‹ Poésies et théâtreChapitre 68 sur 86 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

GUERLAND, BARBERIN.

BARBERIN, après un silence.

Parbleu ! il faut avouer que vous avez des choses charmantes à dire aux femmes pour les amuser. . . Il est possible que l'à-propos que vous avez lancé tout à l'heure soit très-spirituel; mais je vous avoue que je ne l'ai pas compris; et j'ai quelques raisons de croire que madame de Valdaunaie n'en a pas non plus saisi toute la portée.

GUERLAND.

Peut-être.

Quel air sombre !... on dirait Talma dans Othello /... Je suis sûr à présent que c'est votre physionomie lugubre plus encore que vos paroles, qui aura fait évanouir madame de Valdaunaie.

GUERLAND.

Ecoutez-moi... Vous m'avez raconté il y a quelques

instants un roman... Je vais vous dire, à mon tour, une histoire.

Je vous écoute.

GUERLAND.

Vous êtes sur le point de devenir amoureux.

C'est fait, je le suis corps et àme... cet évanouissement m'a achevé... J'ai toujours adoré les femmes nerveuses.

GUERLAND.

Il s'agit aussi d'amour dans mon récit.

Tant mieux, cela sera plus intéressant.

Il y a deux ans, un de mes amis que je nommerai Rodolphe, officier comme moi, comme moi blessé à Waterloo, froissé dans ses opinions et dans ses sympathies, mécontent... nous l'étions tous alors, vint, après avoir quitté le service, fixer sa résidence dans une ville du Midi. Il y vécut d'abord fort retiré, peu soucieux d'importuner les autres de son humeur morose... Mais peu à peu l'exemple de ses amis le tira de sa solitude. On lui prouva que secouer l'ennui vaut mieux que s'en laisser

dévorer.

Ses amis étaient des gens sensés.

GUERLAND.

Il fit donc comme les autres; afin d'arrêter les progrès de son marasme, il le mena au bal. Il dansa, il chanta, il rit... Quoique brigand de la Loire, il fut bien accueilli

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dans les salons où il s'était fait présenter... il obtint même des succès... mais une puissance fatale vint tout à coup dominer son existence.

L'histoire se complique.

GUERLAND.

Dans ces salons où l'avait jeté l'ennui, une femme s'offrit à lui, jeune et belle, armée de toutes les séductions d'un esprit ardent ; forte de toute l'autorité que donne un cœur froid... il aima cette femme comme il croyait impossible d'aimer, comme un fou... mais ce mot est encore

faible.

Votre ami ne débutait pas d'une manière logique.

GUERLAND.

• Cette passion insensée énerva son esprit en courbant sa tête. Ne pouvant se faire accepter pour amant, il consentit à se donner pour esclave. Il ne se mit pas seulement à deux genoux, il se prosterna ; en un mot, il fut pitoyable et ridicule... Un militaire en quenouille.

Permettez... Je ne partage pas votre courroux contre ce Rodolphe. Quant à ces petites bassesses qui vous font monter le sang au visage... moi qui vous parle, j'ai fait le portrait d'un chat... j'ai enseigné la musique à deux

perroquets... j'ai marché à quatre pattes, comme Henri IV, en portant sur mon dos les deux chérubins d'un ange adoré ; deux abominables enfants qui abusaient de leur position et prenaient mes cheveux pour une bride... Mais, pardon. . . je vous interromps. . .

GUERLAND.

