‹ Poésies (volume 2)Chapitre 31 sur 36 · L'ATTENTE · texte numérisé non relu

L'ATTENTE

A Auguste Vacquerie.

Au bout du vieux canal plein de mâts, juste en face De l'Océan et dans la dernière maison, Assise à sa fenêtre, et quelque temps qu'il fasse, Elle se lient, les yeux fixés sur l'horizon.

Bien qu'elle ail la pâleur des éternels veuvages, Sa robe est claire; et, bien que les soucis pesants Aient sur ses traits flétris exercé leurs ravages, Ses vêtements sont ceux des filles de te'irc an«.

L'Attente. 189

Car depuis bien des jours, patiente vigie, Dès l'instant où la mer bleuit dans le matin Jusqu'à ce qu'elle soit par le couchant rougie, Elle est assise làj regardant au lointain.

Chaque aurore elle voit une tardive étoile S'éteindre, et chaque soir le soleil s'enfoncer A cette place où doit reparaître la voile Qu'elle vit là, jadis, pâlir et s'effacer.

Son cœur de fiancée, immuable et fidèle, Attend toujours, certain de l'espoir partagé, Loyal ; et rien en elle, aussi bien qu'autour d'elle, Depuis dix ans qu'il est parti, rien n'a changé.

Les quelques doux vieillards qui lui rendent visite, En la voyant avec ses bandeaux réguliers, Son ruban mince où pend sa médaille bénite, Son corsage à la vierge et ses petits souliers,

La croiraient une enfant ingénue et qui bou4e, Si parfois ses doigts purs, ivoirins et tremblants, Alors que sur sa main fiévreuse elle s'accoude, Ne livraient le secret des premiers cheveux blancs.

ipo Poèmes modernes.

Partout le souvenir de l'absent se rencontre En mille objets fanés et déjà presque anciens: Cette lunette en cuivre est à lui, cette montre Est la sienne, et ces vieux instruments sont les siens.

Il a laissé, de peur d'encombrer sa cabine,

Ces gros livres poudreux dans leur oubli profond.

Et c'est lui qui tua d'un coup de carabine

Le monstrueux lézard qui s'étale au plafond.

Ces mille riens, décor naïf de la muraille, Naguère il les a tous apportés de très loin. Seule, comme un témoin inclément et qui raille, Une carte navale est pendue en un coin;

Sur le tableau jaunâtre, entre ses noires tringles. Les vents et les courants se croisent à l'envi ; Et la succession des petites épingles N'a pas marqué longtemps le voyage suivi.

Elle conduit jusqu'à la ligne tropicale Le navire vainqueur du flux et du reflux, Puis cesse brusquement à la dernière escale. Celle d'où le marin, héla»! n'écrivit plus.

L'Attente rpr

Et ce point justement où sa trace s'arrête Est celui qu'un burin savant fit le plus noir: C'est l'obscur rendez-vous des flots, où la tempête Creuse un inexorable et profond entonnoir.

Mais elle ne voit pas le tableau redoutable Et feuillette, l'esprit ailleurs, du bout des doigts. Les planches d'un herbier éparses sur la table. Fleurs pâles qu'il cueillit aux Indes autrefois.

Jusqu'au soir sa pensée extatique et sereine Songe au chemin qu'il fait en mer pour revenir, Ou parfois, évoquant des jours meilleurs, égrène Le chapelet mystique et doux du souvenir;

Et, quand sur l'Océan la nuit met son mystère. Calme et fermant les yeux, elle rêve du chant Des matelots joyeux d'apercevoir la terre, Et d'un navire d'or dans le soleil couchant

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