuyer à madame de Treneuil, vous voudrez bien m'accorder un moment d'entretien.
MARANCEY, à part.
Décidément, Phorizon se rembrunit. (Haut.) Je vous écoute.
TRENEUIL.
Monsieur de Marancey, entre gens comme nous, tout préambule est superflu quand il s'agit d'une question d'honneur... Vousêtes marié ainsi que moi, notre position est la même... je m'en rapporte donc à votre jugement autant qu'à la loyauté de votre caractère... Amélie m'a redit votre conversation avec elle.
MARANCEY.
En vérité !... (A part.) Voilà un manque d'usage...
TRENEUIL.
A ma place, que feriez- vous?
MARANCEY.
Moi?
TRENEUIL.
Laisseriez-vous au pouvoir d'un étranger, quelque homme d'honneur que vous puissiez le supposer, des objets propres à compromettre le repos et la réputation de votre femme?
MARANCEY.
La question est un peu singulière ; mais ma franchise égalera la vôtre... la sévérité de mes principes vous éton-
nera peut-être... mais que voulez-vous... il y a en moi
deux hommes, l'époux et le célibataire; et si c'est l'époux
que vous consultez, il vous répondra franchement qu'à
votre place j'exigerais formellement qu'on me rendît ces
objets.
TRENEUIL.
Je suivrai donc votre avis; et je vous demande, au nom de notre honneur à tous deux, le portrait et les lettres qui sont en votre possession.
MARANCEY.
A mon tour, j'ai une question à vous soumettre... Croyez-vous qu'il soit permis à un homme qui se respecte d'accorder à qui que ce soit au monde une chose qu'une dame n'a pas obtenue de lui ?
TRENEUIL.
Dans une affaire aussi délicate, de pareilles raisons sont puériles. Il ne s'agit pas de plaisanter, mais de me répondre sérieusement comme je vous parle.
MARANCEY.
Je ne ris jamais en pareil cas.
TRENEUIL.
Et vous refusez?
MARANCEY.
Positivement... D'ailleurs, je suis parfaitement dans
mon droit... les lettres sont à mon adresse, le portrait m'a été donné volontairement... le tout est ma propriété légale... or, je tiens à ma propriété.
TRENEUIL.
C'est bien ; mais refuserez-vous aussi de me donner une autre satisfaction, pour une conduite que je nommerai...
MARANCEY.
Pas d'épithète, de grâce...
Am de Turenne.
Je suis prêt à vous satisfaire,
Mon cher Treneuil ; mais à quoi bon
Des injures, de la colère?
C'est, croyez-moi, de mauvais Ion; En vérité, c'est du plus mauvais Ion.
Jamais un homme ne se livre
A ces excès, sans en rougir; Et c'est surtout lorsque l'on va mourir
Qu'il faut prouver que l'on sait vivre.
TRENEUIL.
Voici ma femme... silence... Sortez, je vais vous suivre. Nous allons convenir de nos faits.