SCÈNE XXI
MARANCEY, TRENEUIL, sortant de la chambre.
TRENEUIL, à part.
Elle s'est enfermée, et ne veut rien entendre... mais que m'importe maintenant... Ah! voici mon adversaire.
MARANCEY.
M'apprendrez-vous, enfin, monsieur, ce que tout cela signifie? Depuis deux heures, vous me promenez de déceptions en déceptions, et ça me lasse à la fin... Vous m'adressez une espèce de cartel, j'arrive avec le sérieux convenable ; alors vous m'appelez votre cher ami, et vous me tendez les bras... je m'y jette, ce n'est plus cela; c'est un duel qu'il vous faut... Je reprends mon sérieux et mes pistolets; c'est ma femme que je trouve à votre place, et qui me fait une scène affreuse... La patience d'un saint serait à bout, et moi, je ne suis pas un saint, au bout du compte.
ÏRENEUIL.
Calmez-vous, mon cher Marancey.
MARANCEY.
Ah ! je suis votre cher Marancey, à présent !... si vous croyez jouer cette comédie-là jusqu'à demain, vous vous trompez... et je vous ferai changer de manières... c'est moi qui me trouve offensé en ce moment.
ÏRENEUIL.
Offensé !
MARANCEY.
Oui, offensé, et grièvement. J'ai cherché à plaire à votre femme, c'est vrai... mais cela se fait, cela est reçu, cela est de très-bonne conpignie... Mais vous m'avez
22 i OEUVRES DE CH. DE BERNARD.
dénoncé à la mienne, et c'est un trait de l'autre monde... Que diantre ! on se doit des égards entre hommes... Que deviendrait la société si pareille trahison était permise ? Si vous vouliez vous venger, vous n'aviez qu'à faire la cour à madame de Marancey, je n'aurais pas eu le plus petit mot à dire... mais une dénonciation conjugale !....
TRENEUIL.
Modérez-vous... n'avez-vous pas dit que l'emportement était de mauvais ton ?
MARANCEY.
C'est juste... (Montrant fa boîte de pistolets.) Voici le seul
genre de discussion convenable.
TRENEUIL.
Tenez-vous beaucoup à me. tuer, ou à ce que je vous tue?
MARANCEY.
Il est charmant !... Est-ce pour tirer la poupée que tout à l'heure vous m'avez envoyé chercher ces pistolets ?
TRENEUIL.
C'est que depuis j'ai fait des réflexions... Entre deux anciens amis comme nous, un duel ne vous semble-t-il pas une extrémité fâcheuse? - Un arrangement tout pacifique...
MARANCEY.
Parbleu ! libre à vous d'être plus capricieux qu'une jolie femme... pour moi, je n'ai pas Fhabitude de changer d'idée soixante fois par minute... Nous sommes convenus de nous battre, je me suis arrangé en conséquence, et nous nous battrons.
TRENEUIL.
Quand il ne s'agit peut-être que d'un malentendu.
MARANCEY, à part.
Il me ferait damner avec son sang-froid ! mais il se remettra en colère malgré lui. (Il lire de sa poche le portrait et les lettres de madame de Treneuil.) Appelez-VOUS cela un malentendu ? Voici le portrait de madame de Treneuil, et voici ses lettres... Vous me les demandez, et je ne veux pas vous les rendre... est-ce assez clair? peut-il y avoir un motif de duel plus péremptoire ?
Croyez-moi, tout peut s'arranger.
MARANCEY, à part.
Il m'agace les nerfs avec ce diable de phlegme !....
(Haut.) Mais vous ne savez pas que je suis un roué, un mauvais sujet, un homme qui compromet... que j'ai une réputation exécrable, que je suis capable de faire de ceci
2'iG GKÇVRES DK Cil, DK BERNARD.
un usage indigne... de faire autographier les lettres et graver le portrait... Après cela, mon cher, si vous ne me sautez pas à la gorge, ma foi, c'est une bavaroise qui coule dans vos veines.
TRENEUIL.
Bah ! vous vous faites plus méchant que vous n'êtes. Je vous le répète, tout ici n'est qu'un malentendu. Je comprends que vous attachiez du prix à ces objets... lorsque je vous les ai demandés, vous avez cru que je voulais les avoir pour rien, sans vous indemniser.
MARANCEY.
Voici qui est prodigieux... Comment ! vous voulez me payer ce portrait?... me prenez-vous pour un brocanteur en tableaux ?
TRENEUIL.
Aussi n'est-ce pas une vente que je vous propose; mais si je vous offrais quelque chose ayant une valeur artistique et morale équivalente à celle que je réclame ?
MARANCEY.
Ce serait un Raphaël, cent mille Raphaël, que je dirais non... cent mille fois non... En fait de peinture, je ne connais qne les portraits de femmes... jeunes et jolies, bien entendu.