Après six mois d'une cour avilissante, Rodolphe, qui jusqu'alors s'était flatté de toucher à force de persévérance et d'amour le cœur de celle qu'il adorait, Rodolphe, qui avait pris pour un encouragement cette stérile amabilité qui prouve au contraire l'indifférence de l'âme... Rodolphe connut l'affreuse torture de la jalousie... Cette femme, dont la sévérité le désespérait depuis si longtemps, et dont le monde exaltait la vertu... cette femme, qui l'avait dédaigné, recevait chez elle, en secret, un jeune homme, un étranger, un inconnu, qui, sans doute, par cette discrétion qu'impose l'amour favorisé, entourait toutes ses démarches du plus profond mystère et déguisait jusqu'à son véritable nom. Rodolphe douta d'abord de son malheur... puis le doute lui parut plus affreux que le malheur même, et il voulut que son sort se décidât... Une nuit, au sortir d'un bal où il venait d'essuyer de nouveaux dédains, des domestiques gagnés lui livrèrent accès... [Mouvement de Barberin.) Quelle fut sa fureur lorsqu'il reconnut qu'on ne l'avait pas trompé, lorsqu'il aperçut son rival près de cette femme, seul avec elle au milieu

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de la nuit! Vous comprenez que la provocation la plus outrageante interrompit le bonheur de ce fat ; le lendemain un duel eut lieu, et Rodolphe fut vengé... Ce jeune homme, c'était Darneville, car tel était le nom qu'il avait pris ; ce même Darneville, dont Borel fut le témoin et dont vous me parliez tout à l'heure. Ce Rodolphe, c'est moi ; cette femme, vous la devinez ?

Parfaitement.

GUERLAND.

Madame de Valdaunaie fut mourante pendant deux mois de la mort de cet homme... Quelque temps après elle alla habiter Marseille; je la suivis à Marseille. Elle se sauva à Lyon ; j'allai à Lyon. Aujourd'hui elle vient à Grenoble, vous me voyez à Grenoble. Une fatalité implacable m'attache à elle... Où elle ira, j'irai, où elle vivra, je vivrai... ma persécution égalera l'horreur que je lui inspire. Le sentiment que j'éprouve aujourd'hui, je ne puis l'exprimer... Je l'adore et je la hais; je donnerais une moitié de ma vie pour qu'elle fût à moi, et l'autre moitié pour qu'elle fût un homme pendant vingt-quatre heures... je la tuerais, voyez-vous, comme j'ai tué son amant.

Air : De votre bonté généreuse.

Ma tendresse en haine est changée,

Désormais ma main sans pitié,

Des chaînes dont elle est chargée,

Lui fera porler la moitié. {Bis.)

27 2 OEUVRES DE Cil. DE BERNAltD.

Oui, je veux qu'elle les partage, Je veux qu'implacable à son tour, Ma vengeance efface l'outrage Qu'à ses pieds souffrit mon amour.

Maintenant, la morale de tout ceci ?

GUERLAND.

Barberin, vous êtes brave, chacun le sait; vous pouvez vous montrer raisonnable, sans qu'on impute cette prudence à faiblesse... Vous n'aimez pas cette femme... Le hasard vous a jeté sur son chemin, un caprice vous y retient : n'y restez pas plus longtemps, croyez-moi, passez outre, mon ami ; vous trouverez assez de femmes pour vous aimer : fuyez celle-ci. J'ai juré qu'elle n'appartiendrait jamais à personne, et vous passeriez sur mon corps pour arriver à elle, ou je vous tuerais comme j'ai tué Darne ville. Ma destinée est de détruire ses amants. Un noble métier que j'ai pris là, n'est-il pas vrai ?

Que diable, mon cher, après tout elle a bien le droit de ne pas vous aimer; il fallait lui plaire, et non perdre la tête. A quoi sert une épée dans ces sortes d'affaires ?... Vous avez commencé avec elle par un manque d'habileté, et vous continuez par une cruauté inouïe... Votre conduite n'est qu'un long assassinat... un coup de poignard serait plus généreux.

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GUERLAND.

Pas de commentaires sur ma conduite ; que décidezvous ?

Vous faites un appel à ma raison... J'ai le malheur de ne jamais en avoir impromptu.

GUERLAND.

Vous renoncez à elle, et vous partez demain pour Paris, ou l'un de nous...

Silence!... on sort de sa chambre... c'est madame de Verneuil... nous allons avoir de ses nouvelles.

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