LE VIEUX NÈGRE
A VICTOR HUQO
— « Vieillard né sur le sol d'Afrique « Tu vins sous lo ciel d'Amérique; « Dis-moi, pourquoi si loin courir?
« La.patrio en toi pourtant vibre I \> « Pauvre Africain, tu naquis libre ; « Libro aussi tu pourras mourir!
« Mais tu subis un long* outrage, « Dans la nuit sombro d'esclavage « Qui sépare ta liberté;
FM3URS DES ANTILLES
« Ton aube a vu Couvrir ton aile ; « Sur ton soif brille une étincelle :
a Mats ton midi fut sans clarté !
a Raconte- moi ton allégresse,
« Et tes larmes et ta tristesse,
« Et tes jours d'enfance el d'exil i
« T'en souvient-il de ton village,
« De ta forêt, de ton rivage,..
« De ta mèro t'en souvient-il., . »
— « Du pays où je pris naissance, « Il me souvient malgré l'absence > <t Je le chante dans mes chansons 1 « Ma mèret en y songeant je pleure»
« 0 maître 1 et j'y songe à toute heure » Et de sa voix j'entends les sons î. . >
« Je la contemple ; elle me berce ; « Dans son regard lo bonheur perce, <r Et son visage m'a souri ; « Je presse encore avec ma bouche « Son sein gonflé ; ma main le touche « Ce sein fécond qui m'a nourri,
« J'aperçois, dons la forêt sombre, « Ma case qui se dresse à l'ombre,
LE VIEUX NÔGKB
« La case où je fus abrité ; « Tout petit je lançais ma flèche, « Tout petit j'allais à la pèche, « Par la grande mer emporté l
« Les deux petites mains unies, « J'allais prier les bons génies « De conjurer les mauvais sorts; « Le soir, a l'heure des ténèbres, « J'avais des visions funèbres, « Je voyais les (unes des morts 1
« Une nuit, des hommes en arme, «. Se jettent, dans un grand vacarme, « Sur notre village surpris; « Chacun fuit et se précipite...
« Ma mère i\ la suivre m'excite...
« Elle se sauve... et je fus pris!
o Une main barbare m'onchaîne;
« Brutalement elle m'entraîne
« Sur le bord sablonneux des mers ;
« Je résiste, l'on me déchire,
« Embarqué dans un grand navire,
« Je vogue sur les flots amers.
« La tristesse en moi suit la rage...
« L'espoir, l'effort et le courage, « Je vis tout s'éteindre, expirer. .
KI.RURS DBS ANTILLES
« Quand nu loin disparut la terre...
« Quand je mo rappelai ma mère,*.
« Alors je me mis à pleurer l
o Nous pleurions tous, pauvres esclaves l
« L'onde mêlait ses notes graves
« A nos sanglots, à nos adieux ;
« Nous étions pleins de pensers vagues
« Devant cet infini dos vagues,
« Qu'enferme l'infini des cieux I
« Il me parut long ce voyage...
« Quand je vis un nouveau rivage, « Rempli d'éclat et de beauté I « Au lieu d'un horizon sans bornes, « C'étaient des savanes, des mornes, « Et puis une blanche citél
« C'était comme un Eden splendide!
« Mais où la liberté réside,
« On trouve seul un paradis...
« J'étais esclave.., et j'eus un maître;
« J'appris & subir, a connaître
« Le joug des commandeurs maudits I
« Le matin, au lever de l'aube,
« Quand l'ombre aux rayons se dérobe,
« J'allais aux champs avec ma houx ;
LB VIEUX NÔORR
« J'allais, ù travers les savanes, « Planter ou récolter les cannes.,.
« Que d'effdrts pour un fruit si doux 1
». Toujours obéir, toujours craindre, v Toujours travailler sans se plaindre, « A toute heure, c'était mon loti...
« Si je me reposais... « Travaille* »
« Criait un homme sans entraille...
« Et son fouet claquait aussitôt!
« Des esclaves la troupe entière,
« Faisait par ordre une prière,
« Devant la caso tous les soirs.. .
« Quoil prier les Dieux de nos maîtres l.
« Je priais ceux de mes ancêtres ;
« Je m'adressais aux Dieux des Noirs !..
« Un rayon chassa ma tristesse...
« J'aimais une jeune négresse,
* Et je devins fier, triomphant...
« Dieu seul scella ce mariage,
« Et j'eus un fils.,. Misère l outrage L..
« On vendit la mère et lWantI
« Ma douleur ne touchait personne...
« Sur la hauteur qu'un bois couronne, « Jo mMlauce et fuis ma prison ;
PLBURS DES ANTILLES
« Je trouvais une autre compagne :
« La liberté sur la montagne!...
« J'aperçus le vaste horizon !
o Je me nourris du fruit sauvage, « J'ai l'eau des sources pour breuvage, a Sous les arbres, la nuit, jo dors; « Librement je marche, je chante ; a Le bruil des cascades m'enchante; « Les oiseaux ont de doux accords t
* Mais à tout instant je frissonne...
« Soudain un coup de feu résonne*..
« Est-ce un gendarme? est-ce un chasseur ?
a C'est un gendarme à ma poursuite...
« Faut-il recourir a la fuite,
« Ou résister à l'agresseur?...
« Il me saisit et L'on m'entraîne...
« Longtemps je fus mis il la chaîne i « Je fus flagellé jusqu'au sang l . . .
« De me venger j'étais capable!...
t Mais ^esclave est toujours coupable, « Le m&ttro, toujours innocent!...
« tl fallut maudire et se taire... — « Un jour, d'une lointaine terre, « Un cri vient, par tous répété!...
VIEUX NftGRK 1\
« Il annonçait la délivrance 1...
« Et je bénis toujours la France « Qui me donna la Liberté I...
» Je suis libre, j'ai mes deux ailes l...
« Mais les caresses maternelles,
« Mais le pays do mes aïeux,. .
« 0 pays ! ô mbre chérie 1. . .
a Je mourrai loin do la patrie..,
« Mais jo verrai ma mère aux cieux !... »
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