SCÈNE PREMIÈRE
BARBERIN , debout près de la fenêtre, Mme DE VALDAUNA1E, assise auprès delà table.
Une foule d'embarcations sillonnent déjà la rade... Tiendrez -vous enfin aujourd'hui votre promesse? Il y a si longtemps que je rêve une promenade en mer avec
vous.
M™ DE VALDAUNA1E.
Une autre fois. Excusez-moi pour aujourd'hui.
Encore un refus... Comme hier, comme demain.
Mme DE VALDAUNAIE.
Non, demain, je vous le promets... D'ailleurs, de quoi vous plaignez- vous? Si je refuse de sortir, je vous permets de rester... La solitude près de moi est-elle donc trop pénible?
MADAME DE VALDAUNAIE. ?83
Je suis près de vous, je devrais bénir mon sort... Mais vous, ne sortir jamais, même le soir ! Vous condamner à l'emprisonnement le plus rigoureux dans cette maison où je suis seul admis.
Mme DE VALDAUNAIE.
Soyez indulgent pour ma faiblesse... Quand vous m'avez dévoué votre amitié, vous espériez, sans doute, trouver en moi une femme plus aimable que je ne puis l'être... Pardonnez-moi votre mécompte. Je voudrais ne pas trop vous déplaire cependant, et retrouver mon ancienne gaieté. Il me semble parfois qu'elle renaît près de vous, si enjoué, si bon ; mais pour tuer le sourire sur mes lèvres et la joie dans mon cœur, il suffit d'un souvenir. Et quand il me frappe là, je ne vous vois plus, Horace, je ne vous entends plus : je deviens insensible à tout ce qui n'est pas cette torture que je traîne depuis deux ans... Alors j'ai peur.
Voyons, parlons raison... C'est original, n'est-ce pas, de m'entendre prêcher la raison? (Il s'assied auprès de madame de Valdaunaie.) Depuis trois mois que vous avez quitté Grenoble pour aller en Italie, et que vous êtes venue de Gênes à Toulon dans le plus grand secret, pouvez-vous croire que ce fou de Guerland n'ait pas perdu vos traces, et renoncé à son absurde poursuite ? Une imprudence de
ma part aurait pu seule le mettre sur la voie ; et malgré la réputation d'étourderie qu'on veut me faire, j'ai mis dans ma conduite une discrétion qui m'étonne moi-même. Pour détruire les soupçons de votre persécuteur, je l'ai accompagné à Paris. Là, pendant un mois entier, je me suis attaché à lui comme son ombre. Je lui ai prodigué les témoignages de l'amitié la plus vive. J'ai partagé son appartement et sa table ; j'ai monté ses chevaux ; je lui ai emprunté de l'argent. J'ai fait plus; et ici mon héroïsme égale ma politique... J'ai simulé une passion soudaine pour une Anglaise d'un âge presque respectable, (lise lève.) En ce moment, du boulevard de Gand à la Madeleine, je suis atteint et convaincu de m'être laissé enlever par cette aimableinsulaire, ce qui me couvre de ridicule. . . ainsi, vous le voyez, Guerland vous croit en Italie, et me croit en Ecosse. Comment voulez-vous qu'il devine que ces deux lignes se sont rejointes à Toulon • que depuis deux mois je suis près de vous ; que je vous vois tous les jours : heureux chaque soir, lorsqu'il faut me retirer, de la certitude de vous revoir le lendemain; plus heureux encore de l'espoir prochain de ne plus vous quitter, même
pour un jour ?
Mme DE VALDÀUNAIE.
Unir votre sort au mien ! Y avez-vous sérieusement réfléchi ?
BAKBEKÏN.
Plus sérieusement que je n'ai jamais fait.
MADAME DE VALDAINAIK. 285
M™ DE VALDAUNAIE.
Malgré la tristesse invincible qui domine mon caractère ?
J'adore la mélancolie.
M^ DE VALDAUNAIE.
Malgré le danger qu'il peut y avoir à m'aimer ?
Je ne vous dirai pas : Je suis Français... Le mot est vieux... Mais ne comprenez-vous pas le charme suprême qu'ajoute à une passion, la pensée d'un péril à braver ?
Mme DE VALDAUNAIE, se levant.
Horace, vous qui sous des dehors légers cachez une âme si noble et si hère, vous voulez m'épouser; et pourtant les paroles de cet homme vous ont donné le droit de me soupçonner. Vous pouvez croire qu'avant de vous connaître, une passion coupable m'a fait trahir mes devoirs. Je suis innocente cependant, je vous le jure... je vous le jure par la mémoire de ma mère, et vous ne savez pas ce qu'il y a de sacré et de fatal dans ce serinent... Mais jusqu'ici vous n'avez eu pour garantie de mon innocence que ma parole.
28 (i diUVRES DE Cil DE BERNARD.
Vous ai-je jamais interrogée, Valérie ?
Mme DE VALDAUNAIE.
Jamais; et je ne puis vous dire combien votre confiance a touché mon cœur... Poursuivie, calomniée, il est si doux de trouver un ami assez généreux pour croire à votre honneur sans en demander la preuve... Si ce triste secret n'intéressait que moi, vous le sauriez déjà... Mais vous ne le connaîtrez jamais; pas même quand vous serez mon époux.
Je vous aime ; c'est vous dire que je crois en vous. Chassez toutes ces pensées pénibles, ne parlons plus du passé; mais du présent. Voyons, voulez-vous être tout à fait aimable? Accordez-moi ma demande. La soirée est si belle, la brise si douce.. . Et j'aurais tant de bonheur à vous conduire ! Permettez-moi de sonner.
M** DE VALDAUNAIE.
Vous le voulez donc absolument ?
Je ne veux rien... Je prie.
Mme DE VALDAUNAIE Et vous priez si bien, que je n'ai pas le courage de vous
MADAME DE VALDAUNA E. 28 7
refuser davantage. (Barberin sonne.) Attendez-moi là, je vais prendre un châle. (Elle sort par la droite.)
Et un voile... N'oubliez pas un voile. Songez que nous sommes voués au mystère